Louisiane C4 : où l'on voit qu'un Dragon ne se rend pas sans un dernier combat


Chapitre quatre : Procédures familiales


Pemberley, 18 septembre 1801


– Qu'y-a-t'il, Fitzwilliam?

Son époux fit semblant de ne pas l'entendre. Ou peut-être, perdu dans ses pensées, ne l'avait-il vraiment pas entendue.
Elle s'approcha, se coula contre son dos et posa sa tête sur son omoplate et répéta sa question lorsque sa main se mit à serrer la sienne.
– Qu'est ce qui te pose problème, mon chéri.

Il nia énergiquement en secouant la tête.

Trop énergiquement, décida-t-elle.
– Rien du tout, quelques nouvelles familiales, c'est tout...
Elle le força à se tourner vers elle en se glissant entre lui et la fenêtre.

– Chéri, tu n'as plus fait cette tête-là depuis le départ de Jane et de son mari. Non seulement tu es préoccupé mais tu es fâché et je vois au léger tremblement de colère de tes doigts que ces nouvelles t'ont probablement blessé...

Elle ne rajouta rien de plus et se contenta d'attendre. Elle savait qu'il finirait par parler. Il n'avait pas de secret pour elle. Il essayait juste de la protéger...

Ce qui voulait dire que les dites nouvelles la concernaient.
Il poussa un long soupir et se décida à la regarder dans les yeux.

– J'ai reçu une lettre de ma tante Fitzwilliam. Elle me signale que son mari et la sœur de celui-ci, Lady Catherine, ont pour projet de faire annuler notre mariage...

Elizabeth en resta sans voix pendant plusieurs secondes.
Comment ces gens pouvaient-ils se permettre de...
Elle eut quelque mal à retrouver ses esprits.
– Elle m'a prévenu que Lady Catherine s'était mise en relation avec son mari et, sans la consulter, ils s'étaient mis en tête de faire annuler notre union. Elle n'en sait pas plus mais elle a tenu à nous prévenir pour que nous puissions prendre les précautions indispensables...
– Mais de quoi se mêlent-ils? explosa Elizabeth. Ils n'ont pas le droit de s'immiscer ainsi dans notre vie!
Il fit une grimace et la serra dans ses bras.
– J'ai bien peur que si, ma chérie. Ce sont mes seuls parents adultes et en tant que tels ils représentent, avec les deux frères Fitzwilliam, le Conseil de famille. Elliot, l'aîné sera du côté de son père et Richard sera –s'il est prévenu– de mon côté. Ce qui fait que le Conseil va probablement suivre mon oncle et ma tante dans son projet...
Elizabeth regarda Fitzwilliam dans les yeux.
– Mais tu as ton mot à dire, non? Avec ta tante, ton cousin Richard et toi vous êtes à égalité. Vous devriez pouvoir les contrer...
Fitzwilliam fit non de la tête.
– Ma tante, pas plus que toi, ne fait partie du Conseil de Famille. Seuls les hommes adultes ou les veuves sont conviés. Il faudrait qu'elle soit veuve comme Lady Catherine pour pouvoir participer.

Il fit une dernière grimace.

- Comme la décision me concerne, je n'aurais pas le droit de voter non plus...
Elizabeth sentit une certaine mauvaise humeur l'envahir.

– Je n'aimais déjà pas beaucoup ta tante de Rosings, je sens que je vais finir par mettre tous les parents de ta mère dans le même sac et joyeusement les détester.
Il ne put que sourire devant tant d'indignation.
– Merci d'exclure ma tante Fitzwilliam de ta juste colère. C'est elle qui nous a prévenu et c'est peut-être grâce à elle que nous serons en mesure de contrer à temps leurs tentatives.
Elizabeth hocha du chef et regarda son mari.
– Et que faisons-nous, donc ?
Fitzwilliam poussa un autre long soupir.
– Commençons par les choses évidentes. Il nous faut examiner les documents de notre mariage our savoir si, sur la forme ils sont inattaquables.
Il fit la grimace.
– Il va falloir demander Jansson. Je déteste l'idée de lui devoir quelque chose...

