-Chapitre 8-

Notre Deuil

Je suis seul avec Rin dans un silence habituel, mais pour une fois inconfortable. C'est une occurrence rare entre Rin et moi, mais après tout la situation qu'elle et moi vivons actuellement est nouvelle, indésirée.

« J'espère que tout se passe bien pour Yuki, » murmure encore Rin pour combler le silence.

Je me tais, n'ayant rien à répondre à Rin sur le sujet. Rien qui puisse la satisfaire sans lui mentir. Mais elle ne semble pas vouloir comprendre mon silence.

« Sesshomaru ? Et toi ? Tu n'es pas inquiet pour Yuki-chan ?

- Non.

- Mais Sesshomaru…

- Elle pourrait mourir avec l'enfant qu'elle porte, cela m'indifférerait. »

Rin agrippe plus fortement la couverture entre ses doigts et regarde fixement ses poings dont les phalanges blanchissent. Mais je n'ignore pas que la conversation n'est pas achevée. Nous n'avons jamais trouvé une solution, une entente sur ce point.

Même aujourd'hui, nous n'arriverons pas à résoudre ce problème.

« Elle est ta fille, dit Rin sans me regarder.

- Je ne l'ignore pas.

- Ton seul enfant, notre enfant…

- Je sais.

- Alors pourquoi ? demande-t-elle en levant son visage sur moi. Pourquoi ne lui as-tu jamais pardonné un crime qu'elle n'a pas commis quoique tu en dises ?

- Parce qu'elle t'as tuée et te tue à nouveau.

- Tu sais bien que c'est faux !

- Je pense que c'est effectivement vrai.

- Sesshomaru ! »

Elle inspire profondément avant de reprendre son calme et la parole.

« Si nous avions eu un autre enfant, peut-être…

- Il t'aurait tuée aussi.

- Peut-être pas !

- Sans doute que si.

- Mais l'aurais-tu aimé, Sesshomaru ?

- Il t'aurait tuée. Je n'aurais fait que le haïr.

- J'aurais voulu avoir un autre enfant.

- Il t'aurait tuée.

- J'aurais voulu avoir un autre enfant, » répète-t-elle les larmes aux yeux.

J'hésite. Cette conversation aussi, est souvent revenue entre Rin et moi. Et pour la première fois, je réponds autrement que par la négative, pour tous ces problèmes sur lesquels nous nous sommes opposés, déchirés parfois même.

« J'aurais aimé… qu'il en fut autrement… »


« Rouge Jaken!

- Vert Jaken!

- Jaune Jaken!

- Bleu Jaken!

- Vieux Jaken!

- Yuki! s'exclama Rin en riant. Ce n'est pas du jeu ! On associe Jaken à une couleur !

- Mais il est vieux, Jaken, pas vrai, maman !

- Aaaargh, trépigna le dit yokai. Arrêtez de vous moquer de moi !

- Mais on ne se moque pas, dirent Yuki et Rin ensemble.

- Et ne mentez pas ! Rin je te connais depuis vingt-quatre ans, je te signale ! Et toi Yuki, depuis ta naissance. J'aidais ta mère à changer tes couches quand tu les souillais !

- Jaaken, bouda Yuki, ce n'est pas très gentil de me rappeler ce temps-là.

- Mais c'est la vérité, petite peste !

- Jaken, tais-toi, Yuki est déjà bien plus grande que toi, dit Rin avec une sévérité moqueuse.

- Certainement pas ! s'écria Jaken. Mais Yuki agit avec la même insolence que toi quand tu étais petite, ça c'est certain ! Elle est bien ta fille, tiens !

- Jaken, » coupa sèchement Sesshomaru.

Il intervenait rarement dans les disputes entre Rin, Yuki et Jaken. Les seules fois où il s'interposait étaient quand Jaken était sur le point d'insulter Rin. Même si le petit yokai ne le pensait pas réellement.

Jaken se ratatina comprenant qu'il avait outrepassé ses limites. Mais il ne resta pas longtemps prostré en signe de soumission. Yuki relançait déjà Jaken dans une de leurs interminables disputes.

Sesshomaru ne s'intéressa plus à ce que disaient Jaken et Yuki trottant derrière. Il continua sa marche aux côtés de Rin montée sur AhUn. Il était simplement content que le jeu entre Yuki et Rin se fût achevé. Cela lui épargnait une migraine, mais surtout il accaparait à présent l'attention de Rin.

