Merci à tous, pour vos reviews fantastiques. Vous allez finir par connaître la chanson : je suis navrée pour le retard, encore une fois.
J'espère que cette suite vous satisfera. Je préviens d'ores et déjà que je me suis accordée quelques libertés dans la description du procès.
Il ne reste plus que l'épilogue (en cours d'écriture).
Réponse à Ness : je crois que s'il est si « facile » pour moi de réutiliser des personnages d'une fic à l'autre c'est parce que j'ai du mal à les abandonner et que je me plais à les imaginer dans un autre contexte. Par exemple, il m'a semblé logique de m'interroger sur comment Marinda a pu vivre la chute de Voldemort, et Les Aimants me fournissaient le cadre idéal pour mettre cette situation en scène.
Pour ce qui est du fanatisme de Bellatrix et Barty, il aurait certainement été plus palpable si j'avais mis en scène Voldemort (il n'apparaît jamais directement dans Les Aimants). Il n'existe que dans les dialogues, les pensées, les motivations à agir. Et surtout il sous-tend les relations entre les personnages (sans lui, est-ce que Bellatrix, Barty et les frères Lestrange se retrouveraient tous les quatre pour planifier l'attaque des Londubat ?). J'ai fait le choix de rester vague sur leur relation à Voldemort, j'aurais pu faire autrement, mais je le « sentais » mieux comme ça.
Les Aimants.
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Acte IV : Présence (suite)
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En apparence, Benjy Fenwick n'était pas un sorcier des plus menaçants. Un mètre soixante-cinq, quelque chose comme vingt-cinq ans, un visage ordinaire et souriant, non, vraiment, on pouvait le dépasser dans la rue sans lui prêter la moindre attention. Si on avait pris la peine de questionner son voisinage, il serait apparu qu'il était inoffensif (« Benjy ? Un bon garçon, oui. Et serviable en plus de ça ! »).
Le discours aurait sensiblement varié si au lieu des voisins de pallier on avait demandé aux Mangemorts ce qu'ils pensaient du personnage. Avery Jr. aurait donné un grand coup sur la table, la mâchoire contractée. Bellatrix t'aurait jeté un regard sombre, te menaçant en silence de t'arracher les dents une à une si jamais tu osais poursuivre dans cette direction. Rodolphus aurait haussé les épaules, mais son regard aurait changé. Enfin, ce qui demeurait du premier cercle – Dolohov, Mulciber, Nott et Rookwood – aurait crié vengeance. Tu les aurais vus tirer leurs baguettes, se diriger vers la sortie, ivres de rage autant que d'éthanol. Il aurait fallu leur courir après, les retenir, pour leur éviter un aller-simple idiot pour Azkaban.
Parce que Benjy Fenwick avait commis l'impensable.
Il avait tué Avery Sr.
Et tous les serviteurs de Voldemort – et le Seigneur des Ténèbres lui-même – s'accordaient sur ce point : ce n'était plus pareil depuis lors. Avery Sr., c'était un bel homme de haute stature, un général-né, un duelliste de génie. Il savait se faire aimer et obéir, il savait réconforter et terrifier. Il était loyal et intègre, quelles qu'en puissent être les conséquences.
Sauf que Fenwick l'avait abattu lâchement, de dos. Le sang si pur du stratège s'était mêlé à la boue, comme si on avait voulu profaner encore un peu plus sa dépouille. Bellatrix l'avait vu tomber et, faisant fi des règles de prudence élémentaires, elle était revenue sur ses pas pour ramener le corps au manoir Rosier. Elle avait raconté cette journée à Barty, comment son plus cher ami – peut-être le seul qu'elle eût jamais eu – s'était écroulé face contre terre. La chute du titan. La fin d'une époque.
Aussi, depuis le buisson où il se tenait accroupi, Barty souriait. Retrouver la trace de Fenwick, il y travaillait depuis plusieurs mois. Devant lui, une petite chaumière isolée, et de l'autre côté de la vitre, il se tenait là, inconscient du danger, celui qui avait anéanti la légende.
Barty resserra son poing sur sa baguette et quitta le couvert des arbres.
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Elisha ne comprenait plus rien.
Elle avait vu le jeune Croupton revenir, et dans son sillage, un homme amoché, la robe en lambeaux. Il l'avait traîné sur le plancher, la main agrippée à sa chevelure empoissé de sang et il l'avait jeté aux pieds de Bellatrix.
Une distorsion dans l'atmosphère. Huit prunelles qui s'embrasent. La folie palpable qui les pare comme une aura.
On aurait dit une meute de loups encerclant un ruminant agonisant.
Bellatrix avait porté le premier coup, lui avait arraché le premier gémissement. Elisha avait reculé d'un pas. Le spectacle devenant vite insoutenable, elle avait été contrainte à fuir. Mais elle avait eu beau fermer toutes les portes dans sa course, elle l'entendait hurler depuis sa chambre.
Assise sur son lit, les mains tordues d'impuissance et de terreur, pour la première fois elle s'était demandé ce qu'elle faisait ici, avec ces monstres. Quand les cris s'étaient taris, elle avait frémi : est-il mort ?
Un grattement à sa porte l'avait fait se redresser dans un sursaut. Elle s'était approchée avec une lenteur considérable, presque à contrecœur.
« Elisha ? »
Non, elle ne voulait pas voir Rabastan.
« Elisha, est-ce que vous allez bien ?
– A votre avis ? » s'agaça-t-elle.
Le choc, pas encore digéré, faisait trembler sa voix.
Il entra. Il voulut poser sa main sur son épaule, pour la rassurer, mais elle le repoussa.
Elle durcit le ton : « Il y a du sang sur votre manche. »
Avec un flegme dérangeant, il tira sa baguette – Elisha se tendit une seconde – et effaça les traces de son forfait avant de ranger la tige de bois quelque part entre les plis de son vêtement. Les assassins ne laissent jamais traîner leurs outils, disait Evan, d'expérience, ils savent ce qui arrive aux individus désarmés.
« Je suis désolé, entama-t-il.
– Vous l'avez tué ? coupa-t-elle.