Elizabeth lui récupéra la main et le gronda d'un regard.
– Jansson est un homme charmant qui se met en quatre pour ne pas croiser ta route. Il n'en peut rien que Geoffrey l'ait nommé à Pemberley et, pour ce que j'en ai vu, il fait de son mieux pour que les gens se rendent le moins possible compte que l'administration a changé. Tous les agents publics qui l'ont souhaité sont restés en place et la vie quotidienne des environs n'a, aux dires de madame Reynolds, pas vraiment changé... Tu pourrais faire un effort et essayer de te faire à sa présence, non ?

Fitzwilliam hocha de la tête et posa un baiser sur son front.
– Je promets de faire un effort. Allons le voir...


Norbert Jansson était un de ces hommes qui avaient, au lendemain de la Révolution, décidés de se dévouer pour la Nation et de tout faire pour que la Justice soit installée définitivement. Il avait été plus que content lorsque d'Arcy était venu le voir pour lui proposer de le suivre dans sa campagne d'Angleterre.
Il avait été étonné d'être sur les premiers vaisseaux en partance – à quoi peuvent bien servir des administratifs en plein milieu d'une guerre de conquête ?– mais il avait suivi avec plaisir.

Depuis, il avait compris et il éprouvait une fierté sans borne pour les accomplissements de son patron.

Et il en était d'autant plus fier que ce qu'il avait été amené à faire correspondait tout à fait à ce qu'il aurait souhaité faire en France.
Et donc, en ce mois de Septembre 1801, Norbert Jansson, fils d'un savetier et d'une cuisinière de bonne maison, représentait la République en tant que Préfet du Département de Derwent & Dove et s'occupait de faire en sorte que les gens des environs ne remarquent pas que les autorités au sommet de l'échelle hiérarchique avaient changé du tout au tout...

D'Arcy l'avait prévenu que son cousin et frère n'appréciait pas particulièrement la présence française en Angleterre et il faisait donc en sorte de ne pas se faire remarquer. Le fait qu'il soit un peu à l'écart de la demeure principale était une aide évidente !

Il fut donc très surpris d'entendre son secrétaire lui annoncer que les Darcys souhaitaient une audience.

Il fit immédiatement en sorte de pouvoir les recevoir et se prépara à partir. Il était leur invité et ses devoirs n'étaient pas tels qu'il ne puisse pas s'absenter quelques minutes de son office. Étant un homme méticuleux et prudent, il récupéra tous les documents pouvant présenter un intérêt pour ses invités et se mit en route.


– Mon cher Préfet, fit Elizabeth. Nous aurions pu nous déplacer, ce n'est pas la distance qui aurait pu nous servir de prétexte pour ne pas venir..
– La même chose est donc vraie pour moi, fit-il en lui adressant un sourire. Et je dois avouer que le prétexte était trop beau et que je n'ai pu m'empêcher de faire une petite promenade dans votre merveilleux parc...
Ce qu'il ne faisait jamais de peur de provoquer une réaction des Darcys.