« Parfois, tu peux être d'un rabat-joie, Sesshomaru, dit-elle en souriant. Tu sais bien que Jaken ne pense pas avant de parler.

- Il devrait. Cela lui éviterait sa maltraitance quotidienne.

- Oh vraiment rabat-joie, » sourit-elle.

Il lui rendit presque son sourire devant l'affection de son ton qui contrastait avec ses paroles. Rin pouvait être si contradictoire parfois.

Soudain, Sesshomaru la vit pâlir, ses yeux écarquillés dans le vague. Et il entendit le rythme de son cœur s'accélérer. Il arrêta AhUn, inquiet, non effrayé de la voir si troublée. Non, pas troublée… mais bien terrifiée.

« Rin ? » demanda-t-il.

Elle ne lui répondit pas, et Sesshomaru posa sa main sur son genou, espérant que ce contact la ramènerait à la réalité.

« Maman ? Ca ne va pas ? » demanda Yuki qui s'était arrêtée avec Jaken.

Leurs appels atteignirent enfin Rin, dont le regard effrayé et douloureux croisa celui de Sesshomaru.

« Shippo-kun… Je ne le sens plus. »

Ce qui signifie qu'il serait…

« Il faut retourner au village, Sesshomaru. S'il te plait ! »

Il acquiesça et tendit son bras à Rin pour qu'elle s'accrochât à lui. Si ses suppositions étaient fondées, il voulait soutenir Rin, mieux la protéger de la peur qui l'accablait.

« Jaken, Yuki, dit-il froidement alors que Rin se tenait désespérément à lui, montez sur AhUn. Nous irons vite. »

Ils s'envolèrent, parcourant le ciel aussi vite qu'AhUn et lui le pouvaient. Rin le tenait étroitement, son front posé au creux de sa gorge. Sesshomaru resserra leur étreinte à plusieurs reprises. Quand il sentit les larmes de Rin glisser contre sa peau.

Ils atteignirent le village après un temps insupportablement long, même s'ils avaient volé plus hâtivement que jamais. Ils se posèrent devant la hutte de la hanyo Shiori et du kitsune Shippo.

Les habitants du village étaient assemblés fébrilement autour de la maison. Sesshomaru les connaissait à peine, puisqu'il ne s'était jamais réellement intéressé à eux. Sauf lorsqu'ils côtoyaient de trop près Rin.

« Rin-sama ! certains appelèrent à leur arrivée.

- Rin-sama, vite ! »

Rin descendit de mon bras et se dirigea sans un mot dans la hutte. La porte s'ouvrit brusquement avant qu'elle ne l'atteignît. L'humain Kohaku était là, les larmes aux yeux.

« Rin ! Tu es enfin là ! »

Il traversa la foule et jeta ses bras autour du cou de Rin. Elle passa les siens autour de la taille de son ami. Sesshomaru dut réprimer son envie de gronder.

« Je n'ai rien pu faire, murmura l'humain contre l'épaule de Rin. Je n'ai rien pu faire quand ce yokai l'a attaqué dans le dos… Shippo est mort sur le coup… et je n'ai rien pu faire… »

Rin desserra son étreinte de l'humain qui pourtant laissa sa tête contre elle. Sesshomaru aurait sans doute effectivement grondé si le regard douloureux de Rin n'avait pas croisé le sien.

« Sesshomaru… s'il te plait… »

Il comprit. Elle voulait qu'il ressuscitât le kitsune grâce au Tenseiga. Et il acquiesça car plus que tout autre chose, il détestait la voir triste. Il se dirigea donc vers la hutte suivit par l'humain et Rin.

« Jaken reste avec Yuki dehors, ordonna Rin doucement.

- Mais Maman, si Shippo…

- Yuki, s'il te plait, ne discute pas. »

Rin soutenait toujours Kohaku quand Sesshomaru entra dans la hutte. Il fut d'abord frappé par l'odeur de sang qui imprégnait toute la pièce. Puis celle de mort, latente, mais présente indéniablement. Et il les vit tous, la taijiya et le moine, accompagnés de leurs enfants Ren et Kiyoshi. La hanyo Shiori qui pleurait sur le corps pâle et sans vie du kitsune. Sesshomaru entendit Rin derrière lui retenir sa respiration sous le choc.