– Non, nous…
– Vous le tuerez, alors ? »
Les yeux bruns de la veuve étaient dépourvus de la moindre parcelle interrogative.
« Non, Elisha…
– Vraiment ? »
Elle cligna des paupières pour chasser ses larmes. Elles arrivaient à retardement. Elle était épuisée.
« Vous me le promettez, Rabastan ?
– Je vous le promets. »
Il tenait ses mains dans les siennes.
Il répéta, plus fort : « Je vous le promets. »
Il caressa ses pommettes, essuya les gouttelettes salées sur sa peau. Il avait la mine piteuse de celui qui se repentit alors elle consentit à ce qu'il l'enlace.
Elle oublia le meurtrier. Les hommes nous voient comme de petites filles irresponsables, lui avait un jour expliqué sa mère, laisse les croire. Quand à leur tour ils viennent se réfugier dans nos bras, quand ils se permettent de redevenir des petits garçons, c'est qu'ils aiment. Mais il convient de feindre l'ignorance.
Elle sentait son nez dans son cou. Il était bien plus grand qu'elle et cependant il paraissait fragile dans l'ardeur de son étreinte. Elle lui caressa la nuque du bout des doigts, le regard perdu au loin ; elle venait de comprendre ce qu'elle faisait au milieu des criminels.
Il se redressa légèrement et son souffle vint chatouiller sa joue.
« Je n'aime pas tout ça, reconnut-elle en plantant ses prunelles dans les siennes. Je n'aime pas ces choses que tu as faites. Ces choses que tu feras.
– Je sais.
– S'il-te-plait, si tu m'apprécies un peu… Ne tue plus. Pas si tu peux l'éviter.
– Tout ce que tu voudras, murmura-t-il en hochant la tête. Je te le jure. »
Son serment avait les accents de l'enfance ; quand on garantit l'impossible à la première venue, quand on invoque l'éternité alors même qu'on peine appréhender l'instant présent. Mais il y croyait, et elle voulait y croire aussi.
Elle sourit, attendrie malgré elle, son visage tourné vers le sien. Il avait le souffle court. Lorsqu'il pencha le menton de manière presque imperceptible, ses dernières hésitations s'envolèrent et elle se hissa sur la pointe des pieds pour l'embrasser.
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Le nez enfoncé dans une écharpe mitée, les paumes tiédies par le bol de tisane auquel il se tenait agrippé, Barty tâchait de ne pas prêter attention à la façon dont Bellatrix le scrutait.
« Les Londubat sont de bons sorciers, entama-t-elle. Leur unique faiblesse, c'est le mioche. Si on s'en empare, ils diront tout ce qu'ils savent.
– Probablement.
– Pendant qu'on s'occupera des parents, tu te chargeras du gamin.
– Comme tu voudras. »
Elle marqua une pause. Sans même lever le nez de sa tasse, il percevait son agacement. Le tic-tac de l'horloge au dessus d'eux était assourdissant.
« Je suis si laide, pour que tu ne daignes pas me regarder en face ? explosa-t-elle au bout d'un moment.
– Non, souffla-t-il, c'est tout le contraire. » Il passa un index sur sa tempe en fermant les paupières. « Tu es bien trop belle. »
Elle réalisa que son buste tremblait un peu. Qu'elle avait les mains moites et la gorge étroitement comprimée. Elle prit la parole, lentement :
« Tu sais, Barty… »
La porte s'ouvrit à la volée. Des éclats de rire devancèrent l'entrée des deux perturbateurs. Rabastan leur souhaita à peine le bonsoir avant de s'éclipser dans la chambre avec Elisha.
« Oui ? l'encouragea-t-il, une fois le dérangement passé.
– Je vais prendre une tisane, moi aussi », marmonna lâchement Bellatrix en lui tournant le dos.
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Bellatrix se tenait hors de vue, dans l'angle mort de la cheminée, et sa baguette dessinait dans les airs de molles arabesques. A la voir ainsi, on aurait pu croire qu'elle marquait la cadence d'un orchestre symphonique – mais dans le cas présent, il n'y avait qu'un seul soliste à diriger.
Devant les braises, le dos arqué, Benjy Fenwick était agenouillé. Il disait ce qu'elle attendait de lui, à commencer par le salut codé que les membres de l'Ordre du Phénix employaient pour déjouer les pièges du Polynectar.
« Dumbledore m'a demandé de te faire passer le mot, poursuivait-il. Il voudrait renforcer les protections de votre manoir.
– C'est nécessaire ? s'enquit Frank Londubat. Voldemort n'est plus…
– Il a toujours des partisans en liberté. On ne sait jamais, il vaudrait mieux dresser quelques barrières supplémentaires…
– Très bien.
– On doit encore travailler sur les enchantements. Tout devrait être prêt demain soir, si ça vous convient.
– Oui, c'est parfait.
– Juste par mesure précaution, il va falloir que vous sortiez tous de la maison le temps qu'on lance les sortilèges. Ça ne devrait pas être très long, quelques minutes, grand maximum. Evidemment, on fera un petit repérage des lieux avant.
– On peut convenir d'un signal, proposa Frank. Dès que la voie est libre, vous le lancez et je sors avec Alice et Neville. »
Le premier couplet de C'est un charme fut choisi à cet usage.
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La communication était à peine coupée que déjà Rabastan transplanait.
Arrivé sur le site, il s'accroupit au milieu des herbes folles, baguette en main. Il enfouit le nez dans son écharpe en cachemire anthracite pour échapper à l'atmosphère réfrigérante, mais un courant d'air froid, sur sa nuque lui arracha le premier frémissement d'une longue série. L'humidité était telle qu'il pouvait la sentir partout sur sa peau – fine pellicule de gel qui hérissait le duvet de ses avant-bras. Dire qu'une minute plus tôt, il entendait les bûches craquer dans l'âtre… comme ça lui paraissait lointain !
Les mailles contre sa gorge respiraient une flagrance de muguet appartenant à Elisha. Elle aussi, elle était sur son épiderme, et dedans sa chair, jusque dans ses pensées. Il avait toujours eu un cœur tendre, Rabastan ; il avait aimé des femmes, certaines plus que d'autres, parfois plusieurs en même temps sans que cela ne lui parût contradictoire. Il en allait de son équilibre : de la même manière que se sustenter était un besoin vital pour l'organisme, aimer préservait son psychisme de la folie.
