- Chapitre 2 -
Note: Merci à toutes pour vos gentils commentaires.
Je suis désolée du retard plus que léger ^^ . Si une explication vous intéresse (oh, je sais, ce n'est pas comme si je vous laissais le choix héhé!) : En relisant mon deuxième chapitre, je me suis aperçu qu'il comportait une tare horrible, aveuglante, traumatisante: Aucune dispute. Rien. Que dalle. Pas un mot de travers.
Or, celles qui connaissent un minimum mon esprit génial (ou simplement qui ont lu ma présentation, j'y pense …) comprendront que je ne pouvais décemment pas poster un chapitre aussi ignoble. Doooonc, j'y ai apporté quelque lignes supplémentaires. Hem…pour être plus exacte, j'ai allongé le chapitre de moitié. Maintenant il est trop long. J'ai failli le diviser en deux, avant de me dire que certains d'entre vous risquaient de me défenestrer.
Et puis mes cours m'occupent plus que d'habitude, en ce moment.
Mais voilà, j'apprécie enfin pleinement ce chapitre, et j'espère qu'il en sera de même pour vous =)
N'oubliez pas de lire la petite note numéro 2, en bas de cette page.
Bonne lecture :)
Avec sa lampe électrique, Dean balayait le sol boueux, les arbres et les buissons. Le faisceau lumineux dansant était pareil à un œil paresseux qui lui révélait des aperçus fractionnés d'un univers foisonnant, étrange, capable de changer brutalement d'aspect en l'espace de quelques centimètres - passant de la pierre à la mousse, d'une écorce blanche dénuée de végétation à une végétation noirâtre. Rien. Rien. Rien. Il avait envie de hurler. Des heures qu'il cherchait, des heures qu'il perdait, autant d'heures que Sam devait supporter enfermé dans sa prison souterraine où il mourrait à petit feu.
Soudain, un cri perça le silence. Long, déchirant.
Sans réfléchir, Dean couru en direction du bruit. Il couru jusqu'à sentir tous ses muscles brûler, jusqu'à sentir dans ses veines de l'acide sulfurique à la place du sang…Puis il couru encore.
Il ne saurait sans doute jamais que derrière lui, l'Abyscki riait à gorge déployée.
- Ne te décourage pas mon garçon, on va le retrouver.
Bobby essayait sans doute de se rassurer aussi en disant cela.
Les longues heures interminables qu'ils avaient passé à chercher Sam n'avaient été soldées que d'un gigantesque trou noir. Et Dean, en face de lui, portait sur le visage et dans chacun de ses gestes la marque d'une angoisse si dévorante qu'elle en était effrayante.
- Je…je ne me décourage pas, Bobby, c'est juste que…
Dean passa une main dans ses cheveux. Il y avait tant de désespoir dans ce geste que Bobby se sentit obligé de baisser les yeux.
-… Je ne sais plus quoi faire, fini-t-il enfin d'une voix étranglée, comme si la main de Bobby avait délaissé son épaule pour se refermer sur sa gorge. Je…J'ai entendu un cri, Bobby! Je suis sûr d'avoir entendu, je…Il n'y avait personne. J'ai cherché pendant des heures, j'ai appelé et…Il n'y avait personne et... le sol était parfaitement égal, partout. Je crois que je deviens fou…Je…Je l'ai encore entendu il y a deux minutes…
Le jeune Winchester était au bord des larmes, et Bobby en fut si troublé qu'il ne trouva rien à dire. Les bras ballants à présent, il réussit à étirer ses lèvres d'un pauvre sourire.
La neige avait laissé place à la pluie. Une pluie qui glaçait jusqu'au os, gommait le contour de toute chose. Les deux chasseurs s'étaient abrités sous la façade d'une petite maison après que Dean ait appelé Bobby, totalement désespéré. Les deux hommes avaient fait le point…Essayé de rassembler un semblant d'informations pouvant éventuellement les aider à y voir plus clair. Le fait était qu'ils ne se trouvaient pas plus avancé. Personne n'avait trouvé Sam, et l'Abyscki ne leur avait rien laissé. Pas le moindre indice, comme ils s'y attendaient.
Le regard de Bobby se perdit quelques secondes dans le rideau de pluie. Bon sang…Jamais ils ne pourraient repérer l'emplacement du cercueil, maintenant. La terre n'était qu'un océan de boue, alentours. Comment distinguer une quelconque différence entre de la boue et…de la boue?
Puis il se ressaisit. Il ne pouvait pas se permettre de rester là sans rien faire. Dean avait besoin de lui, Sam était peut-être en train de mourir, il ne devait pas gaspiller une seule seconde.
- Ca va aller, ne t'inquiète pas.
Les mots lui parurent ridicules à l'instant même où il les prononçait mais le vieux chasseur ne pouvait s'empêcher de rassurer celui qu'il considérait comme son fils.
Dean émit un reniflement désabusé.
Oui, bon. Essayait de le rassurer, du moins.
- On va rappeler tout le monde. Que tout le monde nous rejoigne ici. Je sens qu'on est passé à côté de quelque chose. Je ne peux pas l'expliquer, mais je…je le sens. Il faut qu'on récapitule les endroits qui ont été exploré, ceux qu'il nous reste à vérifier, qu'on organise la journée.
Les épaules de Dean semblèrent se délester d'une poids infime. Le ton un peu bourru de son ami, l'assurance qui émanait de lui réchauffèrent un peu son cœur.
A défaut d'aller mieux, il se sentit moins seul.
- Ok. J'appelle Ferry, Connely et Fergson.
Bobby acquiesça et sortit son cellulaire. Dean lui tournait le dos, mais Bobby n'eut aucune peine à deviner la colère qui enveloppait le jeune homme lorsqu'il se mit à crier au téléphone: « J'en ai RIEN à foutre, putain de merde! »
Un sourire joua sur les lèvres du vieux chasseur.
Il ne s'en était pas trop mal sortit, en fin de compte… Dean avait retrouvé un peu de l'énergie qui lui manquait.
Eveillé comme en plein jour, Sam pleurait. Il était au bord du désespoir, ne savait pas quoi faire. Il était plus de trois heures du matin. On était jeudi, et demain, le 24 janvier, c'était l'anniversaire de son frère. Où était-il? Où était Dean? Était-il blessé?
Qui ou quoi avait enlevé le tube? Était-ce Abyscki? A cette seule pensée, les muscles de Sam se contractèrent. Il poussa un hurlement. Une longue plainte déchirée par la colère, l'angoisse, la douleur.
Si Abyscki avait retiré le tube, et il comprenait maintenant que ça ne pouvait être qu'elle, cela ne signifiait qu'une chose: elle avait décidé de passer à table. Lentement, il allait s'asphyxier. Ensuite, elle le sortirait du cercueil. Et elle le dévorerait, comme un vulgaire morceau de viande.
Combien de temps pourrait-il encore survivre dans cette boîte qui se vidait lentement de son oxygène? Sa poitrine se souleva frénétiquement, alors que les larmes ruisselaient sur ses joues, que son cœur battait furieusement à ses tempes.
