Le lendemain matin, alors qu'il était en chemin pour l'appartement de l'assistant maternel, le téléphone de Sho sonna. Il décrocha et eut la surprise d'entendre sa sœur. Il ne l'avait pas appelée comme d'habitude pour la supplier de garder Tami et du coup, elle s'inquiétait.
- Je t'embêterais plus avec ça maintenant, répondit son aîné pour la tranquilliser.
« Ah ah ! Alors tu es allé voir Yokoyama-san ? »
- Et je parie que tu savais très bien que c'était un homme.
« Bien sûr que oui. Mais si je te l'avais dis, t'y serais pas allé, pas vrai ? »
- Hum.
« Alors t'en pense quoi ? Il est doué, pas vrai ? Nan, dis rien, juste le fait que t'y retourne veut tout dire. »
- Comment tu le connais ?
« J'ai essayé de sortir avec lui. Mais il est pas de ce bord. »
- He ?
« Bon, nii-chan, je te laisse, j'ai un entretien ce matin. T'as plus de souci à te faire pour Tami-chan, il va gérer. Jaa. »
La jeune femme raccrocha avant qu'il ait eu le temps de dire quoi que ce soit. Décidément, sa sœur était vraiment incroyable. Elle avait beau être plus jeune que lui, elle savait ce qu'il lui fallait. En lui conseillant Yokoyama-san par ruse, elle savait qu'il trouverait en lui un appui solide, qui lui ôterait un poids des épaules dans sa vie quotidienne. Ce fut donc détendu, qu'il alla sonner chez lui.
- Bonjour, Sakurai-san, dit l'homme en ouvrant la porte. Vous semblez aller bien ce matin.
- Bonjour, Yokoyama-san, sourit Sho. Oui ça va plutôt bien. Je peux vous confier ma petite princesse aujourd'hui encore ?
- Dozo.
Sakurai sortit la fillette de sa poussette, la prit dans ses bras, la câlina un peu, lui fit un bisou, puis la posa à terre où elle se mit immédiatement à crapahuter à quattre pattes en gazouillant. Le spectacle fit sourire les deux hommes, puis Sho prit congé pour retourner travailler.
A partir de ce jour-là, chaque journée se déroula de la même façon. Le matin, Sakurai déposait sa fille chez l'assistant, partait travailler, revenait la chercher le soir et passait plusieurs minutes à discuter avec lui, avant de rentrer chez lui avec elle. Parfois, il lui arrivait même de rester dîner et, au fil des semaines, ce qui n'était qu'une relation professionnelle, se transforma en amitié. Les conversations aidant, les deux hommes se découvrirent pas mal de points communs et il leur arrivait fréquemment d'avoir des fou-rires. Le temps libre de Sho se passait en général avec Yu, qui lui permettait de ne plus se sentir seul. Au bout de quelques mois, alors que tous deux étaient attablés devant un curry maison, Yokoyama prit la parole.
- Dis-moi, Sho, je pensais à quelque chose.
- Hum ? fit l'interpellé en portant son verre de vin à ses lèvres.
- Tu n'habite pas tout près, n'est ce pas ?
- Non, j'ai un peu de marche jusqu'ici, confirma Sakurai.
- Et… c'est pratique pour toi de partir d'ici pour aller travailler, non ?
- Oui, mais où veux-tu en venir ? questionna le père de Tami en reposant son verre après avoir bu une gorgée de son contenu.
- Ben je me disais que vu le temps que tu passe ici, ce serait peut-être plus simple que tu emménage avec Tami-chan.
La stupeur figea Sho sur place. Ils étaient amis et s'entendaient à merveille, mais il n'aurait jamais imaginé que Kimitaka (il trouvait idiot de l'appeler par un prénom qui n'était pas le sien) pensait à quelque chose du genre.
- Alors, qu'est ce que tu en dis ? insista Yokoyama.
- Et bien… je ne sais pas… Je ne suis déjà pas en mesure de te payer régulièrement, alors je ne veux pas devenir un boulet. Ne t'inquiète pas, on s'en sortira très bien Tami et moi.