Dans la poitrine du kitsune, là où aurait dû se trouvait son cœur, ne restait plus qu'un trou ensanglanté. Le yokai avait choisi le meilleur endroit pour transpercer le kitsune. Il ne lui avait laissé aucune chance.

« Sesshomaru, dit le moine en le voyant entrer, vous allez… »

Il ne continua pas, comme s'il ne voulait pas se raccrocher à cet infime espoir. Contrairement à la hanyo qui releva la tête, cherchant à prendre n'importe quelle possibilité qui lui était offerte pour ne pas désespérer ou sombrer dans la folie.

« Je vous en prie, Sesshomaru, supplia-t-elle. Ramenez-nous Shippo. Ramenez-le-moi. S'il vous plait…

- Shiori-chan, » murmura Rin aux côtés de l'humain Kohaku.

Sesshomaru posa sa main sur la poignée du Tenseiga. Il sentait l'urgence de faire cesser la peine de Rin. Et éloigner l'humain de Rin. Une raison qu'il n'évoquerait jamais à haute voix.

Il essaya de se concentrer sur le monde de l'au-delà, malgré le silence pesant du Tenseiga pour toute réponse. Le kitsune était mort depuis bien trop longtemps. Ou plutôt de façon trop catégorique pour le ramener à la vie. Aucune âme ne pouvait vivre dans un corps sans cœur.

« Je ne peux rien faire, annonça-t-il.

- Sesshomaru, dit Rin.

- Vous n'avez même pas essayé ! s'écria la hanyo Shiori.

- Shiori-chan, appela la taijiya en tentant de se rapprocher.

- Non ! Non ! Il ment ! cria la hanyo entre ses sanglots.

- Je dis la vérité, hanyo. Les porteurs de l'au-delà ont déjà emporté son esprit.

- Shiori-chan, ajouta Rin la voix enrouée, Sesshomaru n'aurait jamais menti sur le sujet.

- Alors pourquoi a-t-il réussi à te ressusciter trois fois déjà, Rin !? Pourquoi pas Shippo ?!

- Le lien qui m'unit à Rin est puissant, répondit Sesshomaru. Cela n'est suffisant pour la retrouver où qu'elle soit.

- Alors donnez-moi votre épée ! Donnez-moi le Tenseiga et j'irai chercher Shippo ! Je le ramènerai, je…

- Shiori-chan, » murmura la taijiya.

Elle enroula ses bras autour de la hanyo qui y pleura comme une enfant. Sesshomaru se dut d'expliquer pourquoi il ne pouvait lui laisser son épée.

« Le Tenseiga est le croc de mon père. Seuls ses descendants sont capables de la manier et de trouver le chemin menant au monde des morts. Si je ne le puis, personne ne le pourra. »

Il entendit un bruit sourd à ses côtés. L'humain Kohaku s'était laissé tomber à genoux. Rin le rejoignit à terre et passa ses bras autour de son cou. Les sanglots de la hanyo redoublaient d'intensité. Le moine cacha son visage derrière sa main, et Ren posa sa tête sur l'épaule de son frère.

Ils pleuraient tous la mort du kitsune sauf Sesshomaru qui attendait patiemment que Rin eût besoin de lui.

« Tout est de ma faute, répéta l'humain Kohaku. Tout est de ma faute…

- Kohaku-kun…

- Il était mon meilleur ami, ajouta-t-il, mon frère.

- Comme il l'était pour moi, » murmura Rin en pleurant.

Sesshomaru n'avait plus envie de gronder en voyant Rin et Kohaku si près l'un de l'autre. Il n'en avait plus le droit. C'était une punition clémente pour son échec. Pour n'avoir pu empêcher les larmes de Rin de couler.


Sango sortit de la chambre en ferment silencieusement la porte derrière. Elle soupira, attirant l'attention de Rin, Ren et Kiyoshi.

« Elle va mieux ? » demanda Rin.

Sango s'assit à côté en face d'elle et Ren versa du thé dans leurs tasses.

« Shiori-chan s'est endormie en pleurant, lui répondit-elle. J'espère qu'elle arrivera à se reposer. Elle n'a pas dormi depuis…

- Depuis la mort de Shippo-kun, » finit Rin dans un murmure.