Il devenait de plus en plus difficile de respirer.
Calme toi, calme-toi. Tu ne dois paniquer, surtout pas. Plus tu paniques, plus ta respiration s'accélère, et plus tu gaspilles le peu d'oxygène qu'il te reste.
Dans la faible lueur de l'écran du portable, Sam vit que l'eau avait considérablement monté au cours des quelques heures. Il mesura de nouveau la profondeur avec son doigt. Une heure auparavant, elle arrivait à hauteur de son index.
Elle était maintenant au niveau du poignet.
L'eau continuait à monter. Sam avait fait le calcul: Presque deux centimètres par heure. Elle arrivait désormais juste au-dessous de ses oreilles. Il tremblait de froid et sa fièvre avait augmenté.
Pendant un temps qui lui avait parut interminable, il s'était écorché les doigts contre le bois, comme un fou. Sans plus de résultat que des doigts meurtris jusqu'à la chair. Le sillon qu'il avait creusé était très peu profond, quasi inexistant, il ne serait jamais assez grand pour qu'il puisse sortir.
Adossé à un portail, sous la façade où se tenaient aussi Dean, Bobby, Salcovitch, Connely, Vedson, Harris et Fergson, Carter ne cessait de soupirer, tout en se dandinant d'un pied sur l'autre.
- Je veux allez dormir, maintenant. Putain je l'ai mérité, non? Ca fait des jours qu'on crapahute dans la boue. Qu'est-ce qu'on attend? insista-t-il du ton geignard d'un enfant de huit ans trop gâté.
Dean soupira. Ils attendaient que Tergey et Ferry les rejoignent. Dans une minute ils seraient là. Mais c'était trop demandé à Carter que d'attendre en fermant sa grande bouche. Ce type lui tapait sur les nerfs depuis un moment déjà, et Dean avait dû lui aboyer deux ou trois fois de la boucler. Mais invariablement, Carter revenait à la charge. « Je suis désolé pour ton frère, mais je crois qu'il faut commencer à se faire une raison, non? », « Je suis crevé, merde. On va attendre encore longtemps? », « Quelqu'un a apporté quelque chose a béqueter? J'en peux plus là »… Et cetera et cetera… Il n'arrêtait pas. Dean aurait continué pendant longtemps à se demander pourquoi Bobby avait appelé un tel con égoïste pour venir les aider, mais le vieux chasseur avait résolu l'énigme avant qu'il ne pose la question. Carter n'avait pas été appelé, il avait juste suivi Salcovitch, qu'il ne quittait jamais d'une semelle. Cela ne poserait aucun problème à Dean, (après tout, l'aide la plus minuscule était la bienvenue) si seulement Carter était capable de la boucler de temps en temps. Mais non. Il semblait prendre un malin plaisir à lui rabattre les oreilles avec des conneries plus grosses que lui.
- Ta gueule.
Dean n'avait pas crié, mais c'était tout comme. Sa voix claqua comme un coup de fouet aux oreilles de Carter, qui sursauta.
Les lèvres pincées, il lança un coup d'œil à Salcovitch qui signifiait : « T'as entendu? T'as vu comment il me parle? »
Il ouvrait la bouche pour dire quelque chose mais quelqu'un derrière lui le devança en braillant:
- Qu'est-ce qui se passe ici, bordel?
Cette fois, Carter ne fit pas que sursauter: Il poussa un cri aigu qu'il niera toute sa vie avoir été capable de produire.
Il se retourna, et tous les regards suivirent le sien. Dean dut battre des cils, juste pour être sûr de ne pas vraiment vivre un cauchemar.
Derrière lui se dressait la femme la plus imposante qu'il ait jamais vu. Ce n'était pas une amazone, non, c'était carrément le yéti - une créature géante, énorme, couverte d'une crinière d'épais cheveux gris qui se dressait sur son crâne en touffes d'environ dix centimètres de haut, retombait sur les côtés de son visage, masquant ses pommettes et le coin des yeux, et pendouillait sur ses larges épaules comme de la mousse espagnole.
Elle était vêtue de jaune foncé des pieds à la tête, et sous les plis de son ample tenue, la masse imposante de sa chair semblait trembler de colère tandis qu'elle croisait les bras sur sa gigantesque poitrine et détaillait chacun des chasseurs des pieds à la tête.
Durant quelques secondes, personne ne pipa mot. Puis Dean s'éclaircit la gorge et demanda d'une voix étonnamment douce:
- Excusez-moi? Quel bordel?
La femme émit une sorte de grognement, et pointa la grosse patte qui lui servait de main vers le jeune Winchester.
- Vous! Je vous entends brailler depuis chez moi. (Elle indiqua d'un mouvement de ses multiples mentons la bicoque qui se dressait juste derrière le portail sous lequel ils se tenaient). Alors je repose la question: Qu'est-ce qui se passe ici, bordel?
Bobby vit les mâchoires de Dean se contracter, et il vit aussi la lueur farouche qui s'alluma dans son regard. Aussi s'empressa-t-il de répondre:
- Rien, il ne se passe rien. On cherche notre ami, c'est tout. Vous pouvez rentrer chez vous, madame.
- Je ne me souviens pas t'avoir demandé de la ramener, le vieux, cracha la douce créature.
Avant qu'elle n'ait le temps de reporter son regard vers Dean, celui-ci s'avança dans sa direction, jusqu'à toucher le ventre débordant , et siffla:
- Le vieux t'as demandé de rentrer chez toi, la vieille.
En d'autres circonstances, le jeune homme aurait peut-être pu se contrôler. Mais là, c'était impossible. Impossible de rester de marbre alors que ses nerfs vibraient sous sa peau. Qu'un yéti ose insulter Bobby était plus qu'il ne pouvait supporter.
- La vieille? La vieiiiille? Pour qui tu te prends, pauvre tache? Je suis chez moi ici, chez moi! Et j'ai pas l'impression que vous êtes du coin, vous tous.
Le cri de la femme était tellement strident qu'il vrilla les tympans de Dean avant de résonner dans son cerveau.
Il ferma les yeux très forts, inspira longuement par le nez. Non…Calme-toi… Dean dut repasser en revue toutes les bonnes raisons pour lesquelles il ne fallait pas taper les femmes.
Lorsqu'il les rouvrit, son regard se planta dans celui du yéti, aussi dangereux que le canon du 45 qu'il avait à la ceinture.
- Mon frère a été enlevé. Nous essayons de le retrouver. Si ça vous pose un problème, je m'en tape. Complètement, ajouta-il lorsque les lèvres de la femme se retroussaient pour découvrir des dents jaunâtres et luisantes de salive. Dégagez maintenant.
Alma Trey semblait sur le point de faire une embolie. Son visage couleur de craie avait gonflé, viré au cramoisi.
- Je fais c'que j'veux! Okay? Et je t'emmerde! J'étais bien chez moi jusqu'à ce que tu beugles comme une vache à faire trembler ma baraque!
Dean recula de quelques pas, avant de lui tourner le dos.
- Oh! Qu'est-ce que tu fais là? … Je ne veux plus entendre le moindre bruit, c'est clair?
