Louisiane C6 : petites nouvelles parisiennes
Chapitre six : Paris
Paris, 16 septembre 1801
Lebrun, à son habitude faisait les cent pas et Cambacérès attendait sans rien faire, assis, droit comme un piquet dans le fauteuil lui faisant face.
– Asseyez-vous Lebrun, vous me fatiguez !
Lebrun fit une dernière grimace avant de prendre place aux côtés de son collègue Cambacérès.
Buonapart lui jeta un regard noir avant de reprendre.
– Vous êtes là pour me donner votre avis, messieurs, pas pour tirer une tête d'enterrement !
Cambacérès se contenta de hausser des épaules.
– Qu'est-ce que vous voulez que nous vous disions, monsieur le Premier Consul, que vous ne sachiez déjà. Il a tout bouclé et ne nous a rien laissé. Mes émissaires sont revenus avec des miettes et d'après ce que j'ai appris lesdites miettes ont été laissées là de façon ostentatoire pour que mes imbéciles d'hommes de main se jettent dessus.
Il soupira.
– Ce qu'ils ont fait avec leur rapacité habituelle et dans les règlements de comptes qui s'en sont suivis j'ai perdu plus que ne me rapporteront jamais les quelques manufactures que j'ai acquis. Sans compter que la plupart des ouvriers sont passés à la concurrence le jour où j'ai racheté...
Lebrun sortit de sa bouderie suffisamment longtemps pour ressortir sa complainte.
– Et il a refusé que je vienne à Londres, couina-t-il. "Vos charges de troisième Consul devraient vous retenir en France où vous avez quelque chose à dire, pas en Angleterre où ce ne sera jamais le cas..."
Napoléon fit très attention de ne pas sourire. Ledit extrait avait fait, à cause de Lebrun d'ailleurs, le tour de toutes les gazettes qui s'en étaient faites les gorges chaudes. L'image de Lebrun s'était définitivement dégradée tandis que celle de d'Arcy s'appréciait de concomitante façon. Le fait qu'il ait épousé une autochtone avait, de surcroît, transformé l'homme mystérieux et peu attachant en une espèce de prince charmant romantique ayant trouvé finalement l'Amour qui faisait se pâmer les jeunes filles en fleur du Consulat.
La représentation, probablement améliorée, de ladite anglaise avait fait le tour des gazettes et ses robes au dos dénudé avaient définitivement étouffé le corset dans son œuf.
Et Napoléon devait reconnaître que danser avec Joséphine était devenu bien plus plaisant depuis qu'elle portait ces nouvelles robes...
– Je ne vous avais rien demandé, fit-il remarquer à Lebrun. Vous n'aviez donc aucune raison de vous y rendre. Et accessoirement s'il a raison pour l'Angleterre, il a tort pour la France où vous n'avez rien à dire non plus !
– Il s'est moqué de moi, couina Lebrun de façon un peu plus aiguë et sans relever la pique de son chef.
Napoléon se surprit à ricaner.
– Si je pouvais mettre un uniforme à tous ceux qui font de même j'aurai la plus grande armée de tous les temps...
Il secoua la tête et regarda ses deux faire-valoir droit dans les yeux.
– Nous arrivons à un moment où il me faut réagir, messieurs. J'ai accueilli avec plaisir la nouvelle que la Grande Bretagne était tombée entre les mains de mes troupes. J'ai accueilli avec un léger rictus forcé la nouvelle que les Royaumes d'Écosse et du pays de Galles appartenaient à nouveau au concert des Nations et c'est franchement avec un réel mécontentement que j'ai appris que le trésor en or de la Banque d'Angleterre que notre flotte avait envoyé par le fond était sans doute réapparue dans les coffres de la nouvelle Banque Franco Anglaise pour la Colonisation des Amériques...
Cambacérès qui avait essayé de s'en prendre à d'Arcy en utilisant les tribunaux et s'en mordait toujours les doigts fit une grimace.