C'était difficile à dire pour elle, mais Rin se forçait. Elle devait prendre conscience de la mort de son meilleur ami. Mon dieu, mais c'est si dur ! Elle se retint de pleurer, elle se retint de se morfondre. Shippo n'aurait pas voulu les voir si malheureux. Mais il n'était justement plus là pour les faire rire avec ses pitreries, il n'était plus là pour…

« De tous mes enfants, dit doucement Sango, s'il y en avait bien un dont j'étais persuadée que je ne verrai pas mourir, c'était bien Shippo.

- Maman, dit Ren en posant sa tête sur l'épaule de Sango.

- Sango, » murmura Rin.

Sango s'était montrée si forte ces derniers jours. Elle avait été là pour soutenir Shiori, pour prendre Ren et même Kiyoshi dans ses bras. Elle avait eu des mots d'encouragement pour Kohaku que Rin n'avait pas réussi à trouver pour le consoler. Et finalement, Rin avait oublié combien Sango, leur mère, avait été affectée. Elle l'était peut-être autant que Shiori-chan.

« Toi, Rin, et Kohaku, continua Sango d'une voix étranglée, j'ai eu si souvent peur pour vos vies. J'ai cru vous perdre tant de fois. Et vous deux, Ren, Kiysohi, en tant qu'humain, j'avais plus conscience de la fragilité de vos vies. Mais Shippo… il était yokai. Cela n'aurait jamais dû se produire…. »

Sango s'effondra, et posa sa tête sur ses mains éclatant en sanglots sur la table. Kiyoshi et Ren se tinrent à chaque côté de leur mère. Rin se leva et s'agenouilla derrière Sango en posant ses mains sur ses épaules. Pour lui prouver qu'ils étaient là pour elle, leur mère. Ils étaient là pour la soutenir, elle qui avait passé toutes ces années à les consoler et à les élever.

Rin pleura silencieusement avec Sango, Ren et Kiyoshi. Ils restèrent tous les quatre ensemble, peut-être longtemps, ou peut-être pas.

Sango finit par se relever de la table en essuyant ses larmes et en reniflant.

« Regardez-moi, quelle genre de mère je fais pour être consolée par mes propres enfants ? J'agis comme une vieille femme qui se met à pleurer comme une petite fille.

- Tu n'es pas vieille, maman, s'insurgea Kiysohi.

- C'est vrai, maman, ajouta Rin en souriant. Que dirai-je quand j'aurais ton âge ? Que je suis une vieille grand-mère ?

- Tu le seras peut-être bien, sourit Sango. Yuki aura peut-être une ribambelle d'enfants.

- J'aimerai voir ce jour là, sourit Rin.

- Et moi, la tête de Sesshomaru, ajouta Kiyoshi.

- Kiyoshi-chan ! » appela Rin avec un air presque menaçant.

Il sourit avec espièglerie, un sourire qu'on aurait cru emprunté à Shippo. Cela fit du bien à tous de revoir ce sourire, malgré la mort de Shippo, comme un rappel que la vie, et son cycle infini, continuaient.

Ils reprirent leurs places autour de la table pour boire le thé qui refroidissait dans leurs tasses.

« Quoique j'espère être à nouveau grand-mère bientôt, dit Sango en jetant un coup d'œil à Ren. Cela va faire bientôt un an que toi et Sato êtes mariés. J'attends impatiemment mon deuxième petit-enfant après Yuki.

- Maman ! » rougit Ren.

Ren s'était mariée l'été précédent avec Higurashi Sato. Sato était venu d'un village voisin pour devenir l'apprenti de Miroku. Il n'avait pas compté de tomber amoureux de sa fille en venant le voir.

Le jour de la cérémonie avait été un moment heureux pour toute la famille. Shippo s'était même distingué en inventant une chorégraphie ridicule que Rin, Kohaku et Kiyoshi avait repris avec lui. Ils avaient tellement ri ce jour-là. Même Sesshomaru avait esquissé une fois un sourire.

« Oy, Ren, tu rougis, neechan ! se moqua Kiyoshi.

- Kiyoshi-niichan !

- Tu es sûre que tu ne veux pas nous raconter ? Neechan… peut-être que Sato n'a pas compris comment se faisaient les bébés ! Je pourrais avoir une discussion d'homme à homme avec lui…

- Niichan ! »

Ren rougissait encore plus et Rin étouffa un rire.