Bobby dit quelque chose à la femme, que Dean n'entendit pas.
- Je me casse, murmura-t-il à qui voulait bien l'entendre. Je vais dans la forêt.
Alma Trey s'immobilisa, puis inclina la tête sur le côté comme si elle n'était pas sûre d'avoir bien entendu. De toute évidence, elle était dépassée par le comportement de Dean et la situation, incapable d'analyser les différentes options. Et de toute évidence aussi, l'expérience était totalement inédite pour elle. On ne l'avait jamais ignorée de toute sa vie.
- Eh! Ne me tourne pas le dos, connard. Reviens!
Bobby fut d'avis d'imiter la femme en criant à Dean de revenir. Le pauvre gosse était si épuisé, à bout de nerfs, qu'il avait dut oublier jusqu'à la raison de leur présence sous le portail de la vieille: Attendre les deux chasseurs manquant, récapituler les endroits ayant été exploré, ceux qu'il restait à examiner, pour ensuite se rassembler dans le même périmètre. S'organiser un peu, en somme.
Mais finalement, le vieux chasseur contourna le mastodonte qui lui barrait le chemin, et rejoignit Dean au pas de course.
Dean passa une main lasse sur son visage encore plus lasse, tout en continuant d'avancer. Il ne manquait plus que ça…Un yéti hystérique.
Sam frissonna. Quelque chose rampait dans ses cheveux, avançait lentement, mais sûrement, vers son front. Sans doute une araignée. Terrorisé, il porta brutalement à son crâne ses doigts couverts de sang séché. Il sentit la chose progresser sur son visage, sur sa joue, sa bouche, son menton.
- Tire-toi saloperie, dégage, dégage, putain!
Il se gifla les joues des deux mains, puis sentit une petite chose gluante. Impossible de savoir ce que ç'avait été, mais c'était mort, désormais. Il essuya la traînée poisseuse engluée dans sa barbe de trois jours, qui le démangeait.
La batterie de son portable avait rendue l'âme. Il n'avait plus aucune idée de l'heure qu'il était. L'absence totale de lumière ne faisait qu'ajouter à son angoisse. Sam devait garder la nuque raide pour éviter que l'eau ne couvre ses joues, n'entre dans ses yeux et dans sa bouche. Un insecte l'avait mordu à la jambe quelques minutes auparavant et ça piquait.
Il faisait un froid glacial. Assener des coups de poings, des coups de pieds sur le couvercle était la seule chose qui l'empêchait d'être congelé. Ses phalanges étaient douloureuses, son corps entier lançaient des signaux désespérés à son cerveau, mais c'était préférable à la mort inévitable qui l'attendait s'il n'essayait pas de sortir de là. Il fallait qu'il sorte. Il fallait qu'il y arrive avant que l'eau…Il tenta de chasser l'impensable de son esprit, mais n'y parvint pas.
Le désespoir, comme l'eau, l'enveloppait. Il n'était pas enterré si profondément qu'il l'avait cru au départ. Sinon, comment expliqué que le cercueil ait bougé, qu'il ait entendu les bruits de pas, ?
Mais dans ce cas…Si Dean le cherchait, pourquoi ne l'avait-il pas encore trouvé? Le cercueil était-il impossible à repérer? Est-ce que..Est-ce qu'il était arrivé quelque chose à son frère? Était-il dans la même situation que lui, enterré quelque part, attendant qu'il vienne l'aider?
Il souleva sa tête pour que sa bouche se trouve quelques précieux centimètres au-dessus du niveau de l'eau et cria, comme il le faisait régulièrement.
- Est-ce que quelqu'un m'entend? Je vous en prie! Est-ce que quelqu'un m'entend?
Silence radio.
Il faut que je sorte. Il faut absolument que je sorte de là.
Il devait à tout prix qu'il reste éveillé. C'est comme ça qu'on survit. L'hypothermie donne envie de dormir et quand on s'endort, on meurt.
Faisant les cent pas près du porche d'une maisonnette à l'aspect non moins minable que celle du yéti, son portable collé à l'oreille, Dean soupira. Puis il laissa retomber son bras avec frustration et le cellulaire disparu dans sa poche.
Devant lui, à trois mètres, Carter ne cessait de parler. Il déblatérait un flots de paroles aussi inutiles qu'exaspérantes depuis …Dean ne savait même plus. C'était simple, chaque mot franchissant les lèvres de cet homme lui donnait envie de sortir son flingue, et ce depuis leur premier échange.
Le jeune Winchester l'examina avec froideur tout en s'avançant vers lui et les autres chasseurs. Seul manquait Bobby, lequel, soucieux de l'estomac de la petite troupe, était allé chercher dans sa camionnette de quoi les nourrir - en compagnie de Tergey et Ferry qui les avaient enfin rejoints. Si le vieux chasseur ne revenait pas d'ici dix minutes, tant pis. Il partirait. La faim ne l'empêcherait pas de marcher. Et malgré les recommandations de Bobby, il doutait qu'une sorte de débat soit nécessaire pour ébaucher un plan. Parce que de toute façon, il était impossible d'établir un plan sans rien à mettre dedans. Tergey et Ferry n'avaient rien trouvé, et s'étaient fatigués de longues heures sur une petite partie de la forêt. C'était tout ce que Dean avait besoin de savoir
Carter était un jeune homme de vingt six ans, tout au plus, à la silhouette élancée, tout en muscles. Ses traits étaient relativement fins, quoi que taillés à la serpe au niveau des mâchoires. Ses cheveux étaient bruns et un peu trop longs, coiffés comme l'as de pique. Détail qui ne manquait pas de faire grincer les dents de Dean…Des cheveux qui lui rappelaient douloureusement ceux de Sam. Tout comme la veille, et l'avant-veille, le chasseur portait un blouson en laine bleu marine agrémenté d'un col en cuir brun sur un pull à encolure en V et un jean, noirs tous les deux. Ses santiags, également noires, paraissaient aussi usées que celles d'un cavalier de rodéo.
- Tu devrais laisser tomber, Dean. On devrait tous laisser tomber.
Dean pila net, et fronça légèrement les sourcils, pas certain d'avoir bien compris.
Carter tapota sa cigarette pour en faire tomber la cendre, sans cesser de darder sur Dean un regard buté, lasse.
- Tu peux répéter?
Il n'y avait aucune menace dans la voix de Dean. Seulement un réel désir, le besoin, de s'être mépris sur les propos de Carter.
Mais ce dernier jugea sans doute la question suffisamment agressive car il leva les yeux au ciel avec un soupir sifflant d'exaspération, avant de se concentrer à nouveau sur sa clope.
Dean était maintenant à moins de trente centimètres du chasseur, mais comme celui-ci paraissait envisager de l'ignorer, il dû lancer:
- Carter?
L'interpellé tira une bouffée sur sa cigarette, baissa les yeux vers sa braguette.
- Oui.
- Qu'est-ce que tu as dis?
Visiblement embarrassé, Salcovitch jeta un coup d'œil à Fergson, qui le relança à Harris, qui lui-même le renvoya à Connely. Enfin, Connely coula un regard vers Vedson, lequel regarda tout le monde. Quant à Carter, il sourit.