– On n'a aucune preuve, les réserves d'Or de la BAFACA sont constitués de lingots portant les poinçons d'un célèbre négociant vénitien dont des papiers tout à fait légaux viennent affirmer la légalité des transactions concernant l'or de la banque de d'Arcy. Tout cet or serait venu de Chine et serait passé par les ateliers Vincenzi qui l'a incorporé dans ses comptes pour le compte de d'Arcy il y a trois ans...
Napoléon secoua la tête devant l'ironie de la situation.
Ledit négociant avait été ruiné par ses propres soins lorsque lui et ses troupes avaient envahi la République et avait disparu dans la nature avec juste ce qu'il pouvait porter sur lui et après avoir mis le feu à ses livres.
Techniquement c'est la propre invasion des troupes françaises de Venise qui empêchait Napoléon de prouver que l'Or en possession de d'Arcy ne lui appartenait pas depuis des lustres...
Et aujourd'hui le poinçon et les papiers de la maison Vincenzi venaient à point pour dédouaner ce qu'il savait être le plus important vol d'Or de tous les temps...
– Nous avions déjà que d'Arcy ne laissait rien au hasard. Nous en avons une preuve de plus.
Il jeta un coup d'œil à Lebrun toujours aussi énervé.
– Nous avons intérêt à être prudent avec lui. Il sait ce qu'il fait et il le fait avec application et efficacité.
Cambacérés jeta un coup d'œil en biais à son collègue avant de répondre au premier consul.
– Ceci étant dit, il a tenu tous ses engagements par rapport à l'Angleterre. Et pour beaucoup moins que nous ne l'avions craint, fit-il.
Son avis lui valut deux regards étonnés de la part de ses deux collègues.
– Je ne sais pas exactement combien de lingots d'Or il a été repêcher au fond de la mer, grogna Napoléon, mais même avec quelques dizaines, je trouve déjà que ça fait trop...
– De toutes façons nous ne les aurions pas récupérés, soupira Cambacérès. Soit les anglais prenaient la poudre d'escampette avec ou ils finissaient définitivement au fond de l'eau. Donc ça ne changeait rien pour nous...
Buonaparte ne put s'empêcher de faire une grimace. Avoir ces sommes ou ne pas les avoir, ça faisait quand même une sacrée différence !
– Donc nous n'avons aucun moyen de lui faire "rembourser" notre argent...
– On lui confisque, grinça Lebrun. Et après, on le fusille.
– On peut toujours essayer de le confisquer, fit Cambacérès plutôt dubitatif, mais j'ai la vague impression que d'Arcy prendrait la décision plutôt de façon négative. Et comme, pour le moment, si je me souviens bien, c'est chez lui et sous son commandement que nous avons le gros de nos forces...
Il accentua sa grimace.
– Non compte tenu que, toujours selon ce dont je me rappelle, il est prévu qu'il en conserve le commandement pendant un certain temps...
Lebrun se tourna vers lui, l'œil mauvais...
– Il suffit de les rappeler, je ne vois pas ce qu'il pourrait y redire...
– J'ai donné ma parole, fit Buonaparte. Et lorsqu'il s'agit de quelqu'un qui est aussi dangereux et utile que d'Arcy, je vais mettre un point d'honneur à la respecter.
Il jeta un regard froid à ses collègues.
– Il nous a débarrassé de notre principal ennemi et l'Or qu'il a récupéré pour son compte n'est plus à la disposition des anglais et ça c'est un réel plus. Ces maudits godons ne pourront donc plus financer nos ennemis pour qu'ils nous attaquent. C'est moins que ce que j'aurais aimé mais plus que je n'espérais...
Il poussa un long soupir.
– Ce n'est pas l'idéal mais l'idéal c'est rarement ce qu'on obtient dans la vie...
Cambacérès émit un petit claquement de la langue.
– J'ai peut-être un moyen pour récupérer au moins une partie de son or.
Les deux autres se tournèrent vers lui d'un air intéressé.
