Voici une conclusion plus optimiste que la précédente.
Chapitre 11
Et puis un jour, on appela mon nom.
M'apprêtant à tout, même à la mort, je nageai sans grande conviction vers le ponton. Les ultrasons de l'ordinateur m'ordonnèrent d'entrer dans la boîte qu'on avait là immergé. La peur au ventre – si je puis dire – mais digne – il n'est jamais trop tard pour tenter de l'être –, je tâtonnai et passai par l'ouverture. Quelques secondes plus tard, la boîte bougea, me secouant en tous sens. Le niveau de liquide diminua, et je dus lutter pour ne pas passer moi-même par-dessus bord.
Ma petite prison fut de nouveau renversée et je tombai sans pouvoir me retenir. Mon petit corps flasque atterrit sur une surface plane et tiède. Je tentais de comprendre où j'étais, à l'aide de mes palpes, quand des picotements se firent sentir. Persuadé qu'il s'agissait là du début de ma torture, et en proie à la terreur, j'essayai de ramper plus loin. Mais alors que je me tortillais, quelque chose se posa sur moi et me maintint.
Les picotements cessèrent aussi soudainement qu'ils avaient débuté, et ce qui m'avait tenu alors – ce devait être une main – me souleva et me posa sur une autre main.
Alors, sans prévenir, une parole mentale résonna en moi.
Elbarn 2-7-8, je suis Kaeniss 5-2-4. Tu peux morphoser maintenant. Pense à Ronald Lockwood.
Penser à lui ne fut pas bien difficile, car il hantait mes rêves depuis notre séparation. Mais à présent, je devais bien me rendre à la raison : il ne m'avait pas oublié.
La transformation commença. Je grandis d'un seul coup de dix fois ma taille. Mais c'était si perturbant que je m'affolai et cela s'arrêta.
Continue. Ne t'inquiète pas, m'encouragea la voix.
Je tentai de nouveau de me concentrer sur Ronny, sur son corps, sur mes sensations lorsque j'étais lui. Et, alors que les souvenirs me revenaient en mémoire, mon corps se remit à changer. Des tiges s'étirèrent de différents côtés et devinrent des bras et des jambes. La tête de Ronny, que j'avais aperçu quelques semaines plus tôt dans un miroir, se forma. Sa peau remplaça ma bave externe.
J'étais presque totalement humain. Je me mis maladroitement à genoux. Mon nez pointa, mes oreilles percèrent, le bas de mon visage se fendit d'une bouche, des dents germèrent, mes cheveux poussèrent, et comme pour garder le meilleur pour la fin, mes globes occulaires apparurent en dernier et mes paupières s'ouvrirent.
La lumière était crue, et après cette éternité passée dans le noir, elles durent papillonner un moment avant que je ne puisse observer ce qui m'entourait. Ronny était à genoux face à moi. Il semblait trop abasourdi pour parler. Aussi la première voix que j'entendis dans mon nouveau corps fut celle de Kaeniss. Elle n'était pas désagréable, cela dit.
« Félicitation, Elbarn 2-7-8, » dit la jeune femme accroupie à ma gauche.
Aucun doute, ce Kaeniss avait bien choisit son corps. Elle était belle, avec de grands yeux bleus et une ample chevelure de feu, bouclée et qui lui descendait presque à la taille.
Je jetai un coup d'œil éloquent à Ronny. Puis me souvenant que les morphs pouvaient parler mentalement, je tentai le coup.
Quel joli corps ! lançai-je à Ronny, qui me sourit avec complicité.
Malheureusement, je ne l'avais pas dis en aparté. Kaeniss m'avait entendu. Elle fronça les sourcils et, se relevant, m'expliqua la situation de façon neutre et détachée, comme pour bien marquer la distance entre elle et les abrutis de mon espèce. Et je m'en moquais ! Son regard dédaigneux ne me faisait ni chaud ni froid. Parce que, vous savez, j'avais un corps maintenant ! Un corps à moi, avec des yeux, des oreilles, une bouche, des bras, des jambes ! Que rêver de mieux ? Non, rien n'aurait pu entamer ma bonne humeur.
Elle faisait partie des résistants yirks et avait été dans les premiers à obtenir le pouvoir de morphoser, grâce à son hôte-ami-associé. Depuis peu, ils donnaient la capacité andalite à leurs semblables, en commençant par ceux qui s'étaient rebellé contre l'Empire ou dont on n'avait pas de raison particulière de se méfier. Les sanguinaires et les ambitieux passeraient donc en dernier. Mais ils avaient l'intention de donner leur chance à tous. La plupart devraient prendre des apparences d'animaux, et vivre soit sur Terre, soit sur une planète qui accepterait de les accueillir. Les Humains ne nous acceptaient pas à proprement parlé, mais comment empêcher le moindre Yirk morphosé de s'y cacher ? En somme, je n'avais eu droit à un corps humain que grâce à Ronny. C'est lui qui avait demandé à ce que je prenne son ADN. Mais c'était Harkar qui m'avait pistonné pour que je fasse parti des premiers libérés.
L'on me fit attendre deux heures seul dans une petite pièce hermétiquement close, avec pour toute compagnie quelques magasines inintéressants et une caméra braquée sur moi. Mais je voyais enfin le bout du tunnel, et quand mon jumeau ouvrit la porte de la liberté, une larme de joie coula le long de ma joue.
« Kaeniss te demande d'aller noter sur le registre où tu voudrais habiter, dit-il en me montrant du pouce un bureau couvert de paperasses et la femme rousse.
- Tu sais déjà où j'aimerais vivre, n'est-ce pas ? » lui lançai-je.
Il ne cacha pas son sourire. Il m'avait compris, je le lisais dans ses yeux. Après tout ce temps passé ensemble, nous nous connaissions bien. Comme deux frères.
Ma planète, mon foyer, mon chez-moi, je m'y trouvais déjà.