- J'ai dis que tu devrais te faire une raison, mec. J'ai fouillé un peu moins de la moitié de la forêt. Elle est immense, et très difficilement praticable. J'veux dire, regarde mes genoux!
Il leva un peu la cuisse droite de manière à ce que tout le monde puisse constater l'étendue des dégâts. Au niveau de la rotule, son pantalon était déchiré, et une croute de sang décorait la peau blanche. La blessure était si préoccupante que Dean la remarquait seulement. Et à en juger l'expression vaguement surprise des autres chasseurs, il vivaient eux aussi un événement inédit.
Dean arqua un sourcil, l'air de dire: « Et alors? ».
- Et je n'ai rien trouvé dans cette putain de de forêt.
- Demi-moitié, rectifia Dean du bout des lèvres.
Il réprima difficilement le « pauvre connard » qui devait achever ces mots. Et le coup de poing qui ne cessait de le démanger. Ne pas s'énerver, surtout, ne pas s'énerver…S'il le frappait, il ne pourrait plus s'arrêter. Et refaire le portrait d'un pauvre type au cerveau atrophié n'était pas sa priorité.
- Demi-moitié, répéta Carter froidement. Si tu veux. J'ai trouvé que dalle, et quand je dis que dalle, c'est vraiment que dalle: La terre n'a pas été retournée. Nulle part. Je ne parle même pas de traces de pas, de sang, de morceau de fringue…Nada. Tergey et Ferry ont fouillés une autre demi-moitié ( il prononça ces mots comme s'il parlait à un enfant attardé, et Dean dut se mordre violemment les lèvres, serrer les poings à s'en faire blanchir les jointures). Mais évidemment, y z'ont rien trouvés non plus. Pour résumer ce qu'on a dit il ya cinq minutes: PERSONNE, ni Tergey, ni Ferry, ni Salcovitch, ni Fergson, ni Vedson, ni Connely, ni Harris, ni Bobby, ni toi, ni moi…PERSONNE n'a rien trouvé. A dix, en trois jours, on a perdu plus de temps qu'en trois ans. Il fait moins dix, et encore, je suis généreux. Ton frère est censé être enterré depuis soixante-douze heures et des poussières, donc…(il jeta un coup d'œil à sa montre)… Je dirais presque quatre-vingt deux heures. Je… (il s'éclaircit la gorge, s'efforçant de conserver son aplomb face au visage glacial de l'aîné des Winchesters). Je suis d'avis qu'on stoppe les recherches.
Les paroles jaillies de la bouche du chasseur ont résonné dans le silence et firent à Dean l'effet d'insectes remontant le long de sa colonne vertébrale.
Carter dut percevoir quelque chose dans les yeux de son interlocuteur, à moins qu'il ne remarque la main que Dean glissa en direction de sa veste en cuir, car il s'empressa d'ajouter:
- Ne le prend pas mal. Je voudrais qu'on retrouve Sam, vraiment. Mais j'ai fini par me faire une raison. Comme tout le monde ici. Tu devrais en faire autant. Mais si tu n'y tiens vraiment pas, je peux toujours rester dans les parages, et t'informer si quelqu'un, quelque part…hem, enfin si une abyscki est repéré dans les environs.
Sur ces belles paroles, il s'efforça de colorer son sourire d'un semblant de compassion.
Dean lui sourit en retour. Un sourire un brin narquois.
- Je vois. Donc tu ne fais pas semblant. Tu es vraiment une grosse merde.
Carter parvint à éviter que son sourire ne dégouline, mais ses yeux se plissèrent, et une veine palpita sur sa tempe.
- Dans ce cas, je te suggère de te démerder sans la grosse merde. Ce qui ne devrait pas être difficile, monsieur je-suis-meilleur-que-tout-le-monde.
Il ne voulait pas dire ça. Enfin pas vraiment… Mais le commentaire que Fergey s'était fait une joie de lui déballer, quant aux exploits de Dean Winchester en matière de tirs, laissait toujours une piqure aussi douloureuse qu'agaçante dans son esprit. La faim et la fatigue n'arrangeait pas l'état déplorable de ses nerfs. Ce qui ne l'empêcha pas de darder sur son interlocuteur un regard emprunt d'arrogance.
Le jeune Winchester se contenta de lui retourner un nouveau sourire. Ce sourire angélique qui d'habitude faisait tomber les filles. Adressé à Carter, c'était comme lui hurler carrément dessus « Je t'emmerde ».
- Va te faire foutre.
Dean recula d'un pas. Il hocha la tête avec une expression indéchiffrable…Et Carter percuta le sol de plein fouet avant même que la fumée contenue dans sa bouche n'ait le temps de s'échapper.
Après avoir lancé un regard réprobateur au poing que Dean venait d'abattre sur le visage de son ami, Sarcovitch se pencha au-dessus de Carter.
- Ca va?
- Putaiiiin! Enculé, putain d'enculé de merde!
Les deux mains plaquées sur son nez, Carter se remit difficilement sur ses jambes. Il allait se jeter à bras raccourcis sur son nouvel ami, mais Sarcovitch s'empressa de s'insinuer entre les deux hommes.
- Non, calmez-vous.
Poings serrés et narines frémissantes, Carter, à défaut d'une arme plus efficace, fusilla Dean des yeux. Mais il avait encore beaucoup à apprendre s'il croyait parvenir à l'intimider.
Durant quelques secondes, un silence de cimetière flotta. Gênés, ou compatissants, les chasseurs qui s'étaient abstenu d'intervenir gardaient le regard braqué sur Dean, s'attendant sans doute à un nouveau coup de poing, ou au minimum à une bonne mandale. Mais il n'en fit rien.
- Approche-moi encore ne serait-ce que d'un pas, retouche moi encore une fois, connard, et je te jure qu'en comparaison du tiens, mon nez aura l'air d'un cadeau du ciel.
A peine eut-il achevé ces mots qu'il renifla bruyamment, un flot de sang dégoulinant de son appendice maltraité.
- Insulte-moi encore une fois, fils de pute, et je dessine un joli trou entre tes yeux de canasson.
Leur voix rendaient un son âpre et ils avaient le visage empourpré par la colère. Telles des cordes prêtes à se rompre, les tendons saillaient sur la gorge de Dean et Carter avait conscience de l'adrénaline qui se déversait en lui.
- Essaie, connard, gronda Carter.
- Avec plaisir, répliqua Dean sourdemment.
Il ne s'avança pas d'un pas, mais de deux, touchant la poitrine de Sarcovitch, lequel était lui-même collé à Carter.
Après avoir grommelé un « Du calme, Carter, du calme », Vedson plaça une main apaisante sur son torse. Le souffle précipité, Carter le contempla un bon moment, les muscles de ses mâchoires roulant sous la peau.