– J'ai un émissaire américain, un certain Robert Livingston qui essaye par tous les moyens de me convaincre que la France devrait vendre la Nouvelle Orléans aux Etats-Unis. Comme je sais que d'Arcy est très intéressé par l'Amérique. A défaut d'avoir pris la décision de la vendre aux Américains, nous pourrions peut-être lui faire croire que nous sommes sur le point de le faire... Qui sait, il se mettra peut-être sur les rangs et ça pourrait faire monter les prix !
Napoléon fit la moue. Il avait eu de très longues conversations avec d'Arcy et il était maintenant convaincu que les ressources américaines seraient la richesse de l'Empire Français de demain.
– Vendre la Louisiane serait une erreur, gronda-t-il. Il a mis du temps mais il a réussi à me convaincre que ces terres américaines recèlent des richesses qui nous seront indispensables demain.
Cambacérès secoua la tête.
– A quoi nous servent des richesses que nous ne sommes pas en mesure d'exploiter ?
– C'est pour ça que d'Arcy a tenu à ce que je lui confie la responsabilité de nos possessions outre-mer. Il m'a juré qu'il ferait en sorte de les mettre en valeur.
Il soupira plus discrètement.
– Et je pense que le jour où il m'a fait cette promesse il y a plus d'un an, il savait déjà où il trouverait l'or pour le faire... Parfois je me pose la question s'il lui arrive d'improviser quelque chose.
– Son mariage en a toutes les apparences, souffla Cambacérès...
Buonaparte fit la grimace.
– Vous trouvez, vous ?
Il récupéra les rapports qui lui parvenaient journellement de ses "observateurs" à Londres et les secoua sous le nez de Cambacérès.
– Vous avez vu ce que ladite épouse a réussi à faire en moins de quinze jours ? Londres est calme et les populations des quartiers difficiles qui auraient lapidé tout aristocrate anglais qui se serait perdu dans leurs ruelles sordides vouent un véritable culte à "madame d'Arcy"... Ils sortent journellement de leurs ghettos mais c'est pour travailler et participer à l'assainissement de la ville. Il paraît même qu'une partie d'entre eux se sont ralliés à d'Arcy et qu'ils assurent la sécurité des quartiers populaires en contrepartie d'une non présence française en ville. Vous pensez vraiment que tout ça c'est fortuit ? Vous n'allez pas me dire qu'en plus il a de la chance !
Cambacérès s'abstint de répondre mais il était clair, qu'à ses yeux, d'Arcy était effectivement, en plus chanceux...
Buonaparte d'un geste de la main mit un terme à ce train de pensée.
– Revenons à notre problème le plus important. Devons-nous ou non faire quelque chose contre d'Arcy ?
– Oui, répondit Lebrun.
– Non, répondit Cambacérés.
Ce qui, une fois de plus, lui laissait le champ libre pour prendre la décision de son choix.
– Bien, soupira Napoléon. Nous ne ferons donc rien. Pour le moment, il est beaucoup plus utile à la France que dangereux pour nous. Tant qu'il reste dans son pré carré anglais et qu'il ne cherche pas à se mêler de nos affaires françaises, je suis pour que nous lui laissions le champ libre.
Il se tourna vers Cambacérès.
– Et cessez d'essayer de récupérer une partie de ce qu'il est en train de construire. Ce type sait ce qu'il fait et, pour le moment, ce qu'il fait est dans l'intérêt de la France. Tant que cela durera, nous et je dis bien NOUS, le laisserons mener sa barque à sa guise. L'Outre mer et les océans sont le terrain de jeu de d'Arcy et je n'entends pas revenir sur ce point. J'ai toute l'Europe et toute l'Asie dont je peux m'occuper et avec l'Angleterre hors de l'équation, ce sera d'autant plus facile.
Il émit un petit ricanement.
