Ce furent les pleurs de Tami, qui titrèrent le jeune papa épuisé de son sommeil. Il avait seulement dormi trois heures et se sentait dans un état lamentable. Il se traîna à la douche, avala un café trop fort et alla réveiller son petit bout en la prenant dans ses bras.

- Papa !

Le mot surprit tellement le concerné, qu'il sursauta et écarquilla les yeux.

- Tu as parlé, mon cœur ! Redis-le ! s'exclama-t-il.

- Pa-pa !

Très ému, il serra fort sa fille contre lui et la couvrit de bisous.

- C'est bien, ma chérie, papa est fier de toi, sourit-il.

Il la changea, puis l'installa dans sa chaise haute le temps de préparer son biberon, tout content. Lorsqu'il l'eut nourrie et habillée, il se dépêcha de la mettre dans sa poussette et de sortir. Il était pressé d'annoncer la nouvelle à son « ami ».

- Kimi, Tami a dit « papa » ce matin ! s'exclama-t-il dès que son aîné eut ouvert la porte.

- Je suis content pour toi. Mais tu as l'air fatigué.

- J'ai dormi que trois heures…

- Ca va aller pour le travail ? s'enquit immédiatement Yokoyama.

- Il faut bien… bâilla-t-il.

- C'est la petite qui t'as empêché de dormir ? Elle a pleuré ?

- Non, elle fait ses nuits, elle y est pour rien.

Il ne pouvait pas lui dire « c'est à cause de toi que j'ai pas dormi ». Déjà parce qu'il avait du mal à l'admettre lui-même, ensuite parce qu'il serait mortellement gêné s'il devait le dire à voix haute.

- Si tu as des soucis, tu peux m'en parler, tu sais.

- Non, ça va. T'inquiète pas.

Ils se sourirent et Sho alla déposer Tami endormie dans son berceau.

- Ne, Kimi, en vérité, j'ai passé la nuit à réfléchir à ta proposition… dit Sakurai en regardant seulement sa fille.

- Oh… Tu n'aurais pas du sacrifier ta nuit pour ça. Qu'est ce qui en est ressorti ?

- Je… J'accepte. Ce sera plus facile pour tout le monde. Enfin surtout pour Tami et moi.

- Je suis content.

Un sourire éclairait la voix de l'aîné alors qu'il prononçait ces mots, à tel point que Sho tourna la tête pour le regarder. Leurs regards s'accrochèrent et le temps sembla s'arrêter. Le plus jeune des deux trentenaires sentit alors son cœur battre plus vite et son souffle s'accélérer.

- Sho… murmura Yokoyama.

- Kimi, je… je…

Non, il ne devait rien dire. S'il continuait, tout changerait et ses mauvais penchants reprendraient le dessus. C'était déjà assez qu'il vienne d'accepter la cohabitation.

- Je dois y aller, dit-il brusquement en battant en retraite vers la porte.

Mais il n'en eut pas le temps, car son « ami » le retint par le poignet.

- Qu'est ce que tu essaye de fuir au juste ?

- Je ne fuis pas. Qu'est ce qui te fait croire que je fuis ?

- Tu allais me dire quelque chose, mais tu t'es arrêté. Qu'allais-tu dire, Sho ?

- Rien du tout, répondit bien trop vite ce dernier en dégageant doucement son poignet. Je dois partir, sinon je vais être en retard.

- Ne te fuis pas toi-même, Sho. Ne te mens pas, à quoi ça sert ?

- De quoi tu parle ? demanda ce dernier en remettant ses chaussures.

Mais au lieu de répondre, Yokoyama attira son cadet contre lui en entourant sa taille d'un bras et posa ses lèvres sur les siennes. Pris par surprise, le plus jeune ne réagit tout d'abord pas, puis se laissa faire et tenta même de répondre au baiser, avant de se rendre compte de ce qu'il faisait. Il s'arracha soudainement à l'étreinte, le cœur battant à tout rompre et posa sur le plus âgé un regard d'animal aux abois. Non, il ne fallait pas ! A aucun prix ! Pourquoi ? Que lui prenait-il ? C'est alors qu'il se rappela d'une phrase que sa sœur Mai avait prononcé le deuxième jour où il avait connu Yokoyama : « J'ai essayé de sortir avec lui. Mais il est pas de ce bord. ». Mais il est pas de ce bord… En fixant son « ami », Sakurai réalisa que ça signifiait que Kimitaka n'aimait pas les femmes. Ce qui expliquait qu'il vienne de l'embrasser.

- Oh là, du calme, Sho… Je ne vais pas te sauter dessus.

