Note de l'auteur :

Navrée de mon retard. J'avais fini le chapitre à temps, mais je l'ai relu au moins un million de fois sans qu'il ne m'aille tout à fait. Au final, heureusement que j'ai attendu. J'ai fini par trouver comment le faire passer de chapitre-relativement-important-mais-qui-ne-me-plaisait-pas à chapitre-très-important-avec-des-indices-et-que-je-me-suis-régalée-à-réécrire. Ah, et il est plus long que prévu. Au cours de l'amélioration, il a gagné vingt pages. J'ai pensé le couper en deux, mais comme vous avez déjà patienté, le voilà en entier.

D'un côté, la première partie colle de près à ce qu'il se passe dans le livre (j'ai fait de mon mieux pour éviter les redites bien sûr, mais certains passages sont obligés). De l'autre, je commence vraiment à m'éloigner du style de Rowling, et la deuxième moitié prend quelque peu ses distances avec le livre 1.

Merci pour votre enthousiasme et vos reviews (j'en profite pour remercier Louise, qui a posté en anonyme). Je travaille beaucoup sur cette histoire. Vos retours me font extrêmement plaisir. N'hésitez pas à me laisser un petit mot, même si vous avez l'impression que les autres ont tout dit. Ça compte beaucoup pour moi.

Voilà, c'est tout. Bonne lecture !

Musique : "Hagrid Flashback", de John Williams. Vous pouvez trouver ce morceau dans les Harry Potter Recording Sessions, postées sur Youtube.


-3-

À LA CROISÉE DES CHEMINS

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« Deux grands yeux noirs vinrent se montrer derrière le judas de la porte, regardèrent un instant les visiteurs, puis disparurent ; mais la porte ne s'ouvrit pas. […] Les deux yeux apparurent encore, ils avaient presque l'air triste, mais peut-être n'était-ce qu'une illusion d'optique provoquée par la flamme du gaz qui brûlait en sifflant au-dessus de leur tête sans donner cependant plus qu'une faible lueur. »

Le Procès

Franz Kafka


Harry ne parvenait pas à détacher ses yeux du géant. Au coin du feu aux lueurs dorées, et dont les bûches s'affaissaient parfois en exhalant des braises, il paraissait sorti tout droit d'un conte de fées. Harry avait oublié toutes ses questions, toutes ses angoisses, juste frappé de voir en face de lui quelqu'un de si différent.

Différent ! Le cœur de Harry se serra, en même temps qu'il se mettait à battre plus fort. Différent des autres personnes, comme Harry l'était des Dursley. Différent dans son être et dans ses gestes. Le géant – il ne parvenait pas à l'appeler autrement dans sa tête – s'était avancé pour s'asseoir dans le fauteuil en face du sien. Il avait des gestes étonnamment délicats pour un être d'une telle taille. Sans doute craignait-il de casser quelque chose. Mais heureusement, le dossier et les accoudoirs étaient assez grands pour lui.

A présent, il regardait Harry en train de le regarder. Malgré qu'il ne puisse voir sa bouche sous sa barbe, Harry devinait son sourire dans ses yeux.

« — Eh bien, Harry, finit par dire le géant avec beaucoup de douceur. Je ne t'ai pas fait peur, j'espère ? »

Il semblait inquiet à cette idée. Harry, se souvenant qu'il avait une voix, s'empressa de le rassurer. De sa bouche sortit un coassement un peu étrange lorsqu'il dit :

« — Non… Non monsieur. Vous ne m'avez pas fait peur. »

Pourtant, sa voix était celle d'un petit garçon effrayé. Il s'aperçut qu'il était enroulé au fond du fauteuil comme un des chats effarouchés de Mrs Figg. Il s'empressa de descendre ses jambes, et de reposer ses pieds au sol. Il se sentit exposé en agissant ainsi : Harry se ramassait toujours sur lui-même quand il s'asseyait, surtout dans les situations qui le mettaient mal à l'aise. Et avec les Dursley, on n'était jamais à l'aise.

Hagrid balaya sa phrase d'un geste de sa main.

« — Appelle-moi Hagrid, c'est comme ça que tout le monde dit, fit-il d'un ton bourru. Rubeus Hagrid, Gardien des clefs et des lieux à Poudlard. »

Après qu'il eut prononcé ces mots, les yeux du géant se fixèrent sur son visage d'une manière très particulière. On aurait dit qu'il guettait une expression spéciale, un signe montrant que Harry l'avait bien compris.