« Kiyoshi ! gronda Sango. Quand tu feras l'effort de te marier au lieu de faire la cour à toutes les jeunes femmes du village et des alentours, tu pourras parler. Regarde, tu as vingt et un an, et tu n'es même pas encore fiancé alors que ta sœur est mariée ! Si ça continue comme ça, tu vas finir vieux garçon comme Kohaku ! »

Rin posa sa tasse sur la table avec un claquement, et Sango plaqua sa main sur sa bouche, ses yeux écarquillés. L'atmosphère qui avait été pendant un court instant joyeuse se plomba.

Rin fixa sa tasse en se mordant la lèvre. Elle se sentait coupable du célibat de Kohaku. C'était idiot, mais elle ne pouvait se défaire de ce sentiment. Elle ne pouvait pas s'empêcher de penser que si elle ne l'avait pas connu, il se serait tranquillement marié avec une femme du village.

Même si… même si, Kohaku avait essayé de trouver quelqu'un. Les quelques femmes qu'il leur avait présentées avaient tout pour être de bonnes épouses. Rin avait toujours été mal à l'aise lors ces occasions, et quelque part, elle se sentait… soulagée quand il ne les revoyait plus. Ce qui était absurde, elle le voulait heureux, réellement. Mais… elle ne voulait pas qu'une distance se creusât entre eux. Et elle se détestait pour être si égoïste envers lui.

« Je… je ne pensais pas ce que j'ai dit, annonça Sango.

- Non, bien sûr que non, se força de dire Rin.

- Nous sommes tous à cran, dit Kiyoshi avec calme. Avec les funérailles de Shippo-niichan et le reste… »

Ils savaient tous qu'ils voilaient la vérité. Pour ne pas pleurer à nouveau, cette fois-ci, sur la vie de Kohaku. Comme s'il passait à côté d'un élément essentiel à toute vie. Une femme qui l'aurait aimé. Des enfants…

Rin se sentait oppressée et avait ce besoin subit d'avoir les bras de Sesshomaru autour d'elle. Lui seul, pouvait devenir un point d'ancrage à la réalité quand elle faiblissait. Lui seul, dans ces moments-là, pouvait lui faire croire que le monde ne s'effilochait pas irrémédiablement.

« Je vais voir Sesshomaru, dit-elle. Si Yuki rentre de chez Kazuma-san avec Kyosato, dîtes-lui que je reviendrai dans la soirée. »

Elle se leva quand Sango, Kiyoshi, et Ren acquiescèrent, et sortit de la maison familiale.

Elle se dépêcha de rejoindre la forêt d'Inuyasha, là où elle sentait Sesshomaru qui attendait. Elle salua à peine les villageois qu'elle croisait, trop pressée de retrouver son compagnon.

Rin avait tellement besoin de lui, maintenant. Tellement…

Sesshomaru.

Il était appuyé à l'arbre Goshinboku. Ses yeux fermés s'ouvrirent quand elle pénétra dans la clairière, et elle se jeta contre lui. Ses larmes tombèrent encore, comme toutes les fois où elle s'était retrouvée seule avec lui depuis la mort de Shippo.

Il avait été à ses côtés tout le long, lors des funérailles, il avait été là pour lui tenir la main, pour la tenir contre lui, pour essuyer ses larmes.

Il avait été sa force alors qu'elle faiblissait.

Et maintenant, elle avait besoin de lui plus que jamais.

Alors, elle l'embrassa.

Passionnément et désespérément, elle l'embrassa, heureuse et blessée qu'il répondait à son baiser de façon si parfaite malgré son intensité. En osmose, dans une complémentarité qui leur était propre, unique.

« Fais-moi un autre enfant, » souffla-t-elle sur ses lèvres, ne sachant pas vraiment d'où lui venait ce soudain désir, mais consciente qu'il était véritable.

Il se tendit, mettant fin à leur baiser, à leur osmose.

« Sesshomaru ? demanda-t-elle d'une voix suppliante.

- Non. »

Elle s'écarta de lui pour faire face à l'homme qu'elle aimait mais qui pourtant n'hésitait pas à la faire souffrir. Et qui ne la regardait même pas.

« Et pourquoi ?

- La hanyo Shiori a été claire sur le sujet. Porter un autre enfant risquerait de te tuer.

- Mais peut-être pas ! Et si je mourrais, tu me ressusciterais, non ? Alors où est le problème ? »

Sesshomaru braqua un regard empli de colère sur elle.

« Ne dis pas cela, dit-il avec une froideur qui contrastait avec sa colère.

- Et pourquoi ? Tu le ferais n'est-ce pas ? J'ai confiance en toi et au Tenseiga.