Il était prêt à arborer un masque, à se prétendre meilleur qu'il ne l'était réellement pour un seul baiser d'Elisha. Mais ses promesses – réduire au maximum les homicides, garder Fenwick en vie – il était résolu à les tenir. Sur ces points, il ne mentait pas.
Et il songeait au sourire radieux de la veuve, au pétillement de ses éclats d'hilarité, aux ressorts blonds qui encadraient sa figure, au poids de ses seins lourds contre son torse lorsqu'ils étaient enlacés durant l'amour. L'euphorie le rendait plus léger, comme si le squelette évidé d'un oiseau était venu se substituer à son ossature dense. Avoir des ailes, quelle expression adorable ! Il riait de se savoir frivole. Il avait pris un plaisir insensé à railler le sentimentalisme de Bellatrix mais quel piètre exemple il faisait lui-même !
Quoiqu'à son inverse il n'avait jamais prétendu dominer ses émotions – tout au contraire, il en était l'esclave bienheureux.
Ainsi il se réjouissait, en démantelant le réseau local de cheminées. Tout à son entrain, il apposa sur une large zone un sortilège antitransplanage, après quoi il entama, assis en tailleur, la fastidieuse tâche de surveillance. Les Londubat, pour contacter l'extérieur, n'avait dès lors plus que deux options : la correspondance par hibou – qu'il pourrait intercepter sans mal – et le transplanage – s'ils pointent le nez dehorsavant l'heure du rendez-vous, ils sont à ma merci, s'enchanta Rabastan, qu'aucune alternative ne paraissait pouvoir inquiéter.
Une chouette hulotte apparut dans le ciel sans étoiles, aux alentours de vingt-et-une heures. Rabastan attira la bête en usant d'un sifflet taillé dans un fémur de Kelpy – rien de plus efficace pour charmer la faune. Il décacheta l'enveloppe que conservait sa serre d'une impulsion de baguette et parcourut rapidement le contenu du parchemin. Rien d'inattendu : Alice Londubat voulait s'assurer que la rencontre avait bien été préméditée par Dumbledore et vérifier si elle était maintenue à l'heure prévue.
Toute une scolarité à contrefaire l'écriture de McGonagall lui permit de rédiger une réponse au nom de la directrice-adjointe sans laisser derrière lui la moindre trace d'une falsification magique. Pour plus de vraisemblance, il patienta une heure entière avant de renvoyer la réponse, très satisfait de sa manigance.
A sept heures, Rodolphus vint prendre la relève et Rabastan put transplaner à proximité de la ferme qui leur tenait lieu de cachette. Il remonta le chemin de terre, comme un somnambule, franchit la cour, dépassa la grange. Il parvint à son lit sans conserver le moindre souvenir de sa traversée de la maison. Il se déchaussa maladroitement, envoyant une chaussure contre un porte-manteau qui vacilla sous l'impact.
Il se jeta sur le lit et, quelque part, une main caressa sa joue râpeuse.
« Je dois faire une course pour ta belle-sœur. Je ne sais pas si on se reverra avant que tu y retournes. »
On posa un baiser sur sa bouche. Ça sentait le muguet.
« Fais attention à toi, Rab. »
Une éternité plus tard, Bellatrix vint le secouer sur sa couchette.
« Il faudrait que tu retournes quelques heures devant chez Londubat, pour laisser le temps à Barty de se reposer avant l'attaque.
– Où est Elisha ? marmonna-t-il, la bouche pâteuse.
– Pas encore revenue. Tu la verras après. »
Un pressentiment lui comprima le cœur.
« Dis-lui… »
Quel message pourrait-il bien lui faire parvenir ?
« Oui ? s'impatienta Bellatrix.
– Rien. Ça n'a pas d'importance. »
Le soleil déclinait quand il s'éloigna de la bâtisse. Il aurait voulu une dernière embrassade, une ultime bouffée de printemps respirée dans le cou de la veuve, pour lui porter chance.
Il en aurait eu besoin.
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Quand elle entra dans la maison, elle découvrit Croupton, assis sur la table du salon. Il sauta sur ses pieds à son approche et lui arracha le paquet des mains en lui reprochant d'avoir pris le temps.
« Où est Rabastan ? demanda-t-elle, en interrompant ses bougonnements.
– J'imagine qu'il vient de partir. »
Barty n'en savait rien, et s'en moquait éperdument. Lorsqu'il s'était réveillé, Bellatrix lui avait glissé un trousseau de clefs dans la main et avait dit : « Tu t'en occupes. Tu attends la Rosier. Tu récupères le colis et tu nous retrouves là-bas. » Il avait obtempéré sans chercher à comprendre davantage.
« On sera bientôt revenu », assura-t-il à Elisha.
L'instant d'après, il était loin, parti rejoindre les autres.
Désœuvrée, Elisha resta assise dans la cuisine jusqu'à ce que l'horloge eût sonné vingt-et-une heures. Alors seulement, elle se rappela du jeune homme séquestré dans les combles et elle entreprit de lui préparer une collation. Elle soigna l'agencement des plats, avec l'espoir dérisoire que cela suffirait à lui faire oublier les sévices dont il avait été victime – et dont elle avait été la complice passive.
Elle grimpa l'échelle, le plateau de nourriture lévitant au dessus d'elle.
Premier barreau, second, troisième. Elle n'avait pas posé le pied sur le plancher qu'elle savait déjà ce qu'elle allait trouver ; c'était le parfum de la mort qui flottait là. Une curiosité malsaine la contraignit pourtant à éclairer les lieux de sa baguette, quand quelqu'un de plus sensé aurait simplement tourné les talons.
C'était peut-être la chose la pire qu'elle eût jamais vue – et en bonne épouse de Mangemort, elle n'en était pas à sa première scène de crime. L'odeur du sang, disséminé partout, la frappa d'autant plus fort. Derrière elle, un fracas de vaisselle brisée et un verre qui roule au sol vinrent troubler le silence, mais elle entendait à peine.