Harry, lui, tâchait d'analyser sa phrase. Son cerveau lui semblait tourner bien plus lentement que ce qu'il aurait dû, embrouillé à la fois par la fatigue, la chaleur, la faim – il n'avait pas dîné – et par le trop-plein d'incertitudes et d'interrogations qui lui passaient par la tête. Il finit par s'humecter les lèvres, et demanda très bas :

« — Excusez-moi, monsieur… Hagrid… Mais… Qu'est-ce que c'est, Poudlard ? »

Tout à fait instinctivement, il rentra sa tête entre ses épaules. Il craignait une réaction violente, puisqu'il avait posé une question. Mais le géant parut plus effaré qu'en colère. En même temps, il ne semblait pas vraiment surpris, comme s'il s'attendait à ce genre de réponse de sa part.

« — Par la barbe de Merlin… Lâcha-t-il. Alors, c'est vraiment comme Sirius l'avait dit… Je pensais qu'il exagérait. »

Le géant avait soudain l'air tout aussi perdu que lui. Il tourna son regard vers le feu, puis à nouveau vers Harry, puis sur ses immenses mains vides. Il en passa une sur son visage, faisant crisser la barbe. Il était complètement démuni.

« — Tu ne sais pas ce qu'est Poudlard… Murmura le géant, désemparé. Il faut tout que j'explique… Vraiment tout… Par la barbe de Merlin. » Répéta-t-il.

Hagrid regardait dans le vide. Il releva brusquement les yeux vers Harry, et le questionna, anxieux :

« — Et tes parents, Harry ? Qu'est-ce qu'ils t'ont dit à propos de tes parents ? »

Par « ils », il entendait les Dursley, bien entendu. Cela lui fit bizarre, d'entendre parler d'eux de la façon dont ils s'adressaient à lui, d'un pronom personnel distant et agressif. Le géant était clairement révolté, et pour la première fois, prêt à céder à la colère. Harry réfléchit rapidement, et répondit un peu trop vite :

« — Oh, je sais que… Ils sont morts dans… Dans un accident, et… Enfin… »

Sa voix s'étrangla. Il acheva péniblement, cherchant son air :

« — On ne parle pas beaucoup d'eux à la maison. »

Les yeux du géant se firent plus grands encore, plus désolés aussi. Harry n'aimait pas être regardé avec pitié, mais là, c'était plus doux que de la pitié. Ça n'avait rien à voir avec les regards condescendants des voisins, ou les murmures sur « ce petit Potter qui n'a que la peau sur les os… Pétunia m'a dit qu'il refusait de manger… Il a des problèmes psychologiques, à ce qu'il paraît. ». Ça n'était pas de la pitié… C'était de la compassion.

D'une voix tout aussi perdue que la sienne, le géant se désola :

« — Tu ne sais même pas qui tu es… »

Décontenancé, un peu vexé aussi, Harry ouvrit la bouche. Il voulut affirmer qu'il savait très bien qui il était, qu'il était le fils de Lily et James Potter, décédés dans un accident de voiture, qu'il était brun aux yeux verts, asthmatique, myope, et… Et… Un sentiment de vide semblable à celui qu'il voyait dans les yeux du géant l'envahit d'un seul coup. Il referma la bouche. Savait-il vraiment ? Alors qu'il n'avait pas la moindre idée d'à quoi ressemblaient ses parents, et de pourquoi toutes ces choses bizarres se produisaient autour de lui ? Ses yeux le brûlèrent derrière ses lunettes. Il ne pleura pas : Harry avait l'habitude de refouler les larmes. Mais elles affluaient à ses yeux avec plus de violence que jamais.

Il ne savait pas. Non, il ne savait pas. Le vide lui comprimait la gorge.

Le géant dut le voir. Brusquement, le rouge lui monta au visage et colora l'espace autour de ses yeux que Harry pouvait distinguer. Il abattit son poing sur un des accoudoirs avec un grand craquement, et Harry sursauta.

