Chapitre 8
Deux semaines avant la fin de la guerre.
Le Bassin semblait en effervescence, animé comme jamais auparavant, et ce depuis que le Vysserk possédait et conservait près de lui le Procédé Escafil. D'après les rumeurs, il ne s'en séparait que pour le mettre à l'abri dans le coffre le mieux gardé et le plus sûr de ce côté de la galaxie. Notre Bassin était de ce fait un lieu de rassemblement des plus prisés, puisqu'il fallait s'y rendre pour acquérir le pouvoir de morphose. Les vaisseaux venus d'autres Bassins de la Terre, mais aussi quelques-uns uns qui arrivaient d'autres fronts pour y retourner aussitôt, déversaient toujours plus d'Humains-Contrôleurs pour reprendre ceux qui avaient reçu la capacité après des heures d'attente. En quelques semaines, presque quinze pour cent de nos esclaves humains étaient capables de morphoser. Bien sûr, la faculté n'était pas donnée à tous. Les Hork-Bajirs, au physique déjà avantageux, et les Taxxons et les Gedds, pour lesquels notre peuple n'avait en vérité que du mépris, devraient s'en passer. Même parmi les Humains-Contrôleurs, la sélection était rude. Il fallait avoir parmi les meilleurs états de service, n'avoir jamais été soupçonné de trahison et bien sûr être un combattant ou un espion, à part pour quelques exceptions. Mais, on peut s'en douter, cette nouvelle force entraînait aussi de nouvelles contraintes et de nouveaux problèmes. Dans le même temps où le pouvoir se répandait, il fallait construire de nouvelles cages au bord des bassins, des cages desquelles même un insecte ne pourrait s'échapper. Les Hork-Bajirs chargés d'accompagner et de surveiller les hôtes entre les bords du bassin et ces cages avaient dû presque doubler leurs effectifs. De plus, les « morphs » étaient soumis à des règles strictes, ne devant récupérer que l'ADN d'animaux qu'ils avaient l'autorisation d'utiliser. En général, les petits animaux, en particulier les insectes, étaient prohibés.
Malgré toutes ces précautions, nombreux étaient les privilégiés qui disparaissaient. On supposait qu'ils restaient coincés en morphose, peut-être même intentionnellement, préférant rester éternellement prisonniers du corps d'une bête plutôt que de suivre les ordres d'un fou. A moins que ce ne soit pour ne plus jamais être une limace dans un bassin boueux. Je pouvais les comprendre… Si moi-même j'avais eu cette option… Je pensais déjà à ne faire plus qu'un avec Ronny et un animal superbe. Car bien sûr, chacun de ces déserteurs entraînait avec lui son hôte : seuls les hôtes recevaient la capacité, Vysserk Un considérant qu'il était inutile de la donner à nos propres corps, puisqu'il aurait fallu sortir du corps de notre hôte et rester exposé et faible pour pouvoir morphoser.
Malheureusement, mon tour ne vint jamais. Je restais tel que j'étais depuis maintenant près de deux ans. Sauf qu'à présent, je passais plus de temps au Bassin pour réguler les allers et venues des Contrôleurs qui venaient toucher le cube fabuleux. A cause de ce nouveau travail et parce que l'intensification de la guerre rendait l'autre inutile, je devais délaisser mon rôle de recruteur au Partage. En comparant ces deux jobs, je finis vite par regretter l'ancien. Enfermé dans la grotte, aussi immense fut-elle, au milieu de ces hordes de visiteurs, je commençais à déprimer. Je cherchais même – je l'avoue – du réconfort auprès de Ronny. Sa discussion rendait les journées moins mornes.
Après ces quelques semaines, le flot des privilégiés diminua jusqu'à presque cesser. Et cela tombait bien, car un autre projet du Vysserk était prêt de commencer. Depuis quelques jours déjà, les Taxxons s'affairaient à agrandir le Bassin et à creuser de nouvelles galeries pour relier les métros de la ville au Bassin, bien sûr dans la plus grande discrétion avant leur achèvement. Six d'entre elles étaient à présent finis et aménagés. On venait de les relier au réseau urbain. Un septième était en cours. Maintenant, le Partage n'avait plus aucun intérêt. Les Humains allaient être rassemblés, traînés de force, entassés dans les wagons et acheminés au Bassin par groupes entiers, grâce à nos troupes de militaires-Contrôleurs et de policiers-Contrôleurs. Un véritable progrès, au regard du Vysserk.