Si elle n'avait pas su qu'il avait été question d'un être humain, elle se serait questionnée sur la provenance de ces morceaux de chairs flasques et rouges. Les viscères formaient de petits îlots gluants dans un océan d'hémoglobine tandis qu'à un mètre d'elle, le vestige d'une main était tout ce qu'elle pouvait identifier avec certitude.
Et elle restait là, figée dans son horreur.
Elle se demanda, avec un calme confinant à la folie, où se trouvait la tête de Benjy Fenwick. L'air tout autour, saturé en fer, était âcre et lourd.
Une fois revenue à un semblant de raison, elle pivota vers le trou et descendit d'un pas mal assuré en luttant contre la nausée qui pesait sur son œsophage. Elle tremblait si fort qu'elle croyait sentir ces boyaux se tordre comme un nid de serpents. Elle repensa aux entrailles ensanglantées et de nouveau l'effroi la cloua sur place.
Ça n'aurait pas dû arriver. Rabastan avait promis.
Pour fuir l'épouvante, elle endossa le manteau de la colère. Elle fit les cents pas, agitée, et à chaque enjambée, quand sa chaussure martelait le bois, elle pensait compulsivement : menteur !
Elle pleura, mais c'était des larmes de rage et de naïveté envolée ; elle avait depuis longtemps épuisé son quota de tristesse.
Quand ses joues furent sèches, elle se laissa choir devant la cheminée. Elle l'ignorait encore mais elle allait avoir son rôle à jouer dans la succession des évènements qui se dérouleraient.
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Un battement d'ailes, le tintement des assiettes qu'on rassemble dans l'évier, un vieux basset qui grogne dans son sommeil, le museau avachi sur le sol de son abri. Le quartier ne pourrait être plus paisible.
Quatre silhouettes murmurent dans la pénombre.
« Vous l'avez tué ? chuchote Rabastan, effaré.
– Quoi ? Tu aurais voulu qu'il vive, peut-être ? se défend Barty en accélérant le pas. Après ce qu'il a fait ?
– On avait dit qu'on en discuterait avant ! »
Barty pousse un soupir excédé :
« Ecoute, c'est fait, maintenant. On va pas en faire toute une histoire, si ?
– Mais… »
Bellatrix intervient :
« Ça suffit, Rabastan. » Puis, à Barty : « Il est mort comment d'ailleurs ?
– Discidium. »
Elle échappe une exclamation mêlant surprise et émerveillement. Devant le regard interrogateur de son beau-frère, elle mime une paire de ciseaux qui s'ouvre et se referme à plusieurs reprises.
« Génial », grommelle celui-ci, rembruni.
Il prie pour qu'Elisha n'ait pas la mauvaise idée de rendre visite au prisonnier. Il réfléchit déjà aux excuses qu'il devra formuler, dans le cas contraire, à comment il lui prouvera son innocence, et c'est ainsi qu'il entend à peine Rodolphus lui demander s'il est prêt.
C'est un charme, chante la voix de Célestina Moldubec, un sort qui m'a atteint
Un Jambencoton qui fait trembler mes membres
Par-dessus la mélodie mielleuse, tout en cuivres et en violons, les paroles ont un goût délicieusement suranné.
Depuis sa cuisine, un moldu curieux écarte un rideau pour trouver la source du tapage nocturne. En vain. Bellatrix ouvre le paquet apporté par Barty tandis que le couplet se poursuit.
Un jeune couple apparait, sorti de nulle part. L'homme tient un bambin endormi contre son torse.
Bellatrix a dans sa paume un gros cadenas rouillé, qui pourrait sembler très commun s'il n'avait pas une certaine propriété magique. Elle appuie sur l'anneau. Dans un cliquetis, le mécanisme se referme.
Pendant ce temps, les frères Lestrange se tiennent droits, un sourire jumeau aux lèvres. A peine un regard échangé et ils s'élancent d'un même pas. Un mètre derrière, c'est Barty qui se précipite à leur suite.
En voyant fondre sur eux le trio en habit de Mangemort, Frank Londubat se recule. Il actionne une poignée invisible. La porte sur laquelle il s'active ne pivote pas, peu importe l'énergie qu'il met à profit.
« Ça ne sert à rien, commente Bellatrix en agitant le cadenas sous ses yeux. Toutes les portes sont bloquées dans un rayon de cinq cents mètres. »
Il a essayé de transplaner, sans plus de succès, durant son explication.
« Qu'est-ce que vous voulez ? siffle Alice en levant sa baguette.
– Des réponses, dit Rodolphus, laconique.
– Où est le Seigneur des Ténèbres ?
– Mort ! s'écrie Alice. Votre putain de Maître est mort et enterré ! Vous ne le saviez pas enc… »
Elle vacille sous le Doloris.
Dans un cri étranglé, Frank engage le combat contre son agresseur – mais le bébé, qui s'est réveillé dans ses bras, gêne ses mouvements. Il est contraint d'abandonner Alice à son sort comme les trois autres Mangemorts réagissent à son offensive. Il les affronte de biais, protégeant l'enfant en le maintenant serré contre son flanc le moins exposé. Il parvient d'abord à les tenir à distance en crachant des flammes de sa baguette mais quelques Aguamenti rapidement réalisés ont raison de son maléfice. La pression des jets d'eau l'étourdit une seconde, il fait un pas en arrière ; c'est assez pour permettre à Bellatrix de zébrer doublement sa cuisse. Il conjure une dague qui fend l'air en tournoyant. En s'écartant de sa trajectoire, Bellatrix perd l'équilibre. Frank contre une attaque de Barty, Rabastan profite de cette distraction pour faire fuser une poignée de pierres sur l'Auror. Impact à la hanche et au coude – un os craque méchamment et Frank geint sa souffrance. Son fils, qui n'a cessé de hurler depuis le début des hostilités, élève ses plaintes d'une octave. Bellatrix immobilise Frank Londubat, Rabastan le désarme, Barty s'empare de Neville.
A côté, Alice reprend son souffle. Ses muscles la brûlent encore, mais les spasmes s'espacent maintenant que Rodolphus a levé le Doloris.
