Louisiane C3 : retour à Londres
Chapitre trois: Londres, brainstorming
Londres, 16 septembre 1801
– Ah! Vous voilà... Je vous attendais
Jane esquissa un sourire et entreprit de faire passer sa robe et ses multiples jupons au travers de la petite porte manifestement prévue pour ne laisser passer que des hommes en pantalon ou des servantes.
Elle écrasa un soupir de dépit et se força à ne pas penser aux propositions vestimentaires scandaleuses de son mari. Elle aurait dû s'en douter en voyant la 'chute de rein' de sa robe de mariée mais Geoffroy d'Arcy avait de très nettes préférences pour des toilettes très sophistiquées mais simples et très faciles à enlever.
Comme prévu –ou craint, cela dépendait sans doute de qui on interrogeait-- la robe de mariée de la proconsule avait exterminé dans l'œuf la mode du corset qui tentait de réduire les femmes à de simples fagots de paille ! Les stylistes de Londres, conscient que c'était leur seule et unique chance de résister à une invasion de couturiers parisiens désireux de prendre d'assaut la plus grande ville du monde, s'étaient empressés de reprendre l'idée et de la copier pour leurs nouveaux modèles.
Et, au grand étonnement de tous, l'idée avait plu à la nouvelle génération de femmes et lors des soirées londoniennes une petite minorité de courageuses n'hésitaient plus à montrer une bonne partie de leur dos...
Jane, pour sa part, avait refusé d'aller au delà de ce qu'elle avait déjà fait ! La robe "fourreau" avec tout le côté coupé pour découvrir sa jambe habillée d'un seul bas de soie avait été agréable à porter --et à ôter-- mais Jane avait définitivement refusé de la porter à une des soirées organisées par le proconsul. Parce qu'avec le dos découvert, l'absence de tout jupon et la preuve, à chaque pas, qu'elle ne portait rien d'autre que des bas de soie, Jane savait quels types de commentaires sa tenue allait déclencher. A la grande déception de son époux, elle avait été ferme !
Sauf qu'elle avait dû, en légère compensation, mettre une des autres robes que Geoffroy avait fait faire à son intention.
Elle avait donc fait partie des "scandaleuses" dont le dos nu pouvait être admiré.
Et Geoffroy n'avait pas manqué de valser en la tenant fermement contre lui, sa main nue sur sa peau nue et...
Elle se sentit rougir et vit au sourire entendu de son hôte que la Duchesse n'avait aucun mal à deviner ses pensées.
Elle lui en donna immédiatement la preuve.
– Vous avez été merveilleuse, vendredi dernier. On n'a vu que vous au bal. Et votre époux n'a eu aucun mal à faire passer le message que vous étiez ce qu'il avait de plus cher au monde...
La rougeur de Jane s'accentua.
– Ne vous moquez pas, madame. Vous savez que je préfèrerais cent fois me fondre dans la masse et ne pas me faire remarquer...
La duchesse se contenta de rire et de secouer la tête.
– Trop tard pour cela, ma chère enfant. Vous êtes maintenant la femme la plus regardée de Londres et d'Angleterre et tout ce que vous dites, faites ou portez sera au centre de toutes les conversations du lendemain. Et votre popularité auprès des petites gens fait de vous une réelle alliée de votre époux. Il sait qu'il peut compter sur vous. Et il montre à tous que vous êtes un couple comme on n'en voit que dans les contes de fée...
Jane poussa un soupir. Le conte de fée n'était pas aussi extraordinaire que ses apparitions pouvaient le faire croire.
Depuis qu'ils étaient revenus à Londres même ses nuits elle devait les partager... Mais ce qu'elle en avait, était mémorable...
Elle en rougit un peu plus.
– Prenez place à mes côtés, fit la Duchesse en tapotant le coussin du sofa qu'elle occupait. Nous avons à parler et je voudrais que vous soyez à votre aise.
Elle montra de son éventail une petite pile de billets.
– Ils ont fini par savoir que vous veniez tous les jours, les billets se sont mis à arriver de plus en plus fréquemment.
– Geoffroy pense que c'est dangereux, soupira Jane. S'il venait à apprendre que toute la ville sait que je viens régulièrement, il m'interdirait de venir. Et comme je le connais, s'il ne le sait pas déjà, il ne va pas tarder à savoir...
La duchesse la gratifia de son sourire le plus maternel.
– Il est au courant et il a pris un certain nombre de décisions qui, pour le moment, ne vous empêchent pas de venir. Savez-vous que notre petite équipe vient de tripler depuis hier ? Nous avons récupéré une dizaine de jeune gaillards bien bâtis et fort débrouillards qui sont venus nous proposer de nous aider. Ils sont très serviables et à condition qu'au moins la moitié d'entre eux soit toujours présent en même temps que vous, ils font tout ce que nous leur demandons...
