où nous retrouvons Elizabeth, Fitzwilliam et le reste de la famille Bennet.
Chapitre second : Pemberley, bonnes nouvelles
Derbyshire, Pemberley, 15 septembre 1801
– Tu es sûre ?
Elizabeth jeta un regard insistant vers sa mère.
– Maman, évidemment que je suis sûre. J'ai attendu quatre jours pour être vraiment sûre ! Mais là il n'y a plus le moindre doute, je suis enceinte.
Les yeux de sa mère se mirent à briller comme rarement.
Non seulement sa fille avait épousé un excellent parti et, par la même occasion, réglé tous les problèmes de la famille, mais en plus, elle se révélait une vraie descendante de la lignée des Gardiner. Comme elle, elle se retrouvait enceinte en quelques semaines après le mariage.
Les choses n'auraient pas pu mieux se passer.
Fitzwilliam, comme tout le monde à Pemberley, allait être fou de joie.
Ce jour allait même éclipser les manifestations de joie du maître de Pemberley qui avaient suivi le départ de Geoffroy d'Arcy à Londres...
– Quand comptes tu lui dire ?
Elizabeth ne put que secouer la tête.
– Je ne sais pas. Je n'ose pas. J'ai peur de me tromper et de lui faire une fausse joie.
Madame Bennet balaya les scrupules de sa fille d'un revers de sa main.
– Cela fait plus de trente jours, tu es certaine ?
Elizabeth fit oui de la tête. Elle avait noté avec précision tous les jours qui s'étaient écoulés depuis sa dernière menstruation. Et il s'était passé plus de quarante jour entre les deux.
Comme elle n'était pas tout à fait certaine des changements qu'occasionnait une vie sexuelle bien remplie et plutôt passionnée sur cette délicate mécanique féminine, elle n'avait pas voulu réagir trop vite.
– Cela fait plus de quarante jours depuis que ma dernière période a pris fin. J'en ai reparlé avec Jane avant qu'elle ne parte et elle m'a bien précisée que le mariage et les... Elle hésita. Elle n'aimait pas du tout le terme mais c'était le plus sûr qu'elle osait se permettre en présence de sa mère.
– ...Obligations maritales ne modifiaient pas les saignements mensuels....
Sa mère fronça des sourcils.
– Jane ? Qu'est ce que Jane peut bien t'apprendre sur la question que tu ne saches aussi ? Elle ne s'est pas mariée avant toi que je sache ? Et si mes renseignements sont exacts, Geoffroy, lui a attendu le jour de ses noces pour...
Ce fut à son tour d'hésiter.
– Cueillir le fruit défendu ? proposa Elizabeth avec un sourire espiègle tout en espérant que cette diversion lui permettrait d'éliminer des préoccupations de sa mère sa malheureuse allusion à Jane. Si Jane voulait parler à sa mère de ses exploits en tant que Sage-femme, à elle de choisir le lieu et la date. Ce n'était sûrement pas à sa petite sœur de dévoiler le pot aux roses..
Sa mère lui jeta un regard noir.
– Il n'y a pas de quoi être fière, gronda-t-elle. Vous n'aviez qu'une semaine à attendre, on aurait pu penser que vous sauriez trouver le peu de patience nécessaire...
Elizabeth décida d'attaquer le sujet de façon un peu plus directe.
Elle avait cru comprendre, à certains silences gênés de Jane face à quelques unes de ses questions qu'elle n'avait pas tout dit par rapport à ce que son père lui avait avoué.
Et elle se doutait bien de ce qui pouvait empêcher Jane de lui parler de certaines choses. Leur père avait dû exiger sa discrétion et, bien évidemment, jamais Jane ne reviendrait sur une parole donnée. Ce qui n'empêchait pas que certains silences embarrassés pussent être décryptés d'évidente façon.
– C'est peut-être vrai, mais ce qui est sûr, c'est que nous ne sommes pas les premiers...
Le regard en biais lancé vers sa mère eut l'effet escompté : une vague rougeur dans les joues et un changement immédiat de sujet de conversation.
– La période me semble en effet avoir été assez longue pour pouvoir être sûre. Je pense que tu as raison et que tu es effectivement enceinte.
Elizabeth ne put s'empêcher de poser ses mains sur son ventre.
– Et en plus je suis sûre qu'il est là, murmura-t-elle. Je sais depuis des semaines que je ne suis plus seulement moi. J'ai l'impression d'une présence de tous les instants qui me comble de ravissement à chaque fois que j'y pense...
Madame Bennet se sentit sourire.
Qui aurait cru que leur Lizzie pourrait se révéler aussi romantique ?