Fitzwilliam comprit où se trouvait le problème et, après une petite réflexion, décida de faire un effort en direction du Préfet.
– Si c'est à cause de moi que vous vous privez du plaisir de déambuler dans le parc, je vous prie de cesser immédiatement d'agir ainsi. Votre présence m'est un douloureux rappel de notre défaite mais cela n'implique, de ma part, aucune inimitié personnelle. D'Arcy vous a installé sur mes terres, c'est à lui que j'en voudrais si je veux en vouloir à quelqu'un. Vous faites votre devoir et, pour ce que j'en sais, vous le faites en prenant un soin extrême pour ne pas choquer mes concitoyens. A ce titre, je vous en sais gré et je vous prie de vous considérer comme un invité normal. Et mes invités sont toujours les bienvenus dans le parc et dans toutes les parties communes.
Jansson le remercia d'un sourire et laissa son regard passer de l'un à l'autre de ses hôtes.
Ce fut Elizabeth qui prit la parole la première.
– Auriez-vous quelques connaissances en droit, monsieur ?
Jansson hocha de la tête.
– Tout à fait, répondit-il. Aussi bien en droit Français qu'en droit britannique. En tant que futurs Préfets nous avons passé presque dix-huit mois à nous préparer à notre tâche et la connaissance des systèmes juridiques de nos deux pays faisait partie de nos études de base. Sans ces connaissances nous aurions quelque mal à gérer le pays en cette période de transition, vous ne pensez pas ?

Elizabeth acquiesça en souriant avant d'en venir au point qui les intéressait.
– Que savez-vous en matière matrimoniale ?

Jansson fronça des sourcils.
– Est-ce une question générale ou a-t-elle trait à votre propre mariage ?

Fitzwilliam et Elizabeth échangèrent un regard et ce fut lui qui répondit à la question.

– C'est notre propre mariage qui est en cause. Certains de nos proches souhaitent le faire annuler.
Jansson, qui avait été mis au courant des affaires de la famille Darcy n'eut aucun mal à mettre des noms derrière la vague déclaration de son hôte.
– Tout dépend des arguments qu'ils pourraient être amenés à avancer mais d'un point de vue formel, votre mariage, comme celui du Proconsul, est inattaquable. Vous vous êtes mariés en suivant les rites anglicans, en respectant les coutumes britanniques et en suivant à la lettre les nouvelles dispositions des lois de la République. De tous ces points de vue, votre mariage est inattaquable.
Il vit que la nouvelle avait rasséréné ses hôtes. Il crut bon d'ajouter un léger bémol.
– Ce qui ne rend pas une procédure impossible sur le fond. La forme est inattaquable et donc cet aspect, souvent utilisé par les parents mécontents pour faire annuler facilement un mariage ne leur sera plus ouvert. Par contre, ils pourront toujours attaquer au fond mais ils seront alors obligés de porter toute la charge de la preuve.
– C'est à dire, demanda Fitzwilliam qui n'avait aucune connaissance du droit matrimonial français.
Jansson hésita quelques secondes avant de reprendre. Il avait là l'occasion d'entrer dans les bonnes grâces de ses hôtes et il n'avait pas l'intention de la gâcher.

– Ils ne pourront se contenter de mettre en avant l'intérêt de la famille pour obtenir gain de cause. Il faudra qu'ils prouvent que madame Darcy, ou en l'hypothèse mademoiselle Bennet, vous a trompé sur un point essentiel du contrat pour obtenir un mariage qui n'était pas dans votre intérêt...

Il atténua ses dernières paroles d'un sourire.
– Et comme ce n'était pas le cas, ils vont avoir de grandes difficultés pour prouver quoi que ce soit.
– Mais ils peuvent toujours essayer ?
Jansson fit oui de la tête.
– Ce sera une procédure judiciaire normale. Comme le mariage a eu lieu à Pemberley, ce sera la juridiction locale qui sera compétente. Et, pour le moment, cela veut dire le juge local traditionnel. Je n'ai pas cru bon d'en changer dans la mesure où il semble donner satisfaction et a la réputation d'être plutôt juste dans ses jugements...
Fitzwilliam se permit, pour la première fois, un petit sourire. Le juge Willby était un vieil ami de son père et il avait fait partie des invités à la cérémonie et aux festivités d'après cérémonie. Il était plus que sûr que sa femme l'avait conquis une bonne fois pour toute.

Avec lui au marteau, ce serait assez favorable.

Mais l'honnêteté intrinqèque de Fitzwilliam le poussa à dire juste le contraire.