En traversant la rue pour rejoindre l'impala, Dean a senti l'adrénaline se transformer en gélatine dans ses mollets et la boue s'enfoncer sous ses chaussures, il entendit le cri perçant d'un oiseau qui fendait l'air en direction de la forêt et il vit le soleil perdre peu à peu son éclat derrière les troncs d'arbres à mesure qu'il déclinait. Il s'écroula sur le siège de sa voiture, claqua la portière. Plus loin, Vedson parlait toujours à Carter, la main sur sa poitrine, les lèvres proches de son oreille.
Dean avait eu beau tempêter, il n'avait pas encore révélé son véritable caractère. Quand il est vraiment en colère, quand le déclic se produit dans sa tête, sa voix perd toute inflexion, devient monocorde, et une bille rouge lui vrille le crâne, occultant toute peur, toute raison, toute empathie.
Plus la bille chauffe et rougeoie, plus son sang se glace - jusqu'à devenir bleu comme un métal précieux - et plus sa voix baisse, jusqu'à se muer en chuchotement.
Celui-ci - en général sans prévenir, ni les autres ni lui - est brusquement interrompu par le mouvement vif de son bras, la détente de son pied, la fureur du muscle galvanisé par ce mélange de chaleur rouge et de sang métallique glacé.
C'est le caractère de son père.
Il le connaissait avant même de savoir qu'il en avait hérité. Il avait senti ses effets.
- …Est déjà bien sympas d'être venu lui filer un coup de main, à ce mec. Connard…Putain de Co…
- Ferme là, Carter, coupa brusquement Vedson, les sourcils froncés.
Adossé à la façade brunâtre de la maison miteuse, il tirait sur sa cigarette comme un forcené.
- Sinon quoi? S'enquit Carter d'un ton égal, avant de hausser les épaules. Je n'ai dis que la vérité. Tout le monde pense la même chose que moi. Seulement, y'en a pas un qui a les couilles de le dire.
- Dean est capable d'exploser le cul d'une mouche tsé-tsé à cinquante mètres de distance. Enfin, c'est ce que raconte une paire de types en tous cas. (Carter grinça des dents, et ouvrit la bouche pour signaler à son ami que Tergey l'avait déjà mis au parfum, mais Vedson enchaînait déjà) Si tu veux faire office de trouduc, continue comme ça. Tu l'as vraiment poussé à bout, avec tes conneries. Il n'a pas besoin d'entendre ça. Imagine une seconde que ce soit ton frère que l'abyscki a enterré pour son quatre heures… Tu abandonnerais avant d'avoir retrouvé son corps?
Pour toute réponse, Carter contempla soigneusement le bout de ses chaussures.
Salcovitch émit un reniflement désabusé.
- Mouais… Moi non plus.
Au même instant, quatre kilomètres six plus loin, Sam s'étrangla avec une gorgée d'eau. Du sang colora le liquide glacé qui l'enveloppait jusqu'aux lèvres.
Alors que le jeune Winchester tournait la clef de contact, les chaussures de Carter sont soudain apparues sur la boue près du pare-chocs. Dean senti son ombre masquer le soleil sur ses yeux.
Avant qu'il n'ait le temps d'embrayer, Carter ouvrit la portière et se baissa à sa hauteur.
- Attends, attends juste une seconde.
Il s'était exprimé d'une voix si douce que la brise emporta presque aussitôt ses paroles.
- Pas le temps, marmonna Dean.
Déjà, il tendait le bras vers la poignée de la portière, prêt à la claquer sur Carter s'il le fallait.
- Regarde-moi au moins.
Il y avait une sorte de désespoir dans le ton du chasseur. Avec un soupir exaspéré, Dean le regarda droit dans les yeux.
- Quoi?
Carter cilla, les mains dans les poches, le dos et les épaules raidis pour affronter la morsure du froid.
- Je voulais juste te dire que… Je suis désolé, voilà. Je suis un peu…à cran. Et je comprend que tu ne puisses pas m'encadrer. J'ai été con. Tu meurs d'envie de le revoir et c'est normal. C'est ton frère.
Il avait prononcé ces trois derniers mots comme s'ils résumaient à eux seuls l'explication. Ce qui, en somme, était parfaitement vrai.
- Mais si tu veux mon avis, tu as vraiment besoin de dormir. T'es en train de devenir cinglé.
S'il y avait bien une chose dont Dean pouvait se passer, c'était de l'avis de cet homme. Il se foutait comme de l'an quarante de ce que pensaient les autres de son comportement. Dieu lui-même se camperait devant lui pour lui débiter un sermon qu'il l'enverrait se faire voir, lui aussi.
- Ok.
Sans un mot de plus, Dean tendit le bras vers la portière. Si les réflexes de Carter avaient tardé d'un millième de seconde à se manifester, la moitié gauche de son corps aurait hurlé de douleur avant qu'il ne se retrouve les fesse dans la boue. Dean venait de claquer farouchement la portière. Planté au milieu de la rue, les yeux écarquillés, Carter regarda l'impala filer devant lui. Puis il posa les yeux sur ses vêtements.
De noir et bleu, ils étaient passé à une magnifique couleur brunâtre. Quant à ses santiags, on aurait dit qu'il venait de s'en servir pour récurer le fond d'une dizaine de wc publics. Le chasseur était prêt à parier que Dean avait fait exprès de démarrer l'impala comme un malade, juste pour l'emmerder.
Sa respiration était erratique, le manque d'oxygène lui donnait l'impression que son crâne était pris dans un étau, le froid l'empêchait de penser clairement. Il flottait dans un océan de douleur où Dean était son unique espoir, la bouée à laquelle il se raccrochait de toutes ses forces.
Il va venir, il va venir, ce n'est qu'une question de minutes.
Il y avait tellement de choses que Dean devait savoir. Il voulait lui dire à quel point il l'aimait, il voulait profiter à nouveau de chaque seconde passée avec lui. Il ne voulait pas le perdre, pas encore. Lorsque Dean était allé en enfer, une partie de lui-même s'en était allé avec lui. Et maintenant...Maintenant c'était lui qui allait l'abandonner.
Un long tremblement parcouru son corps, et il avala une gorgée d'eau souillée.
Les larmes aux yeux, il toussa, toussa, un temps interminable.
Lorsqu'il parvint à reprendre son souffle, une pensée l'écrasa, le comprima un peu plus aux parois du cercueil.
Il ne sait peut-être même pas que je suis prisonnier. Ou il le sait mais ne soupçonne pas du tout Abyscki. Je pourrais être prisonnier d'un démon, d'humains, de n'importe quoi… Peut-être que le cercueil est trop bien dissimulé pour qu'on le voit, peut-être que Dean est prisonnier lui aussi, peut être que…Peut-être qu'il est mort.
Les larmes baignaient son visage, les sanglots s'étranglaient dans sa gorge, son estomac se soulevait…
Et il se souvint. Il ne pourrait pas expliquer pourquoi cet épisode de son enfance se rappelait à son souvenir, mais il se souvenait, et c'était tout ce qui comptait. Parce que ça ne l'aidait peut-être pas beaucoup, mais ça l'aidait quand même. Un peu.
Il avait huit ans…Ou neuf, Sam ne savait plus très bien.
- Sam! Ferme-là et écoute moi, bordel!