« — CES IMBECILES ! Rugit le géant. Harry Potter, ne rien savoir ? Ignorer la vérité pendant dix ans ? Ah, heureusement qu'on ne m'a pas laissé les voir en même temps que toi ! Je les aurais changés en chair à saucisse, si je les avais eus sous la main, tu peux me croire ! »

Hagrid interrompit sa tirade. Il s'était rendu compte que Harry, yeux écarquillés et pétrifié contre le dossier de son siège, était muet de peur. Le géant était aussi effrayant en colère que rassurant lorsqu'il était entré dans la pièce. Aussitôt, la fureur retomba, et la couleur de ses joues s'abaissa jusqu'à disparaître, comme le mercure d'un thermomètre qu'on plonge dans l'eau froide. Hagrid eut l'air navré qu'il ait peur de lui.

« — Je suis désolé Harry, je n'aurais pas dû m'emporter. C'est juste que… D'entendre ça, après tout ce temps à m'inquiéter… A nous inquiéter… Et maintenant, tu vas entrer dans ce monde-là, et tu ne sais rien… Tu n'es même pas préparé… »

Sa voix s'altéra. Lui-aussi était au bord des larmes. Il tira de la poche de son manteau un mouchoir à pois aussi grand qu'une nappe, puis se moucha dedans. Le bruit de trompette était étonnamment fort et comique, après toute cette tension. Les épaules de Harry se détendirent légèrement.

Le géant rangea son mouchoir, et soupira. Il paraissait soudain très las, écrasé par l'énormité de la tâche à accomplir.

« — Préparé à quoi ? » Osa demander Harry.

Hagrid le fixa avec une telle compassion que c'en était gênant. Harry baissa les yeux, ses joues le chauffant. Hagrid leva et abaissa plusieurs fois ses mains au-dessus des accoudoirs, pliant ses doigts bien plus grands que ceux de l'oncle Vernon, mais si différents aussi. Ils ne ressemblaient pas à des saucissons, mais des mains de géant, tout simplement. Les mains d'un géant habitué à manier des charges qui auraient écrasé un être humain sous leur poids, dans la rudesse d'une forêt noire.

« — Je ne sais pas si je suis le mieux placé pour te répondre, dit Hagrid au bout d'une longue pause. Le professeur Dumbledore m'a dit que je m'en sortirais, mais si tu ne sais vraiment rien… Il aurait dû envoyer quelqu'un d'autre… Je n'aurais jamais dû accepter, je suis un incapable… Ne sais même pas par où commencer… »

Il était si triste, si furieux contre lui-même, que Harry décida de lui donner un coup de pouce. Il ne le connaissait que depuis quelques minutes, mais il n'aimait pas le voir embarrassé ou chagrin.

« — Qu'est-ce que c'est, Poudlard ? » Répéta-t-il.

Le géant revint à la réalité. Il plongea la main à l'intérieur de sa veste et en fouilla les poches intérieures en marmonnant :

« — Voyons, oui, où avais-je la tête ? Le mieux c'est que… Le mieux c'est que je te donne ta lettre en premier. Voilà, c'est ça. Et après, tu me poseras tes questions. Toutes les questions que tu veux. »

Cette dernière phrase était particulièrement étrange et excitante pour Harry, dont le cœur s'emballa. Toutes les questions qu'il voulait ? Et on allait y répondre, pour de vrai ? Il avait à nouveau les larmes aux yeux, mais d'émotion maintenant.

Dans le manteau du géant, quelques poches bougeaient. Elles étaient au moins trois fois plus grandes que celles du jean de Harry. De l'une d'elle jaillit soudain une petite tête d'oiseau brun qui hulula avec mauvaise humeur. Bouche-bée, il l'observa pendant que Hagrid fouillait toujours dans un bruit de ferraille et de froissements. A la forme du bec et des yeux, il reconnut un hibou. Hagrid le renfonça du doigt dans sa cachette, et comme à un jeu où il faut parvenir à frapper des têtes en plastique avec un marteau, un loir surgit au même instant d'une poche opposée, ensommeillé et outré lui-aussi.

Hagrid le remit à sa place également, et parvint enfin à trouver ce qu'il voulait avec un « Haha ! » triomphant. Il le tira du manteau. Sa main gigantesque lui tendit une lettre minuscule en comparaison. Harry la prit entre ses propres mains tremblantes, et la retourna pour l'ouvrir. Etait-ce possible que dans une si petite chose, il ait réponse à tout ?

Cette enveloppe était très différente du courrier que Harry avait l'habitude de porter à l'oncle Vernon. Elle était en parchemin jauni et lourd, sans rien de commun avec les habituelles publicités ou factures. Elle était cachetée avec de la cire rouge, sur laquelle un sceau était frappé. Il la leva devant lui pour mieux voir : un blaireau, un lion, un serpent et un aigle entouraient un P majuscule.