– Les indices sont donc concordants et, à mon avis, suffisants pour faire l'annonce à ton mari. Ce sera à lui de décider s'il prévient la maisonnée.
Elle sourit à sa fille.
Un sourire attentif et plein de tendresse.
Que Lizzie soit venue lui en parler en premier la remplissait d'une joie intense. Quelque chose s'était créé entre eux qu'elle n'aurait jamais cru possible.
– Puis-je en parler à ton père, ou préfères-tu le faire toi-même ?
Elizabeth lui répondit d'un sourire.
– Non vas le lui dire pendant que je cherche Fitzwilliam. Comme ça ils l'apprendront en même temps... Ce n'est pas tous les jours qu'on peut se préparer à devenir papa et grand papa...
– Fitzwilliam ?
Le maître de Pemberley leva les yeux de son courrier et un sourire vint s'accrocher à ses lèvres.
– Oui, Elizabeth, que puis-je faire pour toi ?
Elle répondit à son sourire et prit place dans le fauteuil faisant face à son bureau.
Elle prit une longue inspiration.
– Je venais te prévenir qu'il allait sans doute être nécessaire de penser à un ou plusieurs prénoms...
L'allusion fut immédiatement décryptée et elle retrouva son époux à genoux devant elle en moins de quelques secondes.
– Tu es sûre ?
Elle le rassura d'un sourire.
– Aussi sûre qu'on puisse être sans aller voir, répondit-elle. Toutes les spécialistes que j'ai pu interroger sur la question me confirment qu'effectivement la raison la plus probable pour laquelle mes troubles mensuels ne se sont pas présentés ce mois, tient à la présence d'un petit Darcy en pleine gestation...
Une seconde plus tard, elle était dans ses bras et il la faisait tournoyer autour de lui en riant...
Elle rit, elle aussi aux éclats et le laissa faire.
Le temps que ça dure...
Et effectivement, au bout d'à peine trois tours, il s'arrêtait net et la reposait en s'excusant.
– Je suis désolé, ma chérie, je ne voulais pas...
Elle récupéra sa main et le força à la passer autour de sa taille.
– Le petit Darcy en question est encore minuscule et il ne risque rien du tout tant que sa maman est en bonne santé. Et ladite maman peut, sans problème, supporter d'être tournoyée dans les airs par un papa enthousiaste...
Désireuse de limiter toute tentative de la traiter comme une chose trop fragile pour être manipulée, elle récupéra son mari tout contre elle et se mit à lui murmurer à l'oreille.
– La future maman pourra même supporter d'être rejointe par son époux pour l'une ou l'autre activité nocturne pendant de longs mois encore.
Elle sentit son sourire et, pour bien montrer qu'il avait reçu le message, il entreprit de la faire, une fois de plus décoller en tournoyant.
Leur éclats de rire se firent entendre, au travers des fenêtres ouvertes, jusqu'au dernier étage de Pemberley.
– Nous allons être grands parents, mon cher...
Monsieur Bennet leva les yeux du livre qu'il parcourait et un sourire épanoui accueillit la nouvelle !Il se trouvait dans le bureau que Fitzwilliam avait mis à sa disposition exclusive et dans lequel, comme dans le temps, il se réfugiait pour échapper aux envahissantes femmes de tout âge qui l'assiégeaient.
La pièce, sous les efforts conjugués de Monsieur Bennet et d'un staff à son entière disposition, n'avait pas tardé à ressembler, comme une cousine proche, à son propre bureau de Longbourn.
– C'était fatal, fit-il en riant. Avec l'ardeur que ces deux là mettent pour assurer un héritier, nous ne pouvions avoir très longtemps à attendre...
Madame Bennet prit immédiatement la défense de son gendre favori.
– Ils sont jeunes, monsieur Bennet. Je me rappelle qu'à leur âge nous étions très actifs, nous aussi.
Il posa son livre, s'extirpa de son profond fauteuil et récupéra la main de sa femme.
– Je ne les critiquais pas, ma chère, fit-il tout en lui embrassant la main. Je constatais juste qu'avec l'entrain qu'ils montraient ce n'était qu'une question de temps pour que nous tombions de notre piédestal de parents respectés au rôle ingrat de grand parents gâteaux...
Il lui lança un clin d'œil.
– La preuve, j'ai d'ores et déjà prévu tout l'attirail du parfait grand père ! Les sucreries cachées derrière les livres, les histoires à lire aux bambins pour les endormir que je révise et le regard sévère pour leur rappeler que je suis un vieillard respectable et sympathique mais qu'ils n'auront à attendre de moi nulle concession...