- Et si l'épée échouait, Rin ? Si tu mourrais sans aucun espoir de retour à la vie ?

- Pourquoi échouerait-elle, Sesshomaru ? Je suis sûre…

- Tu ne sais rien ! Tu ignores ce que j'ai ressenti à chacune de tes morts ! Tu ne sais pas à quel point cela m'a été insupportable ! Tu ne te doutes pas qu'à chaque fois, le Tenseiga refusait un peu plus de te ramener à la vie ! »

Rin inspira sous le choc. Elle n'avait en effet jamais su. Elle ne savait pas que ses résurrections successives avaient été aussi difficiles pour Sesshomaru. Aussi pénibles.

Elle comprenait alors pourquoi, lors de ces bientôt douze dernières années, il veillait toujours à ce qu'elle prît ses plantes contraceptives. Parfois, négligemment, il le lui rappelait, et jamais elle ne s'était doutée qu'il y avait une véritable inquiétude derrière ses questions posées de façon si anodine.

Néanmoins, maintenant, elle ressentait le besoin de redonner la vie, après la mort de Shippo. Elle voulait rééquilibrer ce que la nature avait volé. Elle voulait ne plus se sentir mortelle et qu'un autre enfant gardât une partie d'elle.

Ses yeux s'emplirent de larmes.

« Je veux un autre enfant, Sesshomaru. Un que tu puisses aimer…

- Je ne l'aimerai pas, Rin. Je ne pourrai jamais aimer ce qui risquerait de te tuer. »

Ses larmes glissèrent sur ses joues, et elle pleura pour ce qu'elle n'aurait jamais. Et même si Sesshomaru ne le lui donnerait jamais, même si elle sentait qu'elle aurait dû lui en vouloir, elle pleura contre lui, consciente aussi, qu'il était le seul à pouvoir la consoler.

Les jours passèrent sans que Rin n'abordât plus le sujet avec Sesshomaru. Elle n'avait néanmoins pas abandonné le projet d'avoir un autre enfant dans le futur. Sesshomaru s'en doutait bien sûr, sa vigilance plus pressante que par le passé.

« As-tu pris tes herbes ? » demandait-il parfois.

Rin ne pouvait alors mentir. Il l'aurait senti si elle n'avait fait qu'omettre la vérité. Elle répondait donc par l'affirmative si elle les avait en effet prises, ou qu'elle allait les prendre dans le cas contraire. Elle savait qu'il ne la toucherait pas si elle refusait de les prendre. Ou menaçait à mots couverts qu'il irait lui-même voir Shiori pour obtenir des plantes similaires pour lui. Une chose que Rin redoutait. Les effets des plantes contraceptives pour les hommes étaient irréversibles. Elle ne voulait pas lui faire courir le risque de ne pas avoir d'enfant, si un jour, après sa mort, il se déciderait d'épouser une yokai digne de son rang.

Rin cédait donc à chaque fois.

Elle se sentait fatiguée par la vie qu'elle menait au village. Le deuil inconsolable de Shiori accusait Rin et Sesshomaru de n'avoir pu sauver Shippo. De ne pas avoir été là à temps. Et Rin avait beau se répéter que c'était faux, qu'ils n'étaient pas coupables, elle ne pouvait s'empêcher de douter. Elle doutait de ses capacités, de ses forces qui déclinaient au fil du temps, semblait-il.

Yuki restait beaucoup auprès de Kazuma-san. Ce n'était pas un mal. Kyosato était capable de remonter le moral à sa fille, contrairement à Rin en ce moment même. Elle avait l'impression de faillir à sa propre fille malgré la force de Sesshomaru qui aurait dû la soutenir et l'aider à être présente pour Yuki. Mais Sesshomaru ne l'encourageait pas pour consoler leur fille. Il ne l'encourageait pas dans son rôle de mère. Il ne l'avait jamais fait.

Alors, elle échouait, plus qu'elle ne l'avait fait auparavant. S'il n'y avait pas eu Kohaku pour Yuki… Pour l'écouter quand Rin ne le pouvait plus, à la place de Sesshomaru… Rin aurait sans doute trahi sa fille depuis de bien nombreuses années.

Et puis, Shippo lui manquait. Elle voulait qu'il fût là. Il aurait dû être présent pour se moquer d'elle parce qu'elle doutait. Il aurait dû lui dire que Sesshomaru était un imbécile bien qu'elle l'aimât. Et elle aurait ri en le traitant d'imbécile. Elle n'aurait pas pleuré parce qu'il était mort. Elle voulait le revoir. Elle voulait son meilleur ami, elle voulait son frère.