Oui, c'était certain. La Terre était à nous. Nous allions gagner cette guerre. Puis nous annexerions peu à peu le reste de la galaxie.
L'avenir semblait certain. A la fois rassurant et déprimant.
Et pourtant…
La veille de la mise en route de notre nouveau projet, alors que la curiosité et l'ennui me poussaient à aller voir à quoi ressemblaient les stations de métro, je surpris un Humain-Contrôleur penché sur une des boîtes de commandes encastrées dans le sol, à l'entrée de l'un des tunnels. Au début, je pensai qu'il travaillait aux derniers préparatifs et vérifiait que tout fonctionnerait bien le lendemain. Mais il était seul, et le soir était déjà bien avancé. La plupart d'entre nous avait fini le travail et était rentrée chez soi. Sa présence était plus que suspecte.
Je me rapprochai silencieusement de lui. Il me tournait le dos et les mèches blondes qui lui tombaient sur le visage devaient aussi gêner sa visibilité. Quand j'arrivai à quelques pas de lui, je l'entendis marmonner. Surpris, je crus un instant qu'il m'avait entendu. Mais en fait, il se parlait à lui-même, ou communiquait à haute voix avec son hôte. Je perçus quelques bribes : « … ignoble… le Vysserk et ses idées ignobles, monstrueuses… comment peut-on… oui, oui, tu as raison… des Nazis… il faut les en empêcher… alors le fil à arracher… ».
Ainsi, il était bien un résistant. Et il voulait détruire le métro. Je décidai de ne pas m'en mêler, car après tout j'appréciais peu le nouveau projet de notre leader cinglé, et commençai à m'éloigner à reculons, quand j'entendis soudain du bruit derrière moi. Je me retournai vivement, et, apercevant deux Contrôleurs approcher en discutant, me cachai derrière un petit entrepôt. Le résistant les entendit aussi, se leva en jurant et se précipita dans ma direction. Pris de panique, j'essayai de contourner l'entrepôt sans qu'aucun d'eux ne me voie et me cachai dans un coin sombre. Le résistant passa devant moi, le visage en sueur et les yeux trahissant son stress. Je perçus alors des éclats de voix lorsque les deux autres trouvèrent le boîtier de commande saboté. Ils appelèrent un technicien et j'en profitai pour m'échapper avant qu'il ne trouve le coupable – ou le bouc émissaire – et rentrai chez moi.
Finalement, le lendemain, le métro fut mis en service comme prévu et nos troupes « officielles » dispersées en ville.
Pendant trois journées, je ne fis qu'aider au transfert des nouveaux esclaves des tunnels jusqu'au bassin, du levé du soleil à une heure avancée de la nuit, avec trop peu de pauses à mon goût. C'était un travail des plus harassants, en particulier à cause de Ronny. Si au début il parlait du résistant et me félicitait de ne pas l'avoir donné, il se mit très vite à critiquer le Vysserk, sa politique et le tournant qu'il faisait prendre à l'invasion.
(( Le résistant avait raison, regarde ça ! C'est immonde comme les gens sont traités ! Ils les entassent dans les wagons, y'en a même qui se sont fait tabasser ! )) s'indignait-il.
(( Ils ont probablement refusé de suivre. Ils n'auraient pas dû résister… ))
(( Comment tu peux dire ça ?! Tu penses qu'ils devraient se soumettre sans rien dire ? Et pourquoi pas vous remercier même ?! ))
((Ce n'est pas ce que je voulais dire, )) soupirai-je. (( Mais il était évident que combattre à mains nues des militaires armés n'aurait pu mener à aucun autre résultat. ))
(( Je vois… Enfin tout ça fait très Nazi, c'est sûr… Regarde, il y a même des enfants ! Ils vont en faire quoi ?! Et cette femme enceinte ! … ))
Et ainsi continua-t-il des heures durant, tentant d'attirer mon attention sur tel vieillard, tel bébé, tel blessé… Ce job était déjà bien fatigant physiquement et émotionnellement, pourquoi ne comprenait-il pas que j'avais besoin d'un peu de calme et de compassion. De compassion envers moi plutôt qu'envers ces inconnus. Il m'agaçait tant, et pourtant pas un seul instant je ne lui hurlais dessus ni ne le torturais. Au contraire, j'essayais de lui faire comprendre que j'étais de son avis et qu'il était inutile de m'en parler constamment.