Et de joindre le geste à la parole pour faire une démonstration à sa femme.
Qui ne put s'empêcher d'éclater de rire en se rappelant le résultat que ce regard-là avait eu sur Jane et Lizzie.
– Ça n'a jamais fonctionné sur les filles, si je me rappelle bien...
Il le prit de haut.
– A l'époque je n'avais pas les attributs pour être pris au sérieux. J'ai tout ce qu'il faut maintenant. L'air grave, les cheveux blancs, une attitude résolument composée mais sévère et cet air de forte autorité morale qui m'est venu avec le temps...
Il redressa la tête en reniflant.
– Le grand père parfait, quoi !
Madame Bennet ne put que rire devant tant de naïveté...
– Il semble qu'elle ait fini par le lui dire, fit remarquer Kitty en relevant la tête du coussin sur lequel elle reposait la tête tout en écoutant Georgiana. Le bureau de Fitzwilliam n'était pas loin et la seule raison pour qu'un gentleman de l'éducation de Fitzwilliam Darcy puisse se laisser aller à pousser des cris dignes d'une kermesse populaire devait avoir affaire avec sa femme. Et la seule nouvelle qu'elle pouvait associer à sa sœur et à une telle joie tenait à l'arrivée d'un héritier.
Comme d'habitude le papa était sans doute le dernier à être mis au courant.
Georgiana hocha du chef avec enthousiasme sans s'arrêter de jouer.
La musique était toujours son passe-temps favori et Kitty était son public préféré. Elle ne la critiquait jamais et trouvait son jeu reposant. Elle pouvait passer des heures à juste l'écoute sans rien faire.
– Elle aurait pu se taire encore quelques temps, continua Kitty. Je suis sûre que protecteur comme il est, il va tout de suite chercher à l'empêcher de faire tout ce qui implique un risque...
Georgiana leva un sourcil intéressé.
– Je suis sûre qu'elle ne se laissera pas faire...
– J'en suis tout aussi sûre que toi, mais ça n'empêchera pas qu'il va essayer. Et ça va provoquer des disputes, j'en suis sûre... Ils s'aiment mais ils ont tous les deux des caractères bien trempés. Il va y avoir des étincelles qui vont fuser dans les prochains temps...
Elle regarda Georgiana et lui lança un clin d'œil.
– Nous allons bientôt pouvoir passer à quelques travaux pratiques, ma chère. Nous allons savoir si vous avez bien assimilés toutes mes leçons.
Georgiana lui jeta un regard dubitatif.
– Ça n'en arrivera sans doute pas là. Comme tu disais, ils s'aiment, ils ne vont sas doute pas se fâcher au point de ne plus vouloir s'adresser la parole...
Kitty lui répondit d'une moue dubitative. Elle connaissait sa grande sœur et même avec Jane elle avait eu des disputes qui avaient fait trembler les bibelots de Longbourn.
– Méfie-toi de l'air civilisé de la grande sœur, ma chère Georgiana. Dans son genre, elle recèle autant d'énergie que Lydia. Elle est sujette à de grandes colères et, si elle n'obtient pas ce qu'elle veut, elle peut être relativement directe et agressive. Je ne suis pas sûr que Fitzwilliam y soit vraiment préparé.
Georgiana fit une grimace.
Elle aimait énormément son frère et elle avait appris à apprécier Lizzie qui avait transformé son frère en un autre homme. Depuis son mariage c'était un homme souriant, pondéré et bien plus relaxé qu'auparavant. Des choses qui, auparavant, l'auraient fait bondir, le laissaient maintenant de marbre.
– Je crois que tu te trompes sur ce point. Si je me souviens bien c'est cette Elizabeth-là qu'il a rencontré lors de sa première demande en mariage... Il ne devrait pas être surpris...
Kitty n'insista pas. Mais, à son avis, la première grande dispute laisserait le pauvre Fitzwilliam tout à fait désespéré et perdu.
– Nous verrons bien, ma chère, nous verrons bien. Soyons simplement prêtes à tout.
Lydia releva la tête et un sourire forcé apparut sur ses lèvres.
Elizabeth s'était enfin décidée à parler à Fitzwilliam de son état. Alors que cela faisait sans doute des jours qu'elle s'en doutait. Pourquoi, alors que tout le monde, ou presque, était au courant, avait-elle décidé d'attendre autant pour en parler quand même à son mari ?
Elle était sûre que sa sœur avait décidé d'attendre d'être physiquement certaine. Ce qui laissait à tout le monde au moins un mois de plus !
Lydia ne put que secouer la tête devant tant d'inconstance.