– Le juge Willby est un vieil ami de la famille. Cela ne risque-t-il pas de fausser son jugement en ma faveur ? Je ne voudrais pas qu'on nous soupçonne d'avoir faussé le jeu...
Jansson releva la tête et observa son hôte pendant quelques secondes.

Se pouvait-il qu'il y ait encore des honnêtes gens parmi les nantis ?
– Si le juge estime que ses liens avec vous risquent de fausser son jugement, il le fera savoir et nous porterons l'affaire devant le juge d'un département voisin. Ce sera à moi, sur proposition du juge Willby, de décider lequel. Mais si le juge n'a pas de scrupule pour juger dans cette affaire, ce n'est pas moi qui le forcerait à se désister. C'est une affaire civile, monsieur Darcy et en ces affaires ce sont toujours les juges du terrain qui sont les plus à même de savoir dans quel sens il faut aller. Et je rappelle que votre parenté est installée, pour la plupart, dans le même Comté... Pardon, département... Le juge est aussi proche d'eux qu'il l'est de vous. Je ne pense donc pas qu'il y ait le moindre risque de favoritisme dans cette malheureuse affaire. Il décidera en son âme et conscience et en fonction des faits si le mariage est entaché de nullité.

Il se laissa aller à sourire.

– Et compte tenu de ce que je sais de l'affaire, je ne pense pas qu'il y ait la plus petite chance que ce mariage soit annulé au vu des lois de la République. Le père de la mariée était présent et vous, monsieur Darcy n'avez, en tant que "Pater Familias" des Darcy, de comptes à rendre à aucun autre membre de votre famille. Ils peuvent être désolés de votre choix mais le fait d'être désolé, inquiet ou choqué n'est pas, en termes juridiques, suffisant pour provoquer l'annulation d'un contrat qui a été bouclé en tenant compte de toutes les formes dans le droit actuel et dans le droit précédent.

Son sourire disparut.
– Ce qui ne les empêchera sans doute pas de se lancer dans cette procédure. Ils semblent décidés et je sais qu'en matières familiales les rancœurs sont souvent difficiles à surmonter surtout si la justice a dû s'en mêler. Si je puis vous donner un conseil, essayez de les convaincre d'abandonner ! S'ils persévèrent, il n'en sortira rien de bon.

Fitzwilliam qui avait passé l'entretien à serrer la main de sa femme, la libéra et hocha de la tête.
– Je vais m'y employer immédiatement. Je pars aujourd'hui même à Matlock voir mon oncle. J'espère réussir à le convaincre de mettre un terme à cette procédure mais je ne sais pas si cela sera suivi d'effet.
– Seules les batailles qu'on évite sont sûres d'être perdues, fit Jansson en citant d'Arcy. Un essai ne fera, en effet, de mal à personne. Il se pourrait, toutefois, que le fait de vous parler en tête à tête suffise pour leur faire comprendre l'inanité de leurs efforts actuels.


– Ne devrais-je pas vous accompagner, Fitzwilliam. Je n'ai pas l'honneur d'avoir rencontré votre oncle et votre tante. Ce serait peut-être l'occasion de pallier à ce petit oubli.
Fizwilliam fit une grimace.
– J'ai peur que cela ne se passe mal, Elizabeth et je ne voudrais pas que votre rencontre vous laisse un trop mauvais souvenir de mes parents. Peut-être plus tard. Lorsqu'ils auront bien compris que quoi qu'ils puissent tenter, ils ne pourront rien faire pour me séparer de vous.
Il récupéra sa main et y posa le plus tendre des baisers.
– Jamais...

Ses yeux parcoururent le parc qu'ils étaient en train de traverser.

– Et s'il le faut, je quitterai le domaine de mon enfance pour aller aux Amériques reconstruire une nouvelle vie à vos côtés.

Elle le remercia d'un sourire et en le prenant dans ses bras.


Prochain chapitre : Correspondances londoniennes