Lorsqu'il lut son nom, tracé à l'encre verte comme sur l'invitation de la remise des prix, Harry frémit de plaisir anticipé. Il n'avait jamais reçu de courrier.

« Mr Harry Potter

Petit salon du Chaudron Baveur

Fauteuil le plus proche de la cheminée

Londres, Charing Cross Road »

Renonçant à comprendre comment on avait pu savoir qu'il serait dans ce fauteuil précis, Harry décacheta l'enveloppe. Il y mit beaucoup d'attention pour ne pas déchirer le papier : il voulait la conserver ensuite. Il leva brièvement les yeux pour vérifier si sa lenteur n'énervait pas le géant, mais celui-ci avait au contraire l'air de la trouver normale. Harry retint son souffle en dépliant la lettre. Les premiers mots le frappèrent instantanément.

« COLLÈGE DE POUDLARD, ÉCOLE DE SORCELLERIE »

Le cœur de Harry s'arrêta. Il eut la sensation d'étouffer. Une sensation très différente de ses crises d'asthme. C'était comme si l'air dans ses poumons avait simplement disparu. Magiquement disparu.

Il fixa les mots sans ciller, à s'en brûler la rétine, craignant à moitié qu'ils ne disparaissent. Il les relut tellement de fois qu'ils perdirent tout leur sens, pour ne plus former qu'un son attaché et sans signification. Il cligna des yeux, les mots ne disparurent pas, bien qu'un peu brouillés. Sorcellerie. Ecole de sorcellerie.

Ça ne pouvait pas être vrai. C'était une blague. Cette pensée fut sa première réaction. Puis des vagues de chaud et de froid traversèrent le corps de Harry, ses bras, ses mains. Ses doigts fourmillaient, et ses ongles s'enfoncèrent dans la lettre, pour s'en décrisper aussitôt de peur de l'abîmer. Ça ne peut pas être vrai ! Continua la petite voix agaçante, dans le néant de sa tête. Toute pensée cohérente avait disparu.

Et pourtant…

Sa chair qui se changeait en caoutchouc sous la morsure du chien… Son cri qui rallumait la lumière… Sa peur qui transformait des chats miteux et les plantes en animaux féroces… Tous ces incidents…

Le chaudron de Mrs Figg lui revint aussi, et les photos qui bougeaient. Et sa réflexion, la maison d'une sorcière… C'était de la magie qu'il faisait ? Mais la magie n'existait pas ! Mais ce qu'il avait vécu n'était pas non plus censé exister… Et ce géant…

Harry leva la tête, désespéré, en quête d'une réponse. Mais Hagrid ne le regardait plus, les yeux plongés dans les flammes. Il lui sembla qu'il évitait de l'observer par pudeur, car le peu de sa peau qu'il voyait était à nouveau coloré de rose. Une telle délicatesse chez une telle personne, qui aurait pu l'écraser d'une pichenette… C'était déconcertant. Si Dudley, lui, avait eu cette taille, il ne s'en serait pas privé.

Conscient du fait que ses pensées dérivaient, et qu'il commençait à suffoquer, Harry tira précipitamment la ventoline de sa poche. Hagrid lui jeta un coup d'œil intrigué lorsqu'il en aspira. Harry la remit à sa place, respira profondément, et reprit sa lecture. Le géant avait dit qu'il répondrait à tout. A toutes ses questions. Il allait donc lire, et ensuite demander. Une chose à la fois.

Calme-toi, Harry, se répéta-t-il. Tout ira bien. Tu sauras tout.

La perspective était merveilleusement rassurante. Cela n'empêcha pas le tournis de le prendre alors qu'il lisait, et glissait en chute libre dans ce monde qu'il ne connaissait pas.

« Directeur : Albus Dumbledore

Commandeur du Grand-Ordre de Merlin

Docteur ès Sorcellerie, Enchanteur-en-chef, Manitou suprême de la Confédération internationale des Mages et Sorciers, Fondateur et dirigeant de l'Ordre du Phénix.

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Cher Mr Potter,

Nous avons le plaisir de vous informer que vous bénéficiez d'ores et déjà d'une inscription au collège Poudlard. Vous trouverez ci-joint la liste des ouvrages et équipements nécessaires au bon déroulement de votre scolarité.