Parfois Lizzie pouvait vraiment être pénible !
Connaissant Fitzwilliam, il allait immédiatement commencer à la couver et ça risquait de remettre en cause le voyage à Londres que les sœurs avaient prévu pour rendre visite à Jane.
Lydia poussa un long soupir.
Si déjà Elizabeth s'était mise en tête d'attendre, elle aurait pu attendre son retour de Londres, non ?
Il n'était pas à trois semaines près, vraiment!
Parce que même si Pemberley était une très belle demeure et qu'on y trouvait tout ce qu'une jeune fille bien élevée pût souhaiter, cela n'avait rien à voir avec le Palais Royal de Londres.
Palais Royal que d'Arcy et Jane occupaient comme il se devait pour les vrais dirigeants de l'Angleterre.
Vrais dirigeants qui, bien évidemment, ne pourraient que les accueillir lorsqu'ils viendraient passer quelques jours dans la capitale.
Une sourire intéressé vint éclairer le visage de Lydia.
Elle avait, depuis qu'elles étaient arrivées à Pemberley, mis un soin extrême à être "parfaite" selon les critères de ses grandes sœurs. Elle avait évité la moindre frasque, s'était montrée sous son meilleur jour et n'avait jamais –le petit épisode de l'église mis à part mais ça avait vraiment été trop tentant– laissé ses envies prendre le pas sur la bienséance.
Et même l'épisode de l'Église avait disparu de l'inconscient collectif face au scandale de d'Arcy débarrassant sa femme de sa cape juste avant de l'amener sur la piste de danse...
Lydia avait jeté un regard admiratif à son beau-frère. Cet homme était un génie et en plus il n'avait pas pour habitude d'hésiter...
Et le fait qu'il ait réussi à entraîner Jane dans ses audaces en disait long sur sa capacité d'influencer sa grande sœur...
Lydia se força à revenir au présent.
Elle avait vraiment tout fait pour ne plus attirer l'attention sur elle et pousser son père à décider que le fait d'accompagner sa grande sœur préférée lorsque celle-ci et son mari se rendraient à Londres ne ferait pas courir de risques à la famille...
Parce que Jane et d'Arcy ne pouvaient pas ne pas retourner à Londres. D'Arcy parce que les affaires d'État le contraindraient tôt ou tard et Jane parce qu'elle ne laisserait évidemment pas partir son Geoffrey tout seul.
Et, au début, cela s'était très bien passé !
Elle avait même eu droit aux félicitations de Jane pour la façon dont elle se conduisait.
Lizzie s'était jointe aux compliments mais elle avait lu dans son regard que madame Darcy ne croyait qu'à moitié à sa conversion.
Ce qui avait, bien évidemment, renforcé la résolution de Lydia. Si pour retourner à Londres avec Jane, il lui fallait jouer la comédie pendant six mois, elle jouerait la comédie pendant six mois !
Et voilà que tout était tombé à l'eau parce que sa grande sœur préférée s'était mis en tête de remonter le moral de son beau-frère... Avec tous les résultats – positifs et négatifs – que cette aventure avait eu.
Le plus négatif, du point de vue de Lydia ayant été le départ précipité des d'Arcy vers Londres.
Sans elle !
Lydia poussa un long soupir et secoua longuement la tête.
Et maintenant que Lizzie étant enceinte, le risque était réel que ce cher Fitzwilliam ne réussisse à la convaincre que, pour sa sécurité et celle de l'enfant à naître, il valait mieux qu'elle reste à Pemberley.
Et si elle restait, tous ses efforts de ces dernières semaines seraient réduits à néant dans la mesure où à part elle et Lizzie –qui voulait retrouver Jane avant qu'elle ne parte pour les Amériques–, personne d'autre n'avait envie de quitter Pemberley, son parc magnifique, ses gens de maison stylés, son atmosphère familiale...
Son ennui campagnard digne de Longbourn...
Lydia se récupéra de justesse.
La partie n'était pas encore perdue. Tant que Fitzwilliam n'aurait pas convaincu Lizzie de rester, tout était encore possible.
Le tout c'est d'être plus convaincante que Fitzwilliam.
Cherche ! Cherche ! Ton avenir en dépend...
Une idée se mit à poindre dans son esprit.
Un sourire vint rapidement remplacer l'air soucieux de ces dernière minutes.
Évidemment, pensa-t-elle. Rien ne vaut les bons vieux classiques !
Elle se récupéra une feuille de papier et se mit immédiatement à écrire.
Cher Jane...
Je sais que Lizzie ne va pas tarder à t'écrire elle-même mais....