- Ah mais tu es têtu… Combien de dizaines de fois faudra-t-il que je te répète que je me fiche de ça ? Je suis assez bien payé par ailleurs pour ne pas avoir à m'en inquiéter. De plus, je suis propriétaire de mon appartement, alors si c'est le partage du loyer qui te pose problème, oublie, tu n'auras rien à payer.
Sakurai se leva, traversa le salon et s'approcha de la fenêtre, pensif. Il était vrai qu'habiter sur place lui éviterait de réveiller sa fille le matin pour courir dans le froid jusque chez son ami il serait également plus près de ses employeurs et ne plus avoir de loyer à payer lui retirerait une sacré épine du pied. Sans compter qu'il ne serait plus seul. Pourtant, bien que la proposition vienne de Yokoyama, il hésitait à l'accepter. Par crainte de devenir dépendant de lui, alors qu'il s'était toujours fait un devoir de s'en sortir seul.
- Sho ? le rappela doucement l'assistant maternel.
- Il faut que je réfléchisse, Kimi, je peux pas te donner une réponse comme ça. Mais c'est très gentil. Vraiment, j'apprécie ta proposition.
- Wakatta. Prend le temps qu'il te faut, mais prend bien en compte tous les avantages.
Le plus jeune (bien qu'ils aient trente ans tous les deux) hocha la tête. Avait-il rêvé ou la voix de son ami contenait un peu de déception à l'instant ?
- Et tes avantages à toi, quels seraient-ils si j'acceptais ? questionna de nouveau Sakurai.
- Je ne serais plus seul. Et ça tu n'as pas idée de la valeur que ça a pour moi.
- Tu te sens seul ? Alors que tu es entouré en permanence ? s'étonna Sho en se tournant vers lui.
Le visage de son aîné de quelques mois s'était un peu assombri. Il allait s'excuser d'en être la cause, lorsque Yokoyama reprit la parole.
- J'adore les enfants, tu le sais, mais ils ne remplace pas une compagnie adulte. Toi excepté, les parents ne parlent pas avec moi à part quelques mots sur la journée des petits. Je fais un peu partie des meubles pour eux. Tu n'imagine pas comme je suis heureux quand tu reste simplement dîner, alors si tu étais là chaque jour…
- Mais tu ne me verrais pas beaucoup plus, tu sais. Tu connais la longueur de mes journées…
- Et toi, tu ne te sens pas seul, avec juste Tami-chan pour compagnie ? Tu ne serais pas content d'avoir quelqu'un qui t'attend le soir, quelqu'un pour te souhaiter la bienvenue à ton retour et partager des choses avec toi ?
Ouch. Son ami venait de mettre le doigt exactement là où ça faisait mal. Oui il se sentait seul. Son couple avec Mako avait eu des hauts et des bas, il se passait rarement une journée sans qu'ils s'engueulent pour une raison ou une autre, surtout quand elle rentrait ivre à quatre heures du matin en réveillant Tami et ils n'étaient pas souvent d'accord sur l'éducation à donner à leur fille… mais au moins ils étaient deux, ils se parlaient plus ou moins et la vie avançait comme ça. Lorsqu'elle était partie du jour au lendemain en clamant qu'entre lui et leur fille elle se sentait emprisonnée, il n'avait plus eu personne pour discuter et, dans la mesure où un si jeune enfant que le leur ne parle pas encore, il monologuait la plupart du temps en lui parlant malgré tout. C'était les discussions qui lui manquaient le plus depuis son départ, puisqu'il n'y avait plus d'amour entre eux depuis un bon moment déjà. Et à cet égard en plus du reste, la proposition de Kimitaka était séduisante… mais il fallait vraiment qu'il réfléchisse.
- Je te donnerais une réponse bientôt, finit-il par dire après plusieurs minutes de silence. Pour le moment, Tami et moi allons rentrer.
- D'accord.
Le plus jeune des deux traversa l'appartement pour récupérer sa fille qui dormait paisiblement dans son berceau, la rhabilla chaudement et la replaça dans sa poussette avec une petite couverture, avant de remettre son propre pull et son manteau.
- A demain, Kimi, sourit Sakurai en se chaussant.
- A demain, Sho.