Malgré lui, le plus jeune se sentit soudain mal à l'aise. Très mal à l'aise. Comme un gamin de neuf ans qui vient de faire une grosse bêtise et qui sait qu'il mérite l'orage qui lui tombe dessus. Il pinça les lèvres, et leva un visage mortifié vers son frère.
- Ecoute, fit Dean d'une voix plus douce, je suis ton frère, ok? Je ne veux pas que tu te…Je veux que tu ailles bien, d'accord?
Sam ne répondit pas, jugeant la question purement rhétorique, mais Dean insista, une urgence dans la voix, une urgence dans la façon qu'il avait de le regarder comme si…comme s'il était sur le point de lui botter méchamment les fesses.
Aussi Sam s'empressa de répondre.
- Oui. J'ai compris.
- Bien.
Dean lui tourna lentement le dos, les muscles tendus, les mains enfoncées dans ses poches, que Sam devinait arrondies en poings. Sam en profita pour laisser échapper l'expiration qu'il avait bloqué un peu trop longtemps sans vraiment en avoir conscience.
Bon sang… Pourquoi fallait-il qu'à chaque fois qu'il intègre une nouvelle école, les élèves les plus débiles de l'univers s'empresse de lui sauter dessus?
- Je n'arrive pas à y croire…
La voix de Dean n'était guère plus qu'un murmure, pourtant il frappa de plein fouet son jeune frère.
Ce dernier fixait le dos de son aîné, l'envie évidente de dire quelque chose lui brûlant les lèvres. Mais il connaissait son frère…Tenter de se justifier à cet instant relevait du suicide. Mieux valait attendre un peu. Brusquement, Dean fit volte face, plongeant ses yeux brillants dans les siens - mélange de colère, de fatigue et…d'autre chose, que le cadet ne parvenait pas à cerner.
- Ils auraient pu te tuer, Sam! Tu comprends ça? Si je n'étais pas arrivé à temps…Bon sang…
Devant à tout prix passer ses nerfs sur quelque chose, Dean envoya valdinguer son sac d'un coup de pied à l'autre bout de la chambre.
Le cours mortellement ennuyeux de Mr Galien venait de s'achever et il franchissait la porte principale pour aller en récréation, quand il les avait vu. Trois petits connards d'une douzaine d'années, juste à l'entrée de l'école, formant un cercle autour d'un enfant, lequel mesurait une bonne tête de moins qu'eux. Ils juraient, ricanaient, et une rage sourde avait envahie Dean, qui s'était mis à courir. C'était Sammy, au milieu, et il venait de s'écrouler au sol. Deux secondes plus tard, c'était les trois décérébrés, qui embrassaient le goudron.
Dean respira lourdement par les narines, et fusilla le sac innocent des yeux. Sam lui avait avoué sur le chemin du retour que le petit manège des trois petits cons durait depuis son entrée à l'école de Folsey, soit depuis plus d'une semaine. Ils attendaient patiemment que Sam sorte dans la cours de récréation, s'assuraient que le vieil homme chargé de la surveillance des élèves ne pouvait les voir, et commençaient leur jeu cruel: Qui d'eux trois réussira à faire pleurer Sam en premier.
Ils avaient eu l'idée de ce divertissement lorsqu'Eric, le plus âgé des trois décérébrés, s'était écrié, après avoir assené un grand coup de pied dans l'estomac de Sam: « Regardez-moi ça! Il ne chiale pas. Il veut nous faire croire qu'il est courageux, ou c'est juste un monstre? ».
Un nouveau soupir déchira le silence.
Interdit, Sam mit quelque secondes avant de dire d'une toute petite voix:
- Calme toi, je vais bien d'accord? Tu exagères, ils ne m'auraient jamais…
- La ferme.
La voix était aiguisée comme une lame de rasoir et eu le même effet que des ongles sur un tableau noir aux oreilles de Sam.
Dean observa une seconde son petit frère, qui lui observait soigneusement le bout de ses chaussures. Il avait l'air si contrit que Dean se sentit soudain un peu idiot.
Après tout, Sammy n'y était pour rien si trois connards avaient décidé qu'il ferait un bon punching-ball.
Il s'éclaircit la gorge, et fit un pas en avant pour aller poser une main affectueuse sur l'épaule de Sam.
Lequel sursauta. Ce n'était pas exactement la réaction à laquelle il s'attendait…Après lui avoir ordonné de la fermer, Dean avait plutôt pour habitude de, première solution: la fermer lui-même, et pour un moment. Deuxième solution: aboyer un flots de paroles que rien ne pouvait interrompre, pas même un avion s'écrasant à ses pieds.
- Ce que je veux dire, Sammy, reprit Dean calmement, essayant de ne pas du tout avoir l'air de s'être laissé attendrir comme un vieux chewing gum, c'est que tu ne dois jamais laisser quelqu'un te faire du mal. Tu ne dois jamais laisser des pauvres débiles lever la main sur toi. Tu ne dois laisser personne te faire peur, tu m'entends? Tu aurais dû m'en parler avant. Tu aurais dû te défendre.
Un léger sourire fleurit sur les lèvres de Sam, qui se retint de lever les yeux au plafond. Parfois, Dean se montrait si protecteur que ç'en était effrayant.
- Compris.
Ce que Sam avait omis de dire à son frère, c'est que s'il ne s'était pas défendu, c'était pour une bonne raison… « Si tu te plains à qui que ce soit, mauviette, on s'occupera de ton débile de frère. Et crois moi, on sera beaucoup, beaucoup moins doux. C'est bien compris? » Sam s'était senti à la fois stupide et soulagé, lorsque Dean avait maîtrisé les trois garçons en moins de deux. Il aurait dû le savoir, il aurait dû savoir que si Dean était capable de suivre leur père à la chasse et de revenir sans une égratignure, il pouvait étriper trois garçons de son âge les yeux bandés et les mains dans le dos.
Dean s'autorisa un sourire, lui aussi.
- Alors promet moi. Promet-moi que tu ne laisseras jamais la peur te contrôler. Promet-moi qu'au plus profond de n'importe quelle merde, tu feras tout ce que tu peux pour rester en vie.
Cette fois, Sam ne pu contrôler ses yeux. Ils étaient plus forts que lui.
- Ne lèves pas les yeux au ciel quand je te parle.
Sam eut toute les peines du monde à réprimer un soupir.
- Je n'ai pas frôlé la mort, j'te signale. Tu n'as pas l'impression d'en rajouter un peu? Et puis…Ils ne me faisaient pas si peur que ça. Ils ne faisaient même pas mal.
Dean fit semblant de ne pas remarquer le néon qui clignota au-dessus de la tête de son frère, à la dernière phrase : "Je mens! Je mens!"
Ou, plus précisément, les doigts que Sam tritura en prononçant le mensonge et ses yeux qui papillotèrent à droite et à gauche. Convaincu que personne ne pouvait le démasquer lorsqu'il décidait de masquer la vérité, Sam attendit bravement que Dean admette avoir un peu (énormément) exagéré.
Malheureusement pour lui, Dean occulta complètement sa remarque.
- Je n'ai rien entendu.