Un semblant de silence, entrecoupés par les pleurs du petit, gagne la rue tout entière. Aux fenêtres, les moldus se pressent pour suivre la scène. Une grand-mère en robe de chambre a la main pressée sur sa bouche. De l'ogive où elle se tient, une collégienne observe avec les yeux grands écarquillés. Barty l'aperçoit et lui envoie un baiser moqueur. L'instant d'après, elle est loin. Elle s'est écartée de la vitre, terrifiée, le cœur caracolant dans sa poitrine juvénile. D'autres – naïfs ! – appellent la police.
Barty a calé le gamin contre son torse. Il lui parle à voix basse en lissant sa houppette blond foncé. Il se permet un sourire fugace – le Maître sera sauvé puisque qu'il tient le môme en son pouvoir.
Rodolphus a vu le couple bravache se dégonfler soudain. Ils le vrillent avec une identique consternation. Alice ne dit rien, mais elle meurt d'envie de le supplier. Laissez Neville ! S'il-vous-plait ! Elle se tait car elle sait que ses supplications n'auraient pas l'effet escompté, tout au contraire.
« Alors ? » s'impatiente Rabastan.
Barty continue de s'émerveiller devant la bouille ronde. Il a toujours adoré les enfants. Même ceux des traîtres à leur sang. Les sanglots de Neville s'arrêtent puis redémarrent de plus belle, avec nettement plus d'intensité.
« Tu vas parler, garce ! », s'exclame Bellatrix en décochant un Doloris avant même qu'Alice ait pu ouvrir la bouche pour s'exécuter. Son corps se tord sous l'effet de la douleur, elle convulse en braillant. Un sentiment d'euphorie improbable englobe Barty. Le bon vieux temps n'est pas encore fini. Ils sont là, bien vivants, pas moins Mangemorts que par le passé, et Bella est si belle, et ses sortilèges, et son sourire… Il a le tournis. Il est saisi par l'ivresse que seule la puissance peut procurer. Alors il rit aux éclats sous l'œil effaré du père de famille, en berçant le môme geignard contre sa hanche.
« Qu'est-ce que les Potter Lui ont fait ? Où est-Il ? Nous savons qu'Il n'est pas mort ! enchaîne Bellatrix, hystérique. Parle, Londubat ! Ou c'est sur ton gosse qu'on va s'amuser !
– Je ne sais rien, se contente-t-il de rétorquer, en fixant, impuissant, la torture que subit sa femme.
– Tu mens ! »
Elle lève le Doloris.
« Je ne sais rien !
– Barty ! » s'enflamme-t-elle, menaçante.
Malgré la peur, malgré la fatigue et la faiblesse qui engourdit ses membres, Alice parvient à s'agenouiller laborieusement. Son visage est encrassé de terre.
« Nous n'avons rien à vous apprendre, assure-t-elle avec un accablement palpable.
– Vas-y, Barty », souffle l'épouse Lestrange pour toute réponse.
D'un bras, il remonte le gamin qui glisse un peu hors de son étreinte. De l'autre, il lève lentement sa baguette jusqu'à la tempe blonde. Les secondes s'allongent. Il a un doute. Léger. Frank gémit, la tête enfouie dans ses mains, mais Barty ne voit plus qu'Alice, qui a planté ses yeux clairs au fond des siens.
« Neville est de sang pur, lâche-t-elle d'une voix parfaitement mesurée. Vous devriez y être sensible, non ? Il n'a rien fait de mal, il est bien trop jeune pour être un traître à son sang.
– Barty ! s'exclame Bellatrix dans le lointain.
– Il n'est pas moins pur que le fils des Malefoy ou celui des Nott ! hurle-t-elle pour couvrir les vociférations de l'autre femme.
– Barty, par Merlin… !
– Vous n'avez peut-être pas d'âme, mais vous avez des valeurs ! AU NOM DE CES VALEURS…
– ENDOLORIS ! »
Alice s'écroule dans un glapissement déchirant, un glapissement qui semble lacérer ses cordes vocales et plus largement sa trachée entière. Barty est désorienté, il ne se reprend que lorsque Bellatrix tente de lui arracher l'enfant.
« Elle a raison, dit-il simplement en resserrant son étreinte sur Neville. C'est un sang pur. »
Il ne fuit pas son regard, pour lui prouver qu'il n'agit pas par lâcheté mais par pur bon sens. Un instant de flottement s'écoule avant qu'elle ne donne son accord, d'un mouvement sec du menton. Puis elle remonte ses manches avec un rictus qui n'augure rien de bon.
« Très bien, Alice, susurre-t-elle en levant le sortilège. On va jouer selon tes règles. Mais crois-moi, bientôt tu vas tellement souffrir que tu regretteras de t'être portée volontaire à la place du gamin. »
Les deux femmes se toisent.
« Endoloris », murmure Bella, comme un mot doux. Au début, l'autre tremble un peu, et viennent les gémissements, la crispation des muscles sur son visage joufflu, la respiration hachée entrecoupée de supplications, les premiers cris, succincts, et ceux suivent, qui s'étirent peu à peu, qui lui écorchent la gorge, gutturaux et inhumains. A côté Rodolphus s'amuse avec le mari, il croit que Bella et lui, en torturant le couple, partagent quelque chose de fort. Il ne voit pas qu'elle n'a d'yeux que pour Barty, et le rouge qu'ils ont aux joues tous les deux, combien ils sont excités, autant par le pouvoir qui est le leur que part un désir plus primaire. Plus sexuel. Barty sait qu'elle lui dédie le supplice d'Alice. Il sait qu'à l'aube, lorsque la demeure des Londubat sera loin derrière eux, qu'ils aient ou non obtenus les renseignements espérés, ils feront l'amour. Il la sent déjà dans ses bras, et le bruit fantasmé des chairs qui s'entrechoquent trouve comme un écho dans la mélodie que font les corps des martyrs à leurs pieds, quand leurs bras et leurs jambes raclent les graviers. Il se dit, peut-être à raison, qu'il est devenu fou.