Finalement, quand le quatrième matin arriva, j'étais épuisé par le manque de sommeil mais heureux de commencer le travail plus tard, car je devais d'abord aller me nourrir. En arrivant au Bassin, j'allais déjà à la cafétéria pour faire prendre son petit-déjeuner à Ronny, puis me dirigeai vers le lac. La queue au ponton de désinfestation était plus longue que d'habitude malgré le fait qu'il soit encore très tôt, et j'étais aussi impatient à cause de la fatigue, si bien que l'attente me parut durer des heures. Pendant ce temps, j'observais les personnes devant et derrière moi. Je faillis défaillir lorsque je vis le résistant de l'autre jour dans la file, environ dix personnes après moi. Heureusement, je me ressaisis vite et détournai le regard. En approchant du bord du ponton et des gardes hork-bajirs, je sentais la sueur froide couler le long de ma nuque et de mon dos, et encore plus quand je m'affolai qu'ils ne le découvrissent. Il me fallut toute ma concentration pour me calmer. Ronny, inquiet de mon comportement, m'y aida. Je lui en étais reconnaissant, même si je ne le lui avouai jamais. Quelques minutes plus tard, je nageais dans la boue chargée de Kandrona dans laquelle j'espérais si souvent ne jamais retourner.
- Ronny
Dès qu'Elbarn quitta mon oreille pour tomber dans le bassin avec un petit plouf ! à peine audible, les gardes hork-bajirs resserrèrent leurs griffes autour de mes épaules, avec une poigne capable de me briser les os. Comme à chaque fois, je n'opposai aucune résistance, sachant que ç'aurait été vain. Ils me jetèrent dans une des anciennes cages et je m'affalai sur les jambes d'une jeune femme. Elle aurait pu être jolie si ses yeux n'avaient été rouges de larmes… et ses joues rouges de colère. Apparemment, devoir rester enfermée physiquement lorsqu'elle était mentalement libre était assez éprouvant pour elle sans avoir à recevoir de grands hommes dégingandés sur les genoux.
Je m'excusai avec un sourire embarrassé puis me présentai, lui offrant un mouchoir au passage. Elle essuya son visage et se détendit, si bien que nous discutâmes jusqu'à sa sortie de cage.
J'avais un petit coup de cœur pour elle, et me perdais dans ces pensées. Je fus surpris qu'on m'appelle déjà pour ma réinfestation. Le temps passe si vite lorsqu'on rêve d'amour. En sortant, j'aperçus du coin de l'œil le résistant de l'autre soir dans une des cages. Il paraissait totalement abattu, et en colère. Contre les Yirks ? Ou contre lui-même ? Ce devait être affreux d'avoir échoué à sa mission et d'observer les ravages qu'on n'avait pu ainsi éviter. Bien qu'il ne soit que l'aube, des gens étaient amené par train, de nouveau, et beaucoup semblaient avoir été sortis de leur lit sous la menace. Le résistant avait l'air si désemparé devant cette scène qu'il me fit de la peine. Toutefois, j'évitai de le regarder une fois dans la file d'attente. Je ne voulais attirer l'attention des gardes qui nous encadraient ni sur lui ni sur moi. Cette attente fut tout aussi longue que la précédente, ce qui me laissa encore un long moment de réflexion sur les précédents jours et ma rencontre de ce matin.
C'était presque mon tour quand le désastre eut lieu.