La rentrée étant fixée au 1er septembre, nous attendrons votre hibou le 31 juillet au plus tard.

Veuillez croire, cher Mr Potter, en l'expression de nos sentiments distingués.

.

Minerva MacGonagall

Directrice-adjointe »

Une autre lettre était jointe. Harry laissa son regard dériver sur la liste de fournitures, l'uniforme digne d'un livre pour enfant avec le chapeau pointu et la robe noire ; le chat, crapaud ou hibou autorisé ; les manuels de sorcellerie. Il voyait les mots, mais ils ne lui parvenaient plus clairement. L'incrédulité laissait déjà place à l'espoir, occultant tout le reste. L'espoir d'une vie autre que le collège du quartier et un métier gris qui le rendrait comme les Dursley, sans saveur et sans amour.

Il se fustigea mentalement. Il ne devait pas espérer, ça se retournait tout le temps contre lui. Ça n'était juste pas possible. C'était contraire à ce qu'on lui avait toujours répété, et malgré son aversion pour les Dursley, il ne pouvait pas abandonner cette croyance-là d'un coup. Malgré tout ce qu'il avait déjà vu ou fait, il lui manquait encore quelque chose pour réaliser, pour accepter. Le morceau était trop gros à avaler.

Demande une preuve, suggéra la petite voix, pertinente pour une fois.

Harry regarda le géant. Il avait cessé de détourner les yeux, et attendait qu'il parle. Harry avait peur d'être malpoli, mais se répéta que Hagrid avait dit qu'il répondrait à tout. Et il paraissait vraiment… Gentil. Sans doute était-il naïf de penser de la sorte. Mais pour une fois, puisqu'il avait basculé en plein illogisme, il décida de faire confiance à son instinct. Et son instinct disait que jamais Rubeus Hagrid ne lui ferait de mal.

Il prit son courage à deux mains, affermit sa voix, et demanda :

« — S'il vous plaît monsi… Hagrid. Je ne voudrais vraiment pas être impoli, mais j'ai… J'ai du mal à y croire. Est-ce que vous pourriez… Me montrer… Quelque chose qui… Qui me rende certain que… »

Que tout cela est bien réel. Que vous ne me faites pas une blague. Que vous n'allez pas vous écrier qu'il y avait une caméra cachée. Que je ne vais pas retourner à ma vie d'avant.

Pas ma vie d'avant.

Il ne dit jamais rien de tout ça, trop gêné, ses joues en feu et ses mains se tordant sur ses genoux. Le géant parut très étonné, puis compréhensif.

« — Oh, oui, bien sûr ! Sursauta-t-il en fouillant à nouveau dans ses poches. Oui, c'est évident… Si c'est vraiment comme Sirius m'a dit, ils ne doivent pas t'avoir expliqué pour notre monde… Donc je vais te montrer. »

Harry eut envie de demander qui était Sirius, mais se retint en pinçant les lèvres, à la façon de la tante Pétunia. Une question à la fois. S'il ne laissait même pas au géant le temps de répondre à la première, ils n'iraient nulle part. D'ailleurs, s'il ne prouvait pas que la magie existait, rien n'irait jamais nulle part : du moment qu'on lui aurait fait une blague, il n'y aurait plus rien à expliquer. Tout ne serait qu'une supercherie.

Hagrid tira des profondeurs de son manteau le loir qui en avait émergé peu auparavant. L'animal semblait en avoir l'habitude, car après un regard courroucé, il bâilla et se blottit confortablement dans sa paume, enroulant sa queue autour de lui pour piquer un somme. Pendant ce temps, Hagrid prit une très grande baguette en bois blanche, grossièrement taillée, et qui lui fit penser à celles que les maîtres d'école utilisaient autrefois pour montrer le tableau… Ou punir leurs élèves. Allait-il lui donner des coups de bâton ? Songea Harry avec une vague appréhension.

Mais Hagrid posa simplement l'extrémité de sa baguette sur le loir endormi, et tapota deux fois avec légèreté.

Sous le regard ébahi de Harry, les poils du loir se rétractèrent, ainsi que son museau, sa queue et ses pattes. La surface vitrée des yeux s'étira jusqu'à recouvrir toute sa peau, et s'éclaircit pour devenir transparente. La forme de son corps se modifia, s'allongeant à la verticale, se creusant en coupe, et… S'arrêta net. Harry s'attendit quelques instants à voir la transformation se poursuivre, mais rien de plus ne se produisit. Le résultat ressemblait à l'hybride d'un rongeur et d'un verre à boire, stoppé en pleine métamorphose.