Elle prit donc la décision de partir un bel après-midi d'été. Reprendre la route, pour échapper à Shiori et ses regards pleins de peine, pour être avec sa petite famille, Sesshomaru, Yuki, Jaken, et AhUn, aussi insouciamment que si la mort ne s'était pas manifestée. Elle fuyait, mais elle ne voyait pas d'autres solutions.

« Tu pars donc ? » demanda Miroku ce jour-là.

Miroku, Sango, Sesshomaru et elle prenaient le thé autour de la maison. A vrai dire, seuls Miroku, Sango et elle buvaient leur thé. Sesshomaru, même après toutes ces années refusaient le plus souvent de boire ou manger en la présence d'humains qui n'étaient pas Rin. Elle le regrettait, comme tant d'autres détails dans le comportement de Sesshomaru vis-à-vis de sa race.

« Oui, dit-elle, je m'en vais quelque temps. Nous avons tous besoin d'être ensemble à un moment pareil, mais je…

- Il n'est pas nécessaire que tu te justifies, interrompit Sango avec un sourire triste. Nous te connaissons, Rin-chan. Nous savons que c'est ta façon de surpasser tes difficultés.

- J'en suis désolée. Je suis désolée de vous abandonner.

- Tu n'as pas à l'être, dit Sango. Tu as été là, après tout.

- Et ce n'est pas une attitude lâche, ajouta Miroku. Tu es ainsi. Tout ce qui compte, c'est que tu ailles mieux par la suite. »

Rin acquiesça, la tête baissée. Les paroles de Sango et Miroku étaient sincères, elle ne l'ignorait pas. Elle s'en voulait pourtant et se sentait toute petite devant eux, même à présent qu'elle était devenue femme et mère depuis plusieurs années.

La porte s'ouvrit brusquement.

« Maman ! appela Yuki en courant vers elle. Regarde, j'ai un bouquet de fleur pour Shippo ! »

Elle tendit ses fleurs rouges et oranges, et Rin sourit tristement en croisant du regard Kohaku qui entrait à son tour avec Kyo-chan.

« Il en sera content, Yuki-chan, dit-elle. Nous irons le lui déposer sur sa pierre avant de partir.

- Partir ? demanda Yuki.

- Oui, tout à l'heure.

- Mais je ne veux pas partir Maman. Je veux rester encore quelques temps avec Kyosato et Kohaku. »

Rin fronça les sourcils. C'était la première fois que Yuki rechignait pour quitter le village. Elle aimait voyager.

« Yuki-chan…

- Maman, s'il te plait ! Je ne veux pas encore partir en voyage sans voir Kyo-chan et Kohaku ! »

Rin, elle, ne voulait pas se séparer de sa fille. Pas maintenant. Pas quand elle avait besoin de sentir sa petite famille soudée.

« Pourquoi veux-tu rester ? demanda Rin. Nous reviendrons bien assez tôt et…

- Mais Maman ! Kohaku est si triste depuis la mort de Shippo ! Je veux être avec lui jusqu'à ce qu'il aille mieux ! Je veux être avec lui ! Et toi aussi tu devrais le vouloir Maman ! Il a besoin de nous !

- Yuki-chan, dit Kohaku, je ne pense pas que…

- Yuki, interrompit Sesshomaru, ne désobéis pas à ta mère pour des raisons aussi futiles. »

Si Rin avait cru être blessée par le ton accusateur de Yuki, elle le fut tout autant par le ton glacial de Sesshomaru. Car Yuki en fut immédiatement affectée.

Rin se rapprocha d'elle, croyant un instant que Yuki allait éclater en sanglots, mais elle déglutit, avant de retourner un regard froid sur Sesshomaru. Un regard qui ne portait pas la moindre étincelle de la chaleur habituelle de sa fille. Un regard qu'aurait pu lancer Sesshomaru à un ennemi mortel.

« Je ne t'obéirai pas Père, dit-elle. Tu n'as jamais été mon père. Kohaku, lui, a été mon papa. Et j'aimerai…. J'aimerai tellement que ce soit lui mon père et pas toi. Jamais toi. »

Il y eut un claquement, peau contre peau, qui résonna dans toute la pièce.