- C'est pour ça que tu m'as proposé d'emménager ici ?

- Ne me prête pas des intentions que je n'ai pas. J'étais sincère, répondit Yokoyama en fronçant les sourcils.

- Alors pourquoi ?

- Pour te faire comprendre qui tu es en réalité.

- He ?

- Depuis combien d'années te mens-tu, Sho ?

- A quel propos ?

- Cette question veut dire que tu te mens sur beaucoup de choses, mais je parlais de ta sexualité.

- He ?

- Depuis combien de temps te convaincs-tu que tu n'aime pas les hommes ?

Le plus jeune sursauta… et prit la fuite. Il ne voulait pas s'entendre dire ça. Il ne voulait pas que tout ce qu'il avait enfoui au plus profond de lui depuis toutes ces années, ressurgisse et bouleverse sa vie. Même s'il devait bien avouer que le baiser de Kimitaka l'avait remué et qu'il l'avait apprécié. Non, c'était même justement pour cette raison, qu'il ne devait pas céder. Surtout pas. Il avait réussi à fuir pour cette fois, mais il y avait fort à parier que son « ami » n'en resterait pas là, à présent qu'il avait découvert son secret. Du coup, rester avec lui jour après jour sans craquer allait devenir aussi difficile que problématique.

Sa journée passa bien trop vite pour sa tranquillité d'esprit et il fit même une heure supplémentaire, mais il allait bien devoir retourner chercher sa fille et faire ainsi face à Kimitaka. Il prit son temps et, une fois devant la porte, inspira profondément. Il lui suffisait de faire comme si rien ne s'était passé.

Comme s'il le guettait, la porte s'ouvrit presque immédiatement.

- Ca va, Sho, tu n'as rien ?

- Non, pourquoi ? demanda le plus jeune en s'efforçant d'avoir l'air normal.

- Il est très tard par rapport à d'habitude et tu n'as pas appelé. Je m'inquiétais.

- Oh… Gomen… On m'a demandé de rester plus tard, alors… mentit Sakurai.

- So ka. Wakatta, mais pense a prévenir si ça doit arriver à nouveau.

- Hum. Bon, on va rentrer.

- Ok. Quand veux-tu emménager ?

Il y eut un blanc, puis, sans le regarder, le cadet répondit :

- Ano, je… ne suis plus si sûr que ce soit une bonne idée…

- Nande ? Tu as peur de toi-même, parce que tu t'es rendu compte de ce que tu es ?

- Non…

- Alors pourquoi ? donne-moi une seule bonne raison et je te laisserais tranquille.

Bien sûr, il n'en avait pas la moindre, mais tenta de s'en sortir par une pirouette.

- Pourquoi tu insiste tant, Kimi ? Pourquoi ça a tant d'importance pour toi ?

Cette fois, il osa le regarder en face. Il voulait comprendre et surtout faire face à ce qu'il ressentait, même si c'était mal, même si c'était anormal. Il voulait s'il en était capable.

- Pour deux raisons. D'abord, parce que ça me rend dingue de te voir nier ton homosexualité ou du moins ta bisexualité avec tant de force. Et ne proteste pas, je le sais parce que dans tes réactions, je retrouve les miennes il y a quelques années. Quant à la raison principale… je la croyais évidente.

- He ?

- Tu crois vraiment que j'embrasserais le premier venu, même en étant ami avec ? demanda l'aîné avec indulgence, devant l'air ahuri de son cadet.

- Ano… non mais…

- Tu m'as tapé dans l'œil dès que je t'ai vu, mais j'ai préféré attendre jusqu'à être sûr de mes observations.

Devant le silence qui suivit sa révélation, il se hâta d'ajouter :

- Attention, je n'essaye pas de te forcer à quoi que ce soit. Je voulais juste que tu prennes conscience de certaines choses. Pour ton propre bien et celui de Tami-chan. Personne ne peut être totalement heureux en se reniant.

Le silence se prolongea du côté de Sho, comme s'il méditait ce que son interlocuteur venait de lui dire.

- Je… rentre. Oyasumi, Kimi, souffla Sakurai en se dirigeant ver la porte.

- Tu n'oublie pas quelque chose dans ton empressement à fuir encore ?

- He ?

- Ta fille, Sho, rigola Yokoyama.