Hagrid fronçait les sourcils en contemplant le loir dans sa main. Il adressa un regard d'excuse à Harry.

« — Désolé, je ne suis pas très doué en sortilèges… Je voulais le changer en verre à pied, mais ça n'a pas très bien fonctionné, on dirait… »

Mais Harry ne lui en voulait pas le moins du monde. Il avait envie de rire et de danser, de hurler que c'était la vérité. C'était vrai, ça existait. Il était un sorcier, et il irait dans une école de magie.

A cette pensée, ce fut comme si un poids était ôté de ses épaules, que son cœur éclatait de joie, et s'ouvrait à une allégresse sans bornes. Son univers s'élargissait au-delà de toutes les frontières étriquées des Dursley. Il se sentait tellement libre ! Il avait le cœur retourné et l'estomac empli de papillons en folie. C'était comme de quitter le sol, de s'envoler haut et de laisser tous ses soucis à terre. Aussi grisant et formidable que ça.

Hagrid le regardait toujours d'un air inquiet, et Harry finit par dire :

« — Il… Il n'a pas mal ? Le loir. »

Sa voix était éraillée. Sa propre réaction l'étonna. Tout ce qu'il trouvait à demander, c'était si le loir n'avait pas mal ? Il se sentit stupide, mais Hagrid, au contraire, resplendissait. Il était heureux d'avoir apporté à Harry la preuve qu'il attendait.

« — Oh non, non, assura-t-il en secouant la tête. Il ne sent rien du tout, ne t'en fais pas. Il sera un peu ronchon demain, mais je lui donnerai quelque chose à grignoter. »

Il le tapota à nouveau de sa baguette, et le loir revint à la normale, bien que sa peau restât un peu vitreuse. Cela ne semblait pas le gêner : il ne s'était même pas réveillé, en toute confiance dans la paume de Hagrid. Son flanc se levait et s'abaissait au rythme de sa respiration, et Harry voyait même son cœur palpiter doucement, par transparence.

Hagrid donna un nouveau coup de baguette, sans beaucoup de succès, soupira et le remit dans sa poche. Harry retrouva sa voix une nouvelle fois :

« — C'était merveilleux. »

Hagrid le regarda avec surprise. Harry rougit, mais répéta :

« — C'était vraiment extraordinaire.

— Oh non, tu es top gentil, fit Hagrid d'un ton grognon – Harry comprit que le compliment l'avait touché. Ce n'est qu'un petit tour de passe-passe, comparé à ce que tu apprendras à l'école. » Conclut-il d'un air décidé.

Toutes les questions de Harry lui revenaient, plus nombreuses, plus pressantes que jamais. Elles lui brûlaient les lèvres. Il ne savait même pas par où commencer, et les yeux de Hagrid pétillèrent en le voyant se trémousser.

« — Demande tout ce que tu veux, répéta Hagrid. Surtout n'hésite pas. Je suis là pour ça. »

Harry aurait voulu poser mille questions à la fois, mais parvint à n'en choisir qu'une, habitué par le régime strict des Dursley.

« — Je pourrais apprendre à faire ça ? Moi-aussi ?

— Et bien plus ! Ajouta Hagrid, ravi à cette perspective. Tu auras comme directeur un grand homme, Harry ! Un très grand homme, le plus extraordinaire directeur qu'on ait jamais vu à Poudlard ! »

Il bombait le torse de fierté en l'évoquant. Il parlait sans doute de Albus Dumbledore, songea Harry en jetant un coup d'œil à sa lettre.

« — Qu'est-ce qu'on y fait, à Poudlard ?

— On apprend la métamorphose, énuméra Hagrid en comptant sur ses doigts, les sortilèges, les potions, la défense contre les forces du mal… On apprend à voler, aussi… Mais là, je ne suis pas qualifié, ajouta-t-il avec une grimace. Je ne suis jamais monté sur un balai, et je préfère autant éviter.

— Sur un balai ? Renchérit Harry, dévoré par l'envie.