Rin s'aperçut alors qu'elle avait giflée sa fille. Elle avait levé la main sur son enfant. Elle, qui s'était jurée de tout faire pour que Yuki ne connût jamais les maltraitances qu'elle avait elle-même subi lorsqu'elle était petite.

Cependant, elle se sentait en colère. En colère et trahie par l'abandon de sa fille. Son rejet. Son renie.

« Je t'interdis de dire cela, Yuki ! dit-elle.

- Et au nom de quoi tu me l'interdis ? interjeta Yuki des larmes brillantes dans ses yeux dorés et bruns.

- Je suis ta mère ! Sesshomaru est ton père ! Et rien ne changera cela. Tu es née de notre amour.

- J'aurais préférée naître sans avoir à devenir un symbole que tu répètes sans cesse ! Tu prends toujours la défense de Père ! Alors qu'il est un monstre ! Qu'il ne m'aime pas ! Qu'il ne m'a jamais aimé ! Et je le déteste pour ça ! »

Rin se retint alors de gifler à nouveau sa fille qui n'hésitait pas à crier haut et fort ce que Rin n'avait jamais réussi à complètement accepter. Paradoxalement, le salut vint de Sesshomaru.

« C'est exact, dit-il. Je ne t'ai jamais aimé. »

Rin fut blessée par ses paroles, tout comme Yuki. Elles avaient beau savoir, il était douloureux d'entendre la vérité sortant de la bouche de Sesshomaru.

« Cependant, Rin t'aime, continua-t-il. Pour cette unique raison, tu devrais t'abstenir de la blesser. »

Il se leva et avança vers la sortie. Il s'arrêta, son dos toujours tourné.

« Rin, je t'attendrais dehors avec Jaken et AhUn. »

Il quitta la pièce, laissant un lourd silence à sa suite. Rin fixa ses mains sur ses genoux, le temps de se calmer, avant de prendre la parole.

« Si c'est vraiment ce que tu souhaites… tu peux rester ici, Yuki. Si cela ne pose pas d'inconvénients à Miroku et Sango bien sûr. Nous reviendrons dans quelques semaines.

- Maman…

- Je n'ai pas le droit de te forcer à venir parce que je le veux absolument, continua-t-elle. Tu grandiras bien assez tôt sans moi, je dois juste apprendre à me faire à cette idée.

- Maman ! »

Yuki se jeta contre elle et se mit à pleurer sur le giron de Rin. Elle caressa les cheveux bruns avec ses deux mèches blanches argentées nattées de chaque côté de sa tête. Si unique. Voilà ce qu'était son enfant. Si différente de toutes les autres. Une preuve d'amour entre un taiyokai et une humaine qui avaient abandonné leur statut sans égal pour être ensemble.

Mais Rin était la seule des deux à aimer leur enfant. Elle devait enfin apprendre à se résigner et à accepter les conséquences pour sa fille. Yuki s'était trouvée un autre père.

Elle devait accepter qu'il n'y aurait jamais de lien profond entre Sesshomaru et Yuki.

« Pardonne-moi, Yuki-chan, de t'avoir frappée. Je n'aurais jamais dû le faire. »

Les pleurs de Yuki s'intensifièrent et Rin l'accepta en serrant son enfant unique contre elle. Elle comprenait.


Seveya: je trouve ce chapitre plus déprimant que le précédent. Voire trop, non? Tu vas pas me dire que tu aimes bien quand même?

Cynthia: Il y a de très bonnes fanfics autres que les miennes. Beaucoup anglophones, certes. Mais en même temps, est un site anglophone. Oui, on reverra Inuyasha et Kagome brièvement (en fait, au prochain chapitre).

Cassegrain-MIB: Le travail de Yuki est en son début, et comme pour tout premier enfant, il sera plutôt long. Après, j'en dis pas plus, je me spoilie pas trop.

tarentule: Yuki était trop jeune avant pour affronter Sesshomaru sur le sujet. Fallait qu'elle rentre dans l'adolescence pour cela. Mais heu... non, je ne fais pas dans la boucherie. Tu as un peu de Kiyoshi là, et puis tu en auras un peu plus tard également. Et je suis d'accord, Yuki a quand même un père terriblement orgueilleux. Ca ne peut que détendre un peu sur elle, même si avec le temps, elle s'est sans doute calmée sur le sujet et ne tient pas vraiment de fierté à être la fille de Sesshomaru.