L'homme devant moi venait de se relever quand un bruit assourdissant résonna dans mon dos. Je me retournai, comme l'ensemble des esclaves et des Contrôleurs, pour voir soudainement un train débouler d'un tunnel et traverser la grotte dans des crissements et des raclements stridents. Il finit sa course dans le bassin, soulevant des vagues d'un mètre qui déferlèrent sur les bords et y abandonnèrent de nombreuses limaces. Puis les hurlements suivirent, et la panique. Une voix s'éleva :
« … Ecoutez ! » puis après un instant : « Il y a des bombes de dix mille livres dans ce train ! Ca va sauter dans quatre minutes maintenant. Vous avez quatre minutes pour évacuer. Quiconque sera encore ici dans quatre minutes sera mort ! »
La panique s'accentua encore, m'évoquant la fin des temps. Om me poussa presque dans le lac, et je tombais sur plusieurs Yirks qui gigotaient dans deux millimètres de liquide. Les Hork-Bajirs et les esclaves qui m'entouraient s'enfuirent. Les mastodontes se frayaient un chemin à coup de lames à travers la foule. Tout le monde se ruait vers la sortie. Je me relevai et m'apprêtai à faire de même, mais un dernier regard au bassin me glaça d'horreur. Des limaces mortes recouvraient presque entièrement la surface. Elbarn… était-il mort lui aussi ? Mon cœur fit un bond, puis se serra. Qu'est-ce qui m'arrivait ? C'était un Yirk ! Et j'étais son esclave ! Il me suffisait de partir sans un regard en arrière pour être de nouveau libre ! Et pourtant… J'avais partagé tant de choses avec lui que je sentais déjà un manque. Comme si l'on m'avait arraché une partie de moi. Affolé autant par ce que je faisais que par le fait de découvrir son décès, je me penchai vers le bord et plongeai l'oreille dans l'eau boueuse pleine de cadavres. J'attendis des secondes interminables, stressant un peu plus au fur et à mesure qu'elles s'égrainaient, toutes mes forces concentrées pour contenir la nausée qui me prenait au ventre et à la gorge. Elbarn n'arrivait pas ! Il était déjà mort ! Une larme commença à couler et à se mélanger au liquide du bassin.
Mais soudain, un corps mou palpa ma joue et se dirigea vers mon oreille, et enfin commença à entrer. Alors seulement je m'aperçus de mon erreur. Comment savoir si c'était vraiment Elbarn ?! Peut-être sauvai-je un Yirk des plus cruels !
- Elbarn 2-7-8
Le monde avait explosé autour de moi, alors même que j'attendais de retourner dans le corps de Ronny. Des vagues me soulevèrent et m'amenèrent presque sur le bord du lac. Je me cognai contre le rebord, mais mon corps flasque amortit le choc. Malheureusement j'avais perdu mes repères. J'essayai de retourner vers le ponton. En nageant, je frôlai de nombreux Yirks flottant vers la surface. La panique me pris quand je compris : ils étaient morts ! Je nageais au milieu des cadavres de mes frères !
Terrifié et désemparé, je trouvai malgré tout le ponton et – c'était inespéré ! – la tête d'un Humain. Sans prendre le temps de réfléchir plus, je longeai le visage et entrai dans l'oreille. Je me faufilai à toute vitesse, et soudain des doigts tentèrent de retenir le bout de mon corps, heureusement en vain, car j'étais déjà en trop grande partie à l'intérieur. Mais en enroulant mon corps autour du cerveau, je compris ce qui s'était passé.
Ronny m'avait sauvé ! Je n'en revenais pas. Sans lui, je n'aurais eu plus que quelques minutes à vivre.
Quelques minutes !
Depuis combien de temps la fille avait-elle annoncé l'explosion ? Combien nous restait-il ? Je regardai autour de moi. Les Contrôleurs et les hôtes couraient en tous sens, se bousculant, se blessant, s'écrasant. Les Hork-Bajirs étaient presque tous partis, laissant derrière eux de longues traînées sanglantes… et presque autant de cadavres que de blessés, sur lesquels se jetaient les Taxxons, ralentissant d'eux-mêmes leur propre fuite. Ceux qui pouvaient le faire morphosaient pour pouvoir s'enfuir plus vite et plus facilement. Du coin de l'œil, j'aperçus un gorille et … un Andalite ! Les rebelles ! Avec l'aide d'Humains, ils ouvraient les cages des prisonniers. Ils semblaient avoir plus de mal avec les nouvelles et elles étaient si nombreuses qu'ils n'auraient jamais le temps de les ouvrir toutes. Parmi les sauveteurs, je fus surpris de reconnaître des Contrôleurs. Etaient-ils tous de la résistance ? J'hésitai un instant à aller les aider, mais je n'en eus jamais l'occasion.