Rabastan, plus professionnel – si tant est qu'on puisse associer la torture à une quelconque forme de professionnalisme – questionne inlassablement Frank Londubat. Ils perdent tous l'esprit : les bourreaux, les victimes… Il tente de secouer son frère, il lui commande de lever le maléfice sans plus tarder pour poursuivre l'interrogatoire dans les meilleures dispositions possibles. Il abandonne en ce qui concerne Alice ; Bellatrix et Barty sont définitivement hors de portée, perdus dans une démence vicieuse qui les tient à l'écart de toute rationalité. Même s'il le souhaitait, sa logique ne pourrait pas les atteindre.
Quand, enfin, Rodolphus accepte de l'écouter, Frank lève des yeux ronds vers lui. Il ouvre la bouche et un filet de bave coule sur le col de sa robe. Rabastan craint qu'il ne soit trop tard pour obtenir des aveux valables. « Où est le Seigneur des Ténèbres ? » Frank penche la tête d'un côté, puis de l'autre, perplexe. « Qu'est-ce que les Potter lui on fait ? » Frank jette un œil vers les étoiles, puis d'un regard circulaire il englobe toute le quartier, comme s'il cherchait à déterminer où il se trouvait. Il ne réagit pas lorsqu'il aperçoit, à quelques mètres de lui, cette femme qui se tord sur les pavés comme une anguille asphyxiée qu'on aurait maintenue hors de l'eau. De dépit, Rabastan lâche un juron, bouscule son frère hébété et attrape l'Auror par les cheveux. « Parle, abruti ! Dis-moi ce que tu sais ! » Une mèche ou deux lui restent entre les doigts tandis qu'il lance son pied vers le ventre de l'homme ahuri. « Putain, Rodolphus ! Tu déconnes ! s'enflamme-t-il. Il est complètement amorphe ! C'est fichu ! »
Ledit Rodolphus se tourne vers Alice Londubat mais lorsqu'il constate le piètre état dans lequel elle se trouve, il renonce à proposer cette alternative à son aîné. Rabastan profite de ce que Bellatrix n'ait pas encore terminé de s'amuser pour évacuer son stress. Au point où en est Frank, un Doloris de plus ou de moins ne fera pas grande différence.
D'une voix paisible, Barty prononce la fin des festivités. Il sourit au bambin qui hurle, lui dit à l'oreille, tout bas : « Ne sois pas triste, Neville, tes parents sont des traîtres à leur sang. » Il caresse le duvet sur son crâne en le consolant gentiment, embrasse son front. « Quand le Maître sera revenu, je lui dirai qu'il faut prendre soin de toi. Ton sang est trop pur pour être gâché. » Le môme a arrêté de se débattre. Il ne comprend pas bien ce que l'homme lui raconte, mais le ton est calme, rassurant, comme lorsque sa maman lui promet un dernier câlin avant d'aller au lit. Il n'est plus très sûr de savoir qui est le méchant dans cette histoire.
Derrière eux, le couple Londubat, hagard, semble découvrir les lieux pour la première fois. Alice est fébrile, son cuir chevelu est emperlé d'hémoglobine et ses bras couverts de coupures. Elle tourne finalement de l'œil et s'affale au milieu du chemin. Parfaitement indifférent à son sort, Frank l'observe platement avant de reporter son attention ailleurs.
Tout dégénère au moment où Barty s'accroupit pour déposer le petit à côté de ses parents. Déboulent soudain trois Aurors sur sa droite et, quand il tourne la tête, il en devine d'autres qui apparaissent à l'orée de la zone anti-transplanage. Cinq, dix. Ils sont cernés.
La bataille fait rage. Frank s'agite, perturbé par les éclairs de lumière qui fusent, les imprécations et la colère qui alourdit l'air. Un Auror de petite taille lance un sortilège d'expulsion et Rodolphus vole au travers de la rue pour s'écraser bruyamment contre le tronc d'un platane ; son dos craque sous l'impact et il chancelle en se redressant. Plus loin, Bellatrix est partagée par trois adversaires. Son front est moite et sa chevelure électrique. Concentrée, elle écarquille les yeux et, plus que jamais, elle parait hallucinée. Elle en abat un mais ne s'arrête pas pour constater son trépas, trop prise par les deux opposants restants. Dans son dos, Barty combat comme un animal traqué. Survivre, c'est le seul mot qu'il a en tête. Il est envahi par une rage sans nom, il prend des risques insensés parce qu'il a compris que seules la chance et l'audace pourraient lui permettre de se sortir de cette situation pour le moins désavantageuse.
Rabastan est le premier à tomber : son agilité de panthère est contrebalancée par sa résolution. Ne pas tuer. Il se demande s'il reverra un jour sa belle Elisha. Trois, quatre, cinq Aurors. Il est débordé rapidement. Quand il rompt sa promesse, il est déjà trop tard – alors, malgré les liens qui se resserrent autour de lui comme un filet du diable, il tonne, furieux. Il jure que le sang coulera, qu'il sera vengé. « Traîtres ! Sang-de-Bourbes ! Vous crèverez tous ! » La femme Auror qui le tient en joue songe que ces menaces ne seraient pas déplacées dans une cour d'école. Mais lorsqu'il arrête de protester pour la vriller d'un regard perçant, lorsqu'il la menace, doucereux, d'assassiner sa famille, son mari, ses enfants après des heures et des heures de torture, elle blêmit et le bâillonne. Pourtant, il n'arrête pas de la regarder, tout sourire, et ses pupilles continuent de lui conter ses représailles. Je les écorcherai, disent-elles, je les écorcherai vivants.
Lorsque Barty sent sa baguette lui glisser entre les doigts, il comprend que c'est la fin. L'adrénaline qui coule à flots dans ses veines lui empêche de mesurer pleinement les conséquences de sa défaite. Il comprend juste qu'il a perdu, qu'il n'y a pas d'échappatoire. La suite n'a plus d'importance.
Alors il fait la seule chose qui a du sens, il s'accorde le dernier vœu du condamné. Il tire Bellatrix vers lui, la volant à ses quatre adversaires. Le temps suspend sa course – même les Aurors sont pris au dépourvu quand, souriant comme à une bonne blague, il plaque ses lèvres sur les siennes. Le baiser dure moins d'une seconde. Il écrase son corps contre le sien, appuie sur sa bouche avec ferveur. Gardes-en l'emprunte, c'est probablement la dernière fois qu'on aura l'occasion de se toucher de la sorte.