Sam arqua un sourcil. Dévisagea son frère…et poussa un soupir qui dut s'entendre à l'autre bout de la ville. Dean n'abandonnait jamais.
- Saaaaam… menaça le grand frère d'une voix grinçante.
Sachant pertinemment qu'il n'aurait jamais le dernier mot, Sam respira bruyamment par les narines, et jeta les armes.
- D'accord…
- Tu promets?
- Oui, j'te l'promets.
- Tu promets?
- J'viens de dire que j'promet, Dean, qu'est-ce que tu veux?
- N'oublie pas que t'as promis trois fois.
Sam poussa un long soupir tremblant. De tous ces muscles, les plus douloureux étaient ceux de sa nuque, laquelle était contractée et cuisante de douleur du fait des efforts interminables que le jeune homme fournissaient pour maintenir la tête hors de l'eau. Il voulu décrire une petite rotation avec ses jambes. Elles ne lui obéirent pas, continuant de trembler. Il ne les sentait plus.
« Je te le promets », souffla-t-il entre ses dents serrées. « Mais dépêche-toi, s'il te plais…Je t'en supplie, dépêche-toi ».
Il n'abandonnerait pas.
« Saaam? »
Le jeune Winchester sursauta. Dean?
« Sam? »
Le cœur de Sam battit si fort que ç'en était douloureux. C'était la voix de son frère! Dean était là! C'était fini, cet horrible cauchemar était terminé, Dean venait le libérer. Il redressa la tête, un rictus de souffrance lui déformant les traits.
- Dean! Dean!
Sa voix rebondit contre les parois du cercueil, ne porta pas, piégée elle aussi.
« Saaam? »
Le son s'éloignait.
Non, non, non, ne pars pas!
Désespéré, Sam cria plus fort encore, la voix brisée:
- Deeean! Deeeeean! Tu m'entends? Deeeean! Je suis dans…
Sa voix étranglée mourut sur ses lèvres alors qu'il toussait, toussait à s'en déchirer les poumons.
Les larmes aux yeux, il cria à nouveau, dès qu'il en fut capable:
- Je suis enterré! Dean! Deeean! Reviens! Reviens!
Il se tut quelques secondes…Ecouta, la respiration sifflante.
Rien. Juste un énorme, complet, insoutenable silence.
- Dean? appela le jeune homme d'une petite voix terrorisée.
Personne ne lui répondit.
- Non…Non! coassa-t-il.
Des frissons incontrôlables le parcouraient des pieds à la tête mais il ne les sentait pas plus que ses jambes; il en avait juste conscience.
S'il y avait eu un espoir, il venait de se briser en mille morceaux.
Il était enfoncé dans le silence, à nouveau. Il était seul. Complètement seul. Dean était parti. Il était tout près, si près de le sauver, mais il était parti. Une détresse sans nom déferla en lui comme une digue qui se rompt.
- Reviens…De…Je t'en s…supplie…r…reviens…
Le son n'était guère plus qu'un gémissement. Comme si sa voix gelait dans sa gorge avant de franchir ses lèvres. Sam devinait juste un petit restant de chaleur en lui, mais celle-ci diminuait. Il mourait de l'intérieur. Comme si de l'arsenic lui était instillé à petites doses.
Les cheveux collés sur son front et des gouttes de sueur mouchetant sa lèvre supérieure. Des yeux agrandis par la peur semblant l'avoir rajeuni de dix ans. La respiration saccadée et le corps secoué de tremblements. C'est dans cet état que Bobby avait retrouvé Dean. Assis à même la boue durcie par le froid, les bras resserrés autour de ses jambes… Au beau milieu de la forêt, le jeune Winchester était totalement immobile.
Délicatement, les gestes emprunts de douceur, le vieux chasseur n'avait pas eut besoin de le forcer à le suivre jusqu'à l'impala. Perdu, le visage décomposé, Dean n'avait pas offert la moindre résistance.
Une demi-heure s'était écoulée, et Bobby ne percevait pas le moindre changement: Immobile, calé au fond de son siège le plus loin possible de lui, Dean refusait de lui répondre. En fait, il ne semblait même pas l'entendre. Ce qui était sans doute pire.
Aussi Bobby sentit son cœur faire un bond lorsque le jeune Winchester prononça son prénom d'une voix épuisée.
- Oui? Dean?
Dean s'accorda quelque secondes avant de s'éclaircir la gorge avec difficulté. Comme si cela lui coûtait un effort considérable.
- On est parti du principe que de la terre retournée était un indice. Mais la vérité, c'est que ça ne veut rien dire, Bobby. Rien du tout. L'abyscki à très bien pu enterrer Sam et masquer toutes les traces. Et puis maintenant, avec ce temps de merde... On a rien, que dalle. Et autant que je sache, Sam pourrait très bien être enterré à l'autre bout du monde.
La voix de Dean se brisa aux derniers mots et il dut mordre violemment ses lèvres pour réprimer leurs tremblements.
- Dean, interrompit Bobby, quittant quelques secondes la route des yeux. Calme-toi, tu veux? Je ne connais peut-être pas cette saloperie autant que je le voudrais, mais …elle… On doit pouvoir trouver Sam. Peut-être que le cercueil n'est pas enterré très profondément. S'il crie, peut-être qu'on l'entendra. On va le retrouver, compris? Tu l'as dit toi-même: Trois personnes sont mortes ici. Tant que rien ne prouve que Sam n'est pas dans ce village, on continuera à chercher. On a dû passer à côté de quelque chose. Forcément. Il faut qu'on repasse certaines zones au peigne fin, voilà tout. Concentre toi sur l'objectif, ok? Mais avant, tu dois te reposer. Tu es épuisé, gamin. Il faut que tu reprennes des forces, si tu veux être en état de chercher ton frère.
Le vieux chasseur réprima un soupir tout en donnant un coup de volant sur la gauche. Que Dean le veuille ou non, il l'emmenait hors du village. A deux kilomètres à peine, il y avait un motel. Certainement pas le lieu de prédilection de quiconque déteste cafards, douche froide et nourriture mangeable, mais c'était mieux que rien. Dean ne vivait que trop sur ce « rien », ces derniers jours. Même lui devait s'accorder quelques heures de repos.
Il y avait trop de « peut-être » dans tout ce qu'il venait de dire, et Bobby en était on ne peut plus conscient. Les chances de retrouver Sam étaient très faibles. Celles de le retrouver en vie étaient quasi nulles. Mais il préférait s'arracher les bras plutôt que de l'avouer. Il avait vu Sam grandir. Et Dean à ses côtés. Il les aimait comme ses propres fils. Il était parfaitement incapable de se résoudre à abandonner. Tant que la preuve formelle de la mort de Sam ne lui était pas plaquée devant les yeux, il continuerait. Et même avec cela, il n'était pas certain de réussir à laisser tomber…Sam était…eh bien il était Sam. Un gamin adorable, qui avait grandit trop vite, et ne méritait rien de toutes les merdes qui lui étaient tombées dessus. Il était toujours ce gosse incapable de croiser son regard sans piquer un fard , lorsqu'il lui aboyait dessus. Ce gosse qui s'émerveillait devant trois fois rien…Un coucher de soleil un peu plus rouge que d'habitude, un livre dont même un clochard ne voudrait pas, une bêtise de son frère…Un pauvre sourire effleura le visage de Bobby à ce souvenir. Il y avait à peine trois mois, Sam avait failli agoniser sur le pas de sa porte, mort de rire, face à un Dean tout sourire qui venait de lui offrir sa meilleure imitation de Robert de Niro. Et jusqu'à la tombée de la nuit, Bobby avait entendu Sam glousser, chaque fois qu'il posait les yeux sur son frère.