Jane fronça des sourcils.
– Ce sont des Irlandais ?
La duchesse secoua la tête.
– Pas du tout ! De vrais londoniens avec pedigrees et accent. Ils sont parfaitement à leur place et ne déparent pas les environs. Et ils sont très serviables et ouverts avec le voisinage. Vous n'imaginez pas le nombre d'amis qu'ils se sont faits en une petite journée...
Elle était tout à fait capable de s'imaginer la chose. Elle n'avait jamais douté que Geoffroy ait eu des complices en Angleterre et que des Britanniques aient, dès avant son invasion, travaillé pour lui. Et maintenant, à cause d'elle, ils étaient obligés de se découvrir...
La duchesse lui récupéra la main et fit non de la tête.
– Ce n'est pas du tout ce que vous pensez, le secrétaire de votre époux est allé trouver les familles que vous avez d'ores et déjà aidé en trouvant du travail à leur chef de famille ou en les relogeant et leur a demandé s'ils avaient, en leur sein, l'un ou l'autre jeune homme désireux de trouver le gite, le couvert et une petite rémunération pour aider à un projet qui vous tenait à cœur. Il n'a pas caché qu'il était prêt à financer parce qu'il souhaite que vous puissiez bénéficier d'une protection à chaque fois que vous seriez à l'extérieur... Il semble qu'il ait eu le choix entre plusieurs dizaines de jeunes hommes fort décidés. Les premiers douze ont été engagés hier et ils sont arrivés dans la soirée.
La duchesse laissa son sourire s'accentuer.
– Et je ne doute pas une seconde que votre époux saura quoi faire des dizaines d'autres qui se sont présentés. Il est plus que probable que là où ses précédentes offres n'ont eu qu'un succès mitigé, le fait de vous mettre au centre de sa demande lui ait ouvert des portes qui, sinon, seraient sans doute restées fermées...
Jane fit une grimace.
– C'est pourtant avec son argent que je fais rénover et construire ces maisons. C'est ses crédits qui subventionnent les manufactures pour qu'ils engagent plus d'ouvriers. Ils devraient savoir que c'est lui qui paye...
La duchesse la regarda en souriant.
– Ils savent mais ils savent aussi que c'est vous qui avez fait en sorte que cet argent aille dans ces directions-là. Ils savent qui ils doivent remercier. Et, ce que je peux comprendre, ils préfèrent être redevables à son épouse anglaise qu'à lui... Petite question de fierté nationale... Et c'est votre oncle qui a ouvert ces chantiers qui procurent du travail à tous ces gens. Ils sont heureux de travailler pour lui. Ils savent qu'il va tenir ses promesses parce que ses employés actuels sont là pour le rappeler. Et tout ça à des salaires qui étaient encore, il y a deux mois, inimaginables pour ces pauvres gens... Ils se doutent bien qu'il est derrière tout ça mais ça les rassure de penser que c'est vous et votre oncle qui mettez tout en œuvre. Ce qu'ils auraient rejeté venant de lui, devient acceptable venant de vous et de Gardiner. Une preuve de plus de la redoutable intelligence de votre époux...
Elle se permit d'émettre un petit ricanement.
– C'est d'autant plus intelligent qu'il fait tout ça avec l'argent qu'il nous a volé...
Jane se tourna vers la duchesse un mélange d'irritation et de crainte dans le regard.
La duchesse la calma d'un de ces gestes de la main qui suffisaient toujours pour la rendre plus sereine. Elle se demanda si ça marchait aussi bien sur Lydia que sur elle. Un jour, si elle y pensait, il faudrait qu'elle demande à sa cadette. Mais de façon assez étonnante, elle avait tendance à oublier les détails de ce qui se passait tandis qu'elle était avec la duchesse.
Elle se souvenait de ce qu'elles avaient fait, mais dans les grandes lignes. Les détails avaient vraiment tendance à lui échapper. Elle mit tout ça sur la fatigue –ses jours étaient productifs et ses nuits plutôt courtes et torrides-- et se força à revenir à la conversation qu'elle était en train d'avoir avec la duchesse.
– Ne vous en faites pas, ceux qui savent n'en parlent pas. Mais je vois à vos yeux qu'il vous en a parlé. Ce qui est une bonne chose et une preuve de la confiance qu'il vous porte. Il n'en demeure pas moins, et vous le savez donc aussi bien que moi, que c'est avec les lingots de la Banque d'Angleterre que votre oncle est en train de financer les travaux et les projets qui fleurissent à Londres.