— Sur un balai, confirma Hagrid. Ton père faisait ça très bien. »

A ce moment, la flamme enjouée dans les yeux de Hagrid sembla se ternir. L'estomac de Harry se contracta. Son enthousiasme se changeait en prudence, et même en peur. Ses parents… Hagrid lui avait demandé ce qu'on lui avait dit au sujet de ses parents. Dans la version des Dursley, ils étaient ordinaires, et morts dans un accident de voiture. Sa tante sous-entendait même que son père était ivre au volant. Mais s'ils ne lui avaient jamais parlé de la magie, alors son oncle et sa tante avaient pu omettre tant d'autres choses. Harry était partagé entre son vieux rêve de tout savoir sur ses parents, et la crainte. Le visage de Hagrid n'annonçait pas une jolie histoire.

Espérant peut-être reculer l'échéance, il demanda :

« — Mon oncle et ma tante… Donc ils savaient que j'étais un… Un sorcier ? »

Il regretta aussitôt d'avoir mentionné les Dursley. Rien que d'entendre parler d'eux mettait Hagrid hors de lui. Toutefois, il se contrôla mieux cette fois-ci, et répondit en un grognement :

« — Bien sûr qu'ils savaient… Ces espèces de vieux pruneaux… Ta tante savait – comment aurait-elle pu l'ignorer, ta mère était une sorcière. Une sorcière très douée, comme ton père. Et Dumbledore leur a laissé une lettre pour tout expliquer. Ils auraient dû le faire… Ils auraient tout te dire depuis déjà longtemps… »

Voyant que Hagrid recommençait à ruminer de manière menaçante, Harry se dépêcha de poursuivre :

« — Et… Pourquoi est-ce que vous m'avez envoyé une lettre pour un concours de pelouse ? Au lieu de me donner directement celle-ci ? »

Il montra celle qu'il tenait toujours, et qui n'allait pas tarder à être détrempée tant ses mains étaient moites, contrecoup de l'émotion. Il la lissa, la remit dans son enveloppe pour ne pas la perdre, et la posa sur ses genoux. Hagrid rajusta sa position dans le fauteuil. Il réfléchissait à la manière d'aborder la chose. Finalement, il dit :

« — Ça t'embête si je fais du thé ? Et peut-être des saucisses, si tu as faim. On parle mieux autour d'un thé. C'est ce que dit Molly. »

Harry ne savait pas davantage qui était Molly que Sirius, cependant, il acquiesça. Il venait de se rendre compte qu'il mourait de faim. A la mention des saucisses, son estomac gargouilla. Hagrid se leva pour aller près du feu, et tira de son manteau lesdites saucisses, qu'il enfila sur le tison, ainsi que de quoi faire du thé. Harry vit avec amusement et émerveillement que la théière – remplie d'eau par un coup de baguette – avait de petites jambes courtaudes qui lui permirent de courir jusqu'au feu, et de se caler entre les bûches. Elle les replia sous elle comme un canard en train de nager, et émit un ronronnement alors que de la fumée commençait à s'échapper de son bec.

L'odeur de la viande grillée fit saliver Harry. Hagrid tourna un moment en silence les saucisses juteuses au-dessus du feu. Il finit par reprendre la parole alors que Harry ne s'y attendait plus, le faisant sursauter. Baigné par la chaleur, il s'était un peu assoupi.

« — Déjà, on ne t'a pas envoyé directement ta lettre parce qu'on a fini par se douter que tes Moldus ne le prendraient pas bien. Sirius disait qu'ils seraient capables de te la cacher, ou d'empêcher qu'elle ne te parvienne. Enfin, essayer de l'empêcher, reprit-il avec un reniflement. Dumbledore te l'aurait remise de toute façon. Bref, comme nous voulions t'expliquer ça de vive voix, pour le cas où ils ne t'auraient rien dit, on a décidé de les appâter pour vous faire venir ici tous les quatre, et t'isoler après. T'expliquer le monde de la magie, te prouver que c'était vrai. Même dans le cas où tes Moldus ne t'auraient pas emmené avec eux, quelqu'un serait venu à Privet Drive pour toi, pendant qu'un autre d'entre nous aurait tout expliqué aux Durs-chose. Dumbledore a préféré que vous ne soyez pas tous en même temps dans la pièce. Il pensait que ça serait trop compliqué. Il a bien fait, comme toujours, grogna-t-il. Je les aurais transformés en… »

Et il continua de marmonner. Maintenant qu'il avait trouvé son rythme, les mots lui venaient facilement. Harry, repensant aux termes utilisés, trouva amusant que Hagrid parle de « ses Moldus. » Comme s'ils avaient appartenu à une espèce un peu flasque et mal dressée, que Harry aurait été obligé de surveiller pendant tout ce temps. Il imagina les Dursley en ce moment, à l'arrière de la librairie, face à Emmeline Vance ou l'homme au haut-de-forme, qui leur expliqueraient qu'il serait élève d'une école de sorciers… Il les visualisa serrés les uns contre les autres, la mine terrifiée, et se retint d'éclater de rire.