Le vieux chasseur s'humecta les lèvres, et chercha à croiser le regard de Dean. A y déceler, à défaut d'une marque d'assentiment, au moins une pointe d'espoir.
Mais le jeune homme tourna la tête en direction de la forêt, et lorsqu'il regarda de nouveau Bobby, des larmes brillaient sur les cernes en dessous de ses yeux.
- Sam est enfermé dans un cercueil depuis presque quatre jours, Bobby. Quatre jours. Sans eau, sans nourriture et…avec ce froid…Il est…il est tout seul. Désolé, mais non, je ne peux pas dormir.
Sa pomme d'Adam tressauta tandis qu'il avalait sa salive. Ensuite, il prit une profonde inspiration, mais n'ajouta pas un mot.
La boue qui surplombait le cercueil dans lequel son frère agonisait portait l'emprunte de ses pas. Il ne le constaterait que beaucoup plus tard. Beaucoup trop tard.
Sam tremblait, délirait presque. Il était frigorifié, littéralement mort de froid. Il entendait des voix, entendait Dean murmurer à son oreille. Il lui disait que c'était enfin terminé, qu'il ne devait plus s'inquiéter. Qu'il n'avait qu'à attraper sa main pour sortir de là. Sam tendit la main pour saisir celle qu'il lui tendait…mais ses doigts heurtèrent doucement le bois. De l'eau s'immisça dans sa bouche. Il la recracha avec peine.
Son visage touchait le couvercle du cercueil. Il avait glissé son téléphone, totalemetnt inutile, dans la poche arrière de son jean. C'était inconfortable, mais ça le surélevait de quelques centimètres. Comme si ça pouvait faire la différence. Il allait mourir. Il ne savait pas combien de temps il lui restait, mais pas longtemps.
- Il n'y a personne…Personne ne viendra, murmura-t-il.
Sa respiration était lente, à présent. Et Sam, malgré son état , savait que cela ne pouvait signifier qu'une chose: il était en hypothermie. Une sévère hypothermie. Il pouvait s'estimer chanceux d'avoir survécu jusque là, et était parfaitement conscient de la prochaine étape…Le coma. Ou l'arrêt cardiaque.
De l'eau entra dans sa bouche.
S'armant des maigres forces qu'il lui restait, il tenta de bouger les jambes, les bras. Mais aucun de ses membres ne lui obéit. Il parvenait à peine à respirer. Une sangle brûlante lui enserrait le crâne, un poids énorme écrasait sa poitrine. Son cou le faisait horriblement souffrir. Il ne savait pas combien de temps il pourrait supporter ce supplice. A intervalle régulier, il fallait qu'il relâche la nuque, qu'il mette la tête sous l'eau, qu'il retienne sa respiration, qu'il laisse l'eau couvrir son visage puis qu'il se redresse. Bientôt, ça ne serait même plus possible.
En larmes, dévoré par la frustration et la terreur, il s'acharna sur le couvercle, le rouant de coups. De petits coups dénués de force, ridicules. Puis il appela à l'aide, à nouveau. Comme d'habitude, personne ne lui répondit.
Des secondes s'écoulèrent. Puis des minutes, à moins que ce ne soit des heures. Sam ne sentait plus la douleur. Après l'avoir mis au supplice durant quatre jours, deux heures et vingt-huit minutes, le froid l'anesthésiait.
Sam recracha de l'eau. Sa bouche avait un goût métallique. Il ne voyait pas le sang qu'il rejetait en toussant, et quelque part, c'était mieux ainsi. Chaque cellule de son corps tremblait. Il claquait des dents. Avala une gorgée d'eau boueuse, puis une autre.
- S'il vous plaît, s'il vous plaît, aidez-moi. Je vous en supplie...
Il essaya de se calmer en pensant à son frère. Comment réagirait-il si lui-même était dans cette situation? Il trouverait un moyen de sortir. Il trouverait forcément. Alors il devait pouvoir y arriver aussi, non? Mais Sam eut beau réfléchir à tous les moyens possible et inimaginables, pas l'ombre d'une idée sensée ne lui vint. Les larmes dévalèrent à nouveau ses joues, et de gros sanglots secouèrent son corps tout entier.
Il ne voulait pas mourir. Pas comme ça. Noyé dans un cercueil, puis dévoré par une créature répugnante.
Dean avait piétiné la terre au-dessus de lui. Il n'avait pas entendu ses appels. Si son grand frère ne le sauvait pas, personne ne le ferait.
Les yeux de Sam se fermèrent et il s'adressa au Dieu qui ne lui avait jamais répondu.
Plusieurs mètres au dessus-de sa tête, la pluie fouettait sans relâche la terre boueuse qui surplombait le cercueil. Etendue de tout son long sur le sol détrempé, la tête posée sur un petit tas de cailloux qu'elle avait rassemblé juste à côté de l'emplacement de son repas, Abyscki attendait, un sourire gourmand flottant sur les lèvres. La voix étouffée du jeune Winchester lui parvenait de temps à autre. L'écho lointain de ses pleurs était la plus exquise des mélodies…
« Abyscki, abyscki, abyscki… », fredonna-t-elle, impatiente.
[ Fin ]
Raison du choix S4: Etant donné qu'en saison 5, Lucifer confie à Sam que s'il se suicide (en gros, hein…) il le ramènera à la vie, j'en déduis que tant que Luci n'est pas anéanti, Sam est obligatoirement condamné à rester en vie ^^ . Tant que Luci n'est pas libéré, je peux m'amuser. Et puis… Je voulais exploiter le fait que Dean a déjà perdu son petit frère, et inversement. Dooonc…voilà pourquoi cette histoire commence quelque part au début de la quatrième saison.
Pour répondre à la question existentielle que vous êtes tous en train de vous poser…Oui. Sam a uriné dans le cercueil. Le froid aidant, le pauvre n'a pas tenu indéfiniment.
Les autres questions, les avis, sont les bienvenus.
Oh, j'allais oublier: Ceux d'entre vous qui me feront part de leurs commentaires, si vous avez une vague idée d'OS à me soumettre, ne vous gênez surtout pas. J'aime les petits défis de ce genre, donc si une idée me plais et que vous ne craignez pas trop que je la massacre… Je précise One Shot, j'ai tendance à abandonner les fics en cours de route un peu trop souvent. (Mais si, j'achèverai Engrenage, dans tous les cas. Un prochain chapitre est prévu pour …je préfère ne pas fixer de date, mais bientôt).