– Ce qui ne veut pas dire que je vais le laisser profiter tranquillement de tout son magot. Trouvez-moi Seyies et débrouillez-vous pour qu'il ait vent des bénéfices injustifiables de certains banquiers. Je suis sûr qu'il va nous concocter une de ces lois dont il a le secret. Qu'il me fabrique juste un impôt ou une taxe qui nous permettrait d'écrémer une partie du magot de d'Arcy et je serais un homme heureux. Même si ça ne nous fait rentrer que dix pour cents de ce qu'il a récupéré ce sera déjà ça...
Cambacérès fit une grimace.
– Un impôt rien que pour lui ?
– Non, parlez des banques en général, comme c'est lui qui a la banque la plus riche, c'est lui qui payera le plus. Fatalement...
– Nos amis banquiers ne vont pas être contents...
– Rappelez à nos amis banquiers qu'ils ne sont banquiers que grâce à nous et débrouillez-vous pour que la loi donne des avantages aux banques dont le siège social est en territoire Français. Ça les calmera encore mieux que des menaces.
Un sourire apparut sur son visage déjà un peu empâté.
– Et puis ça faisait quelque temps que je souhaitais récupérer une partie des bénéfices de nos chers amis les banquiers. Ils n'auront qu'à s'en prendre à d'Arcy s'ils trouvent la facture trop salée.
Cambacérès fit un signe de la main.
– Et qu'est ce que je fais avec mes américains ?
– Envoyez-les à d'Arcy ! Légalement c'est lui qui est responsable de l'Outre mer et donc de la Louisiane. C'est techniquement à lui que reviendrait la décision. Qu'ils se débrouillent avec lui...
L'ambassadeur eut beaucoup de mal à cacher sa déception.
Ses relations avec le Premier Consul étaient plus que cordiales et en être réduit à discuter de ce qui l'intéressait avec ce d'Arcy qu'il ne connaissait qu'à peine et seulement pour l'avoir entre aperçu à l'une ou l'autre des soirées de l'épouse du Premier Consul n'augurait rien de bon sur la réussite du dossier.
– Oui, mon cher Ambassadeur, l'Outre Mer Français est du seul domaine de mon Premier Proconsul, fit Napoléon. Ce n'est plus de mon ressort. J'en ai confié la gestion à d'Arcy et vous ne pourrez que concéder qu'il s'occupe des affaires de la France avec efficacité et diligence. Passez le voir à Londres, qui maintenant dépend de votre mission diplomatique, et je suis sûr qu'il vous recevra...
Livingston fit de son mieux pour ne pas perdre sa contenance bonhomme habituelle. Cela faisait des années qu'il faisait de la politique et il avait appris à ne pas se laisser ébranler facilement. Mais ce qu'il venait d'apprendre était loin d'être ce qu'il espérait. Il savait que d'Arcy avait des projets pour la Louisiane, c'était dans tous les journaux après tout, mais il avait toujours eu l'espoir qu'en passant par le Premier Consul, il pourrait contourner d'Arcy. Apprendre que ce dernier avait reçu tous les pouvoirs sur les possessions Outre Mer de la France était une très mauvaise surprise. Et ce qui était encore plus difficile à digérer c'est que cet aspect relatif à la réduction des pouvoirs du Premier Proconsul n'était pas parvenu jusqu'à ses services...
– Je n'y manquerai pas, répondit Livingston en souriant. J'ai toujours eu envie de visiter la Capitale de l'Empire Britannique. Mais les mauvaises relations que mon pays et l'Empire entretenaient m'en a toujours empêché. Je vais pouvoir, enfin, m'exaucer ce souhait.
Napoléon lui rendit son sourire et lui tapota amicalement l'avant bras.
– Et vous pourrez visiter une ville en parfait état. D'Arcy l'a prise sans coup férir. Un exploit qu'il nous faut admirer à sa juste valeur.
Il adressa un dernier sourire encourageant à l'ambassadeur des Etats Unis.
– Vous verrez, d'Arcy est un homme tout à fait raisonnable. La Louisiane est un de ses sujets favoris. Je suis sûr qu'il comprend à merveille le pourquoi de votre demande...
Livingston aussi en était sûr et c'est bien ce qui l'inquiétait.
Prochain chapitre : Pemberley