Jane ne se sentit pas la force de nier, alors qu'elle sentait qu'elle aurait dû, ne serait-ce que pour le principe. Mais elle était souvent comme ça avec la duchesse. Elle se sentait impressionnée et un peu limitée, comme si la personnalité de la vieille femme avait tendance à écraser la sienne...
Elle cligna des yeux et secoua la tête dans un ultime effort pour se réveiller.
Sa tentative lui valut un sourire de la duchesse.
– C'est extraordinaire la façon dont vous réussissez à résister. Ça n'en confirme que plus que mon choix est le bon...
Jane fronça des sourcils.
Elle savait déjà que la duchesse était venue la voir pour tenter de la convaincre de participer à son projet mais jamais elle n'avait parlé aussi crûment du choix qu'elle avait fait.
La duchesse récupéra sa main et la serra doucement et d'un seul coup elle se sentit, à nouveau, en pleine possession de ses moyens et un peu surprise de ne plus vraiment se souvenir de ce dont elles étaient en train de parler.
– Vous êtes manifestement exténuée, ma chère Jane ! Vous devriez vous reposer un peu, fit la duchesse en souriant. Vous n'allez pas tenir très longtemps à ce rythme...
Elle fit un petit clin d'œil à Jane qui fut très contente de ne pas sentir ses joues chauffer.
– Même si faire l'amour avec passion n'est nettement pas aussi fatiguant qu'un travail physique qu'on n'apprécie que peu, il n'en demeure pas moins, qu'au bout d'un certain temps la lassitude se révèle...
Elle regarda Jane dans les yeux et leva un doigt impératif.
– Vous allez me promettre que demain vous vous prenez une journée de libre et vous la consacrez à ne rien faire d'autre que de vous reposer. Vos œuvres sont entre de bonnes mains et avec vous absente nous pourrons mettre tous ces fiers et gaillards jeunes gens à des travaux un peu plus prenants que simplement vous protéger...
– Est-ce que ça ne pourrait pas attendre un jour de plus ? Demain, je dois recevoir les membres de l'association de financement mutuel. Elles ont plein de projets à me soumettre et elles sont si impatientes de les lancer...
La duchesse fit la moue.
– Recevez-les au Palais en milieu d'après midi. Elles seront ravies d'être admises dans une des salles de réception du palais et vous aurez eu toute la matinée et le début d'après midi pour vous reposer ! Sans compter que vous n'aurez pas eu à vous déplacer en ville. Ce sera déjà ça de pris...
Elle soupira tout en secouant la tête. Les sorties de madame d'Arcy devenaient de plus en plus difficiles. Parce que, maintenant, tout le monde savait à Londres que non seulement Duroc n'était pas venu mais qu'en plus, la plupart des demandes raisonnables confiées à Jane Bennet avaient été suivis d'effet. Ce qui avait, évidemment, provoqué une recrudescence des manifestations devant le palais...
Manifestations qui pour être bon enfant n'en étaient pas moins des cauchemars pour tous ceux qui étaietn chargés de la sécurité de Jane et de d'Arcy.
– Et pas plus d'une heure, promettez le moi...
Jane fut tentée de répondre que cela dépendrait des projets mais, connaissant la duchesse et étant peu désireuse de passer le prochain quart d'heure à se faire sermonner, elle se contenta d'un hochement de tête plus ou moins énergique.
La duchesse la remercia d'un sourire.
– C'est pour votre bien, vous le savez, non ? Vous devez limiter vos investissements dans ces activités, sinon elles vont vous manger toute crue. Pas au sens littéral, certes, mais elles ne vous laisseront plus une seconde pour vous et vous finirez par les détester par simple réaction.
Jane qui s'était surprise à vouer aux gémonies certaines de ses admiratrices les plus ferventes ne put qu'acquiescer. Elles étaient certes toutes très gentilles mais la plupart ne se rendaient pas compte que le fait de vivre dans un Palais ne faisait rien pour augmenter le nombre d'heures dans une journée.
– Je ne vois pas comment faire pour les convaincre que je ne peux pas faire beaucoup plus que je ne fais déjà...
La duchesse ne put que ricaner.
– C'est parce que vous prenez le problème du mauvais côté. Il ne faut pas vous demander ce que vous pourriez faire de plus pour que les choses se fassent, mais ce que vous devriez faire de moins...
Jane jeta un regard dubitatif à celle qui, par la force des choses, était devenue sa mentor.
– Faire moins ? Mais si je fais moins, tout va s'écrouler autour de moi...
La duchesse hocha la tête de façon véhémente et très peu aristocratique.
– Ce qui est la preuve évidente que vous vous y prenez mal. Vous placez mal vos priorités.
Jane qui ne voyait vraiment pas où sa compagne voulait en venir se contenta de la dévisager.