Il la repousse presque aussi brusquement, s'élance sur un Auror au hasard, prêt à en découdre au corps-à-corps. Il est stupéfixié avant d'avoir pu porter le moindre coup.
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Trembler éprouvait Barty plus qu'aucun duel ne l'avait jamais fait. Il se sentait fébrile, proche de défaillir à tout moment et il ignorait véritablement où il puisait les réserves d'énergie lui permettant de tenir encore debout.
Il sursauta violemment quand un Détraqueur posa sa main décomposée sur son poignet. Pris dans l'étau de ses doigts desséchés, il n'avait pas d'autre choix que d'avancer. Juste devant lui, Rodolphus marchait d'un pas tranquille, l'air étrangement détaché.
Ils entrèrent tous les quatre, en compagnie des Détraqueurs.
Lorsqu'il était petit garçon, Barty avait accompagné sa mère au Ministère à l'heure du déjeuner, pour que la famille soit réunie et aille dîner à l'extérieur. Tandis que Croupton Sr. signait un dernier parchemin ou discutait avec un collègue de la possible candidature de Millicent Bagnold au poste de Ministre, il avait passé le temps à jouer dans ces gradins. Il s'était caché sous ces bancs, avait sauté d'une rangée à l'autre en riant aux éclats. Sa mère lui avait couru derrière, le suppliant de faire attention. Lorsque, déséquilibré, il se cognait le coude ou se tordait une cheville, elle se précipitait à ses côtés et le couvrait de sortilèges. Elle réparait, nettoyait, consolait, et allait jusqu'à lancer un charme antidouleur pour effacer ses larmes. Père disait qu'elle le choyait trop, qu'il fallait le laisser avoir mal pour qu'il apprenne la prudence et la retenue.
Aujourd'hui, vus d'en bas, les gradins n'avaient plus rien d'un terrain de jeu. Ils l'écrasaient du poids de leur antipathie. Même sans lever le nez, il percevait la haine de ceux qui étaient assis là, et il était terrifié. Il intercepta le regard de Mère, qui aussitôt se mit à sangloter bruyamment dans son mouchoir.
Il reporta son attention sur Père. Il avait la tempe plus grisonnante que dans ses souvenirs et un teint de cendre qui lui donnait l'air souffrant. Pourtant, il était tiré à quatre épingles. Il se tenait raide, intransigeant, drapé dans sa mise ample de fonctionnaire, et rien dans ses yeux exorbités ne paraissait disposé à la clémence. Depuis la tribune où il le toisait, il semblait le surplomber de plusieurs mètres.
Alors Barty retomba en enfance. Il était un insecte et son père le méprisait.
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« Je ne peux pas faire ça, dit une voix nerveuse dans la pièce attenante.
– Bien sûr que si. Vous avez déjà fait le plus dur, en prévenant les Aurors.
– S'ils sortent d'Azkaban…
– On ne sort pas d'Azkaban, contra froidement l'Auror.
– Et s'ils disent vrai ? Si Vous-Savez-Qui est en vie ?
– Foutaises !
– Ils en sont persuadés pourtant.
– Ils sont fous à lier, vous ne l'avez pas encore compris ? » Il la soupesa d'un regard circonspect. « Vous pourriez comparaître pour complicité, vous le savez ?
– J'ai appelé les Aurors ! protesta-t-elle.
– Oui. Mais les Londubat étaient déjà dans un sal état quand nous sommes arrivés. Vous avez pris votre temps pour passer un simple coup de cheminette… !
– Vous croyez que c'était facile ? s'indigna-t-elle. Et si vous n'aviez pas réussi à les attraper ? Ils auraient fini par comprendre… J'étais la seule à pouvoir les trahir !
– Puisqu'ils finiront nécessairement par faire les bons recoupements, je ne vois pas ce qui vous empêche encore de témoigner. »
Elisha Rosier renonça à s'expliquer. L'encombrante affection qu'elle éprouvait pour Rabastan jouerait contre elle si elle se hasardait à l'exprimer. Consciente qu'elle n'avait pas d'autre choix, elle secoua la tête pour rejeter en arrière ses anglaises blondes, essuya ses main moites sur le devant de sa cape et pénétra dans la salle d'audience.
Elle ne voyait pas la foule hargneuse, ni les autres accusés. Il n'y avait que Rabastan, en bas, qui jetait partout autour de lui des œillades terrifiées. Qui s'agitait sur son siège en gémissant tandis que les chaînes égratignaient ses poignets. Qui murmurait des dénégations qui lui fendaient le cœur.
Il s'immobilisa lorsqu'elle entra dans son champ de vision, vêtue de cette même robe qu'elle avait portée aux funérailles de son époux. De qui était-elle veuve à présent, elle se le demandait. De Rosier, ou de ce sinistre criminel entravé ?
Elle parla de Benjy Fenwick. La séquestration, la torture, la découverte du cadavre – de ce qu'il en restait du moins.
Elle acheta la bienveillance de son auditoire avec des demi-vérités :
Ce n'était pas ma faute.
Vraiment ?
Je ne pouvais rien faire.
Pouvoir ou vouloir ?
Ils ne m'ont pas laissés le choix.
Elle était pourtant libre de ses mouvements !
J'avais si peur !
Etait-ce une excuse suffisante ?
Elle osait à peine regarder Rabastan maintenant qu'ils avaient chacun ôté leur masque. Elle voyait le meurtrier qu'il n'avait jamais cessé d'être ; il voyait la lâcheté qu'elle avait toujours possédée. S'étaient-ils seulement aimés ou bien n'avait-ce été qu'une illusion commode, une manière de passer le temps plus agréablement ?