Un aigle frôla mes cheveux et m'interpella, puis fit demi-tour pour revenir vers moi.
« Harkar, c'est toi ? »
(( Oui, bien sûr ! Dépêche-toi, il faut sortir de là ! Cesse donc de rêvasser ! ))
« Mais il y… »
(( On a pas le temps, ça va exploser dans une ou deux minutes ! Suis-moi. ))
J'hésitai une seconde, mais cédai finalement devant son insistance. Il était resté pour moi, m'avait cherché et m'aidait. Il était véritablement mon meilleur ami. L'un de mes deux meilleurs amis, car je considérais à présent Ronny comme tel. Et moi, aurais-je donné ma vie pour eux deux ?
Je me mis à courir à la suite de l'aigle. Mais un fracas dans le bassin me fit me retourner de nouveau.
Le Vysserk avait morphosé en monstre tentaculaire et se préparait à affronter les rebelles.
Les sauveteurs avaient presque terminé. Seules deux cages restaient pleines de prisonniers. Parmi eux, je vis le résistant. Il se tenait aux barreaux de la cage, la tête calée contre, face au bassin, et, le visage rouge, les sourcils froncés, les yeux plissés fixés sur les corps flottants, il semblait atteint d'une grande souffrance. Aucun espoir ne se lisait plus sur ses traits. L'espace d'une seconde, j'allai dans sa direction, avec l'intention de le libérer, malgré l'explosion, malgré le Vysserk.
(( Mais qu'est-ce que tu fous ?! Viens vite ! Vite ! Suis-moi ! )) me cria Harkar en tournant devant moi, m'empêchant de continuer. Il semblait réellement affolé à présent, ce qui ne lui arrive pas souvent. Cela me décida. Après un dernier regard aux cages, vers lesquelles se dirigeait à présent une femme-Contrôleur munie d'un trousseau de clefs, je courus parmi la cohue grandissante, terrorisé à l'idée de le perdre de vue. Le nez en l'air, je faillis trébucher plusieurs fois sur des personnes tombées et piétinées par leurs semblables. Les corps se serraient autour de moi, tandis que les galeries rétrécissaient. Mais l'aigle bifurqua bientôt dans un étroit couloir moins utilisé. Finalement, après une centaine de mètres de courses dans des pentes douces et des escaliers, nous arrivâmes dans une salle de cinéma vide. Je me dirigeai vers la sortie, tenant ouvertes les portes pour laisser passer Harkar. Et alors, il y eut une déflagration. Le sol trembla, semblant se soulever de quelques centimètres. Déboulant à l'extérieur, je vis l'impensable – et insupportable – spectacle. Plusieurs explosions assourdies. Puis le centre-ville, la terre et les constructions qui la recouvraient s'effondrèrent et s'enfoncèrent dans le sol. Les voitures et les gens qui se trouvaient là furent entraînés dans les entrailles de la terre. A quelques dizaines de mètres de mes pieds même, l'asphalte se zébra et s'affaissa.
Devant mes yeux, des milliers de personnes mourraient.
En cet instant, alors que quelles larmes, à la fois les miennes et celles de Ronny, roulaient le long de nos joues, je compris combien la guerre et ses instigateurs étaient haïssables.
Une main se posa sur mon épaule. Harkar avait fini de démorphoser. Si aucune larme ne perlait à ses yeux, son visage exprimait malgré tout la plus grande tristesse. Et de la peur, bien que contrairement à moi, il ne tremblât pas.
Ce matin-là, je restais un long moment avec mes deux meilleurs amis – mes deux seuls amis – à contempler notre crime à tous, face au soleil rougissant qui effaçait peu à peu du ciel les étoiles d'où nous venions, et où résidaient ceux qui étaient la cause de cette horreur.