– Prenons le problème par le bout qui vous permettra de le comprendre mieux. Qu'est ce qui vous manque le plus actuellement ?
La réponse était tellement évidente que Jane n'eut aucun mal à répondre.
– Le temps...
– Exactement, fit la duchesse, le temps. Donc, il nous faut gagner du temps, nous sommes bien d'accord ?
Jane fit oui de la tête sans vraiment deviner où sa vis-à-vis voulait en venir.
– Votre temps, ma chère, pour être encore plus précise, reprit la duchesse. Et pour vous faire gagner du temps, il faut en faire perdre à d'autres et ça, ça veut dire déléguer...
– Mais, tenta d'intervenir Jane avant de se faire couper sèchement.
– Pas de mais ! Votre temps est précieux, nous sommes d'accord ?
Jane ne put qu'acquiescer. Il y a deux semaines elle aurait ri au nez de quiconque lui aurait dit ce genre de choses, mais aujourd'hui, elle ne pouvait qu'approuver. Lorsqu'on n'a plus le temps de faire tout ce qu'on souhaiterait faire, alors, oui, effectivement le temps devient précieux !
– Et qui, autour de vous, a du temps à ne savoir qu'en faire ?
Jane fut tentée de dire "personne" mais elle se ravisa rapidement. Toutes ces personnes qui passaient leur journée à attendre pour lui jeter un billet avaient du temps à revendre. Même les londoniennes qui avaient constitué le cercle administratif de son association avaient du temps... Peut-être pas autant que les oisifs qui passaient leur journée à l'attendre mais suffisamment de temps pour être disponibles dans la demi-heure où elle souhaitait les voir...
– Je vois que vous venez de comprendre où je voulais en venir. Elles ont plein de temps et elles ne demandent qu'à l'occuper pour en faire plus pour vous...
Jane fut tentée de répondre mais échaudée, elle se força à réfléchir à ce qui pourrait être fait.
Certes ses "aides" ne pouvaient pas libérer toute leur journée. Elles avaient toutes des enfants et se devaient de les nourrir...
Ce qui, en fait, n'était pas un problème... Elle pouvait louer une maison, investir dans une cuisine plus grande, engager quelques femmes qui ne seraient que trop heureuses de s'occuper de quelques enfants en plus des leurs si ça leur garantissait un repas et un toit chauffé...
Et si ses "aides" gagnaient du temps, elle pourrait leur déléguer plus que ce qu'elle ne faisait déjà.
Elle ne put que sourire lorsqu'elle se rendit compte qu'elle n'avait pas envie de déléguer. Qu'elle avait envie de s'occuper de tout, de tout suivre, de tout superviser, de tout...
Son sourire disparut pour laisser place à un froncement de sourcil.
Et elle voulait tout superviser parce qu'elle avait peur de gaspiller l'argent que Geoffroy avait mis à sa disposition. Parce que chaque franc était important, parce que...
Elle se força à s'arrêter.
Elle gaspillait son temps pour ne pas gaspiller d'argent...
Elle prit une longue inspiration.
– Il faudrait que je puisse faire former ces femmes qui me soutiennent. Elles sont pleines de bonne volonté mais elles ne savent pas gérer...
La duchesse la regarda d'une air surpris.
– Vous croyez ça, vraiment? Elle savent probablement mieux gérer que nous, ma chère. Pour elle une piécette est une piécette et elles en connaissent exactement la valeur. Elles ne savent peut-être pas tenir un livre de comptabilité mais elles savent gérer...
Jane ne put qu'acquiescer avec véhémence.
– Et pour tenir des livres, il suffit de trouver des comptables. Et oncle Gardiner en a plein qui vont être obligés de changer de métier. Je suis sûre qu'il s'en trouvera quelques uns qui sont capables d'accepter de prendre des ordres de simples londoniennes...
La duchesse lui répondit en souriant.
– Si vous donnez à votre oncle une description exacte de ce que vous cherchez, je ne doute pas qu'il va vous trouver les perles rares qu'il vous faut...
Elle prit une autre inspiration et un sourire mutin apparut sur son visage ridé.
– Sans compter que nous pourrions peut-être en profiter pour engager quelques jeunes femmes de bonne famille qui ont une bonne éducation, non ? Jusqu'ici elle n'avaient aucune autre possibilité de gagner leur vie qu'en devenant gouvernantes auprès de familles aisées. Mais vous savez comme moi que ces familles sont, pour un grand nombre d'entre elles, en grande difficulté et pas du tout en demande de nouvelles employées... Il se pourrait qu'il y ait des opportunités à saisir, là ! Qu'en pensez-vous ?
Prochain chapitre : Pemberley Réactions Familiales