Quand elle eut achevé son récit, il était parfaitement calme, résigné. Il éleva la voix pour lui répondre – et, fidèle à lui-même, il était presque cajoleur :
« Je vais sortir, tu sais ? Je ne resterai pas à Azkaban bien longtemps. Et quand je serai sorti, je te retrouverai… » Un éclat fou luisait au fond de ses pupilles dilatées. « Oh, tu peux en être sûre », ajoutait-il encore en s'agitant un peu contre le dossier, comme un chien excité par l'odeur d'une proie trop proche. « Ma belle… ma douce Elisha… » Il courba la nuque, prit une inspiration enrouée, le dos agité de tremblements. La fièvre avait constellé ses pommettes d'un incarnat soutenu tandis que sous ses yeux, des cernes charbonneux lui dessinaient un faciès de brigand. Quelques jours de jeûne, de froid et d'insomnie avaient suffi à éliminer de sa physionomie toute trace d'affabilité.
Il haussa brusquement le ton, trépignant dans l'embrassade des maillons métalliques : « Je te tuerai, Elisha ! Je te tuerai ! Je te tuerai ! »
Il y eut des exclamations scandalisées dans les gradins mais cela n'arrêta pas sa litanie. Il continuait de cracher sa haine et ses menaces. En la raccompagnant, une Auror assura à la veuve Rosier qu'elle n'avait pas à s'inquiéter, qu'il serait bientôt écroué et qu'elle n'entendrait plus jamais parler de lui. Elle aurait aimé pouvoir y croire mais elle savait que cette promesse-là, Rabastan était bien résolu à la tenir.
J'ai vu le Sinistros, comprit-elle. Arrivée dans le couloir, une vague de panique la submergea et elle fondit en larmes, serrant fort la baguette dans sa poche, à la manière de l'enfant qui enlace une peluche pour dissiper ses angoisses.
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Bellatrix croisa les jambes quand vint son tour. Ce fut vite expédié : elle ne démentit aucun des chefs d'accusation. A sa droite Rodolphus, qui était figé dans un calme souverain, pouvait difficilement paraître moins concerné par son propre procès.
Elle coula un regard vers Barty. De minute en minute, il se recroquevillait davantage sur son siège, si pâle que sa peau prenait peu à peu un aspect fantomatique.
Bientôt il implora son père. Puis sa mère, en désespoir de cause. Pour toute réponse, la pauvre femme versait des torrents de larmes dans son mouchoir en dentelle. Pathétique.
Bellatrix le détesta pour sa lâcheté, le maudit pour oser renier son allégeance. Puis il lui revint en mémoire qu'il n'avait que dix-neuf ans. Ou peut-être vingt, elle ne savait plus trop. A peine sorti des robes de Dumbledore, il se retrouvait là. Un gamin. Trop jeune, décidemment, pour être prêt à sacrifier son avenir au nom de la Cause.
Elle demeura silencieuse tandis qu'il protestait. Sous les mèches blondes qu'aggloméraient la saleté, ses iris pâles cherchaient à rencontrer le regard de Croupton Sr. Il était difficile de différencier les tâches de rousseurs de la crasse pure et simple qui lui mangeait la figure. Il avait maigri aussi ; jamais il ne lui avait paru aussi misérable que ce jour, comme il luttait – impuissante petite marionnette de chair ! – contre les fers qui l'emprisonnaient. Sa cyphose adolescente rendait saillantes ses épaules, sous le cuir écorché de son blouson. Mais où était donc passé le garçon bravache ? Celui qui, ses A.S.P.I.C. à peine achevés, s'était précipité au manoir Rosier pour se faire enrôler ? Celui qui l'avait embrassée sous le nez des Aurors, avec férocité ? Où était passé ce petit crétin prétentieux qu'elle aimait tant ?
Elle tourna son attention vers le père.
C'était assez…
« Le Seigneur des Ténèbres reviendra, Croupton ! » clama-t-elle d'une voix claire et audible.
La foule frémit. Barty posa sur elle un regard incertain. Elle parla. De la renaissance de son Maître, de leur fidélité, des récompenses qu'elle leur vaudrait. Les Détraqueurs les tiraient déjà en arrière et Barty hurla, désespéré, en se débattant comme un diable.
« Je suis ton fils ! s'écriait-t-il les yeux plein de larmes.
– Non, tu n'es pas mon fils ! postillonnait Croupton Sr. Je n'ai pas de fils ! »
Le temps se rétracta, convulsa, se tordit jusqu'à s'accélérer. Une seconde ils étaient dans la salle d'audience, celle d'après dans un corridor gelé du Ministère, encadrés par un bataillon d'Aurors, la suivante au fond d'une barque. Et la porte d'une geôle grinça. On la poussa dans le dos, elle s'écrasa sur la pierre, se râpant les paumes au point d'en faire perler le sang. Barty, juste en face, trépignait comme un enfant et pleurait, pleurait, pleurait, sans jamais discontinuer. Il poussait des cris inarticulés et vains en secouant les barreaux. Il appelait sa mère. Tournait en rond. Il suppliait la Terre entière de venir à son secours. Quand les Détraqueurs passaient près de sa cellule, ses hurlements déchirants hérissaient la nuque de Bellatrix. Il enfouissait son visage entre ses genoux, collait ses mains sur ses oreilles et réclamait un silence que son esprit harcelé n'était pas résolu à lui offrir.
Parfois, dans un moment d'accalmie inespéré, il levait le nez et clignait des paupières. Il se traînait sur les genoux, le cœur bondissant dans sa cage thoracique, et il glissait une main incertaine entre les cylindres métalliques.
« Bella ? Bella, c'est toi ? »
Et il affichait ce sourire bien à lui, à la fois timide, puéril et insolent.
Ravi, les mots se bousculaient sur sa langue, se chevauchaient dans le désordre. Bellatrix riait dans l'éclat blafard du matin. Par-dessus le mutisme morbide de leurs compagnons d'infortune, elle riait parce qu'il lui disait qu'elle était belle et qu'elle savait qu'il lui mentait outrageusement.
Mrs Croupton, un jour qu'elle visitait son fils, laissa tomber un mouchoir brodé d'absinthe devant sa cellule. Tandis qu'elle avançait dans les bras de son époux, le visage tourné vers la prisonnière, Bellatrix lut sur ses lèvres : A bientôt.
Le carré de tissu entre ses doigts collants lui rappela que la couleur verte symbolisait l'espoir.
Alors elle prit son mal en patience, persuadée qu'elle ne tarderait pas à le retrouver. Dehors, cette fois, loin d'Azkaban.