Ah oui, s'il commençait à être assez troublé pour zapper totalement sa fille, c'était qu'il y avait un problème. Embarrassé, il courut presque jusqu'à la chambre où dormaient tous les enfants que gardait l'assistant maternel, prit sa fille dans ses bras et la serra doucement comme un rempart miniature contre la foule de choses qu'il pensait et ressentait. Puis, sans jeter le moindre regard à son « ami », il quitta l'appartement. Jamais il ne s'était senti aussi chamboulé, aussi troublé, ni aussi… En fait, il ne savait pas exactement comment il se sentait, ni pourquoi il prenait la fuite pour la seconde fois en même pas vingt-quatre heures. Apprendre soudain que son unique ami ne le voyait justement pas que comme un ami, l'avait autant bouleversé, que de savoir qu'il avait attendu tous ces mois pour le lui dire. Il savait qu'il ne pourrait pas fuir le lendemain. Il allait falloir qu'il prenne une décision : ou rompre tout contact avec Kimitaka… ou accepter une réalité trop longtemps refoulée et ce qui en découlait. Avec toutes ces pensées qui s'entremêlaient dans sa tête, autant dire que, pour la seconde fois d'affilée, la nuit fut courte, mais à son réveil, il avait pris une décision qui allait changer le cours de sa vie à tout jamais. Il n'était sûr de rien, mais il devait s'y tenir pour réussir à se connaître. Si tout fonctionnait, alors il aurait gagné quelque chose qui n'avait pas de prix.

Ce fut donc d'un pas décidé qu'il poussa sa fille à travers les rues, tout en évitant soigneusement de penser à quoi que ce soit, de crainte de se dégonfler au dernier moment. Pourtant, malgré sa résolution, il se mit à ralentir le pas de plus en plus au fur et à mesure qu'il se rapprochait de l'appartement. Une fois devant la porte, il leva la main, inspira et sonna.

Le battant s'ouvrit sur un Yokoyama échevelé et… seulement vêtu d'un boxer.

- Sho ? Tu as vu l'heure ? Tu es tombé du lit ? fit-il en bâillant.

- Heu non, je sais pas. Ecoute, il faut que je te parle, répondit le cadet en concentrant son regard sur le visage de son vis-à-vis.

- A cinq heures et demi un samedi ? Il y a un problème ?

- Je peux entrer ?

Visiblement dérouté par la volonté du plus jeune et encore ensommeillé, Yokoyama s'effaça pourtant pour le laisser entrer. Il alla déposer sa fille dans la chambre, pendant que Kimitaka préparait deux tasses de café bien fort, en bâillant à qui mieux mieux. Il revint alors s'assoir en déposant la tasse devant son visiteur plus que matinal.

- Alors, tu… (il bâilla) m'explique ?

- Je suis venu terminer notre conversation d'hier.

- He ?

- La phrase que je n'ai pas finie.

- Et tu veux la finir à cinq heures et demi du matin ?

- Oui. Tant que j'en ai encore le courage.

- Alors je t'écoute, bâilla de nouveau Yokoyama en le fixant.

Il y eut un silence, comme s'il devait penser à chaque mot qu'il allait prononcer. Le plus âgé le vit crisper les poings comme pour se donner un courage supplémentaire.

- Ano… avant, est ce que tu pourrais… t'habiller ?

- Pourquoi ? Je te déconcentre ? sourit l'aîné.

- Onegai, Kimi…

- Ok ok… bâilla l'assistant maternel.

Celui-ci alla dans sa chambre et passa rapidement un pantalon, ainsi qu'un t-shirt, avant de revenir. Il ne prononça pas le moindre mot, mais dévisagea son cadet.

- Kimi, je… j'ai bien réfléchi à tout ce que tu m'as dis… et je… En fait tu… tu m'attire presque depuis le départ… et…

- Et ?

- Et je… crois que je…

- Allez, Sho, tu peux le dire, je le sais.

- Mais tu sais ce que je veux dire.

- Oui, mais il faut que tu le dises toi-même, sinon ça n'a aucune valeur.

Savoir que son interlocuteur savait et qu'il attendait simplement son aveu, mettait une pression supplémentaire sur les épaules du cadet, qui se mettait déjà la pression à lui-même.

- Je crois que je suis tombé amoureux de toi.

Aucune réponse ne parvint du côté de l'aîné, mais à la place, le plus âgé des deux se rapprocha de lui, le prit dans ses bras et l'embrassa.

- Il en aura fallu, du temps, pour te convaincre… Tu es vraiment têtu, ne… murmura Yokoyama.

Encore embarrassé, Sakurai ne répondit pas, mais resta immobile tout contre lui. Cette décision de s'accepter et cet aveu de sentiments envers un homme, étaient les premiers pas vers un chamboulement de sa vie et de celle de sa fille.