« — Qu'est-ce que c'est, les Moldus ? Demanda-t-il joyeusement.

— Ceux qui n'ont pas de pouvoirs magiques. C'est un peu péjoratif, c'est vrai, mais on n'a pas d'autre terme. Dumbledore essaie de faire changer ça, mais les gens sont paresseux, même moi. « Non-sorciers », c'est plus long à dire. »

Harry réfléchit. Cette histoire de concours de pelouse était plus claire, à présent. C'était en effet le parfait appas pour les Dursley, et cela permettait de les séparer pour donner les explications dans de bonnes conditions, sans cris, dénis et interruptions de leur part. Maintenant qu'il y pensait, sûrement que les Dursley auraient empêché la lettre de lui parvenir, s'ils avaient su. Ils craignaient tant que Harry ne les contamine par son anormalité, et ils mettaient tant d'acharnement à le punir à chaque fois qu'elle se manifestait. Quelqu'un avait donc remarqué ça et l'avait répété à Dumbledore, et à ces autres personnes que Hagrid englobait dans le « on ». Et justement…

« — Qui est Sirius ? » Dit Harry, posant la question qui le taraudait depuis le début.

L'homme au haut-de-forme ? Quelqu'un qui l'avait observé ? Mais pourquoi l'avoir observé sans venir le chercher, si on savait qu'il était maltraité ? Hagrid s'arrêta de tourner les saucisses à la broche. Il tourna la tête vers Harry, l'observant dans un nouveau long silence. Il était hésitant, comme s'il craignait que Harry ne se mette en colère. Celui-ci se demandait bien ce qui pouvait faire peur à un géant dans cette perspective.

« — Sirius, dit lentement Hagrid, est ton parrain, Harry. Il a été choisi par tes parents pour veiller sur toi, dans le cas où… Il leur arriverait quelque chose. »

Les mots résonnèrent étrangement à ses oreilles. Harry eut besoin de plusieurs secondes pour les comprendre. Plusieurs autres pour les intégrer. Lorsqu'ils firent enfin sens, la théière avait eu le temps de sauter hors de la cheminée, et de s'ébrouer de sa cendre sur le tapis en se dandinant.

Son parrain.

Le rêve d'un parent lointain et inconnu devenait réalité. C'était aussi beau et impossible à croire que quand on lui avait dit qu'il était un sorcier. Mais pourquoi cet homme qui le surveillait, et semblait tout savoir de sa vie, ne l'avait-il pas pris avec lui ? Songea aussitôt Harry, dans un mélange de douleur et d'espoir.

« — Mon parrain ? Répéta-t-il d'une petite voix. Mais si j'ai un parrain, et si vous saviez que les Dursley ne me traitaient pas bien, pourquoi je ne suis pas avec lui ? »

Hagrid parut profondément désolé. Harry comprenait maintenant pourquoi il avait craint sa colère. Il était encore trop abasourdi pour ressentir une véritable rancœur, mais celle-ci couvait sous le choc, et fit trembler ses mains de plus belle lorsque Hagrid mit entre elles une tasse de thé ébréchée.

« — C'est une décision du professeur Dumbledore, répondit Hagrid d'un ton soucieux. Je ne connais pas ses raisons, mais il y a beaucoup réfléchi, pour sûr. J'imagine qu'au départ, il a pensé que ça serait mieux pour toi d'aller dans la famille qui te restait, une vraie famille. Et puis après… Après, nous avions mis les protections en place tout autour, et ça aurait été extrêmement lourd à déplacer. En plus, Sirius a une vie très dangereuse. Risquer de perdre son tuteur à tout moment… Ça n'est pas l'idéal, hein ? »

Il s'était assombri à ses mots, sourcils froncés. Harry, lui, contemplait le liquide agité de sa tasse, troublé de cercles concentriques tels qu'il n'y voyait plus son reflet. Le nom du professeur Dumbledore