La porte se referma et le jeune papa reprit la direction de son propre appartement, perdu dans ses pensées. Après la conversation qu'il venait d'avoir avec son ami, jamais le studio ne lui avait paru si vide et froid. Avec Kimitaka, tout lui paraissait plus vivant, plus chaleureux. Il soupira et débarrassa de tous ses vêtements chauds, sa petite Tami que le froid extérieur sur son petit visage avait réveillée malgré tout et qui gesticulait dans la poussette en poussant des petits cris impatients qu'il avait appris à interpréter comme « dépêche-toi, j'ai chaud ». Il la prit dans ses bras, la changea par sécurité, puis s'installa avec elle dans le sofa en tissu fatigué.
- Qu'est ce que tu en pense, ma puce ? Ca te plairait, à toi, de vivre là-bas avec Kimi ? Il s'occupe bien de toi, ne. Il est gentil avec toi. Tu serais contente ?
Il lui posait toutes ces questions par pure rhétorique puisqu'elle ne pouvait pas lui répondre. Le bébé posa ses petites mains sur le visage de son père et il appuya tout doucement les siennes dessus.
- Tu sais… je l'apprécie vraiment énormément… mais ça me fait peur. C'est pas normal parce que… parce que c'est un homme aussi, tu vois. C'est une part de moi que j'ai toujours enfouie parce que j'en ai honte… Pourquoi ça refait surface ?
Il y avait peu de chances qu'il obtienne une réponse à cette question. Et il se sentait tellement embarrassé. Cette « part de lui », il aurait voulu qu'elle n'existe pas, mais depuis l'adolescence, les hommes l'attiraient autant que les femmes et il avait toujours trouvé ça aussi anormal que gênant. Alors, à chaque fois que l'un commençait à lui plaire un peu trop, il sortait avec une fille pour l'oublier. Entre ses quinze ans et ses vingt-cinq ans, il avait ainsi eu plus d'une trentaine de copines, qui étaient toujours de simples palliatifs. Jusqu'à ce qu'il rencontre Mako et qu'il en tombe sincèrement amoureux. Elle était gentille, compréhensive, intelligente… le courant était tout de suite passé entre eux et il espérait qu'elle serait celle qui lui ferait oublier définitivement ses mauvais penchants. Du reste, ça avait fonctionné à merveille pendant des années. Du moins… jusqu'à ce qu'il rencontre Kimitaka. Ses vieux démons avaient alors ressurgi sans qu'il puisse les en empêcher. Il s'était trouvé des excuses au fait qu'il l'attire autant : la fatigue, la solitude… mais aucune ne tenait la route. Et plus il le côtoyait, plus cette attirance s'accentuait, plus il se sentait étrange en sa présence… Parfois ça en devenait même si fort qu'il avait envie de fuir. C'était anormal. Aimer les hommes était anormal. Il ne devait pas. Il se répétait ça en boucle, mais rien n'y faisait et il n'avait pas le courage de s'éloigner définitivement pour échapper à l'emprise que son aîné avait sur lui sans même le savoir. Et à présent, il se retrouvait dans une situation inextricable, parce qu'il était évident qu'habiter avec lui, lui faciliterait la vie à tous points de vue, mais la tentation serait également permanente. Et il ignorait dans quelle mesure il serait capable d'y résister.
- Aaaaaaah ! s'exclama-t-il en se frottant furieusement le crâne. Pourquoi la vie est-elle si compliquée ?
Pour toute réponse, Tami bâilla et frotta ses yeux de ses petits poings.
- Pardon, ma puce, je te fais veiller pour rien. Je ne suis vraiment pas un papa très doué, dit-il au bébé.
Il l'emmena dans la salle de bain, lui mit sa grenouillère jaune poussin, puis la porta dans la chambre et lui fit un bisou, avant de la déposer dans le berceau situé à un mètre à peine de son propre lit.
- Oyasumi, mon petit ange, sourit-il, avant de quitter la pièce pour aller s'affaler sur le canapé.
Il alluma la télévision, zappa un moment avant de s'arrêter sur une chaîne qui diffusait un documentaire sur les pingouins et, bien que son regard reste rivé sur l'écran, ses pensées dérivèrent à nouveau vers son problème du moment. Y penser si activement fit qu'il ne se traîna dans son lit qu'aux environs de quatre heures du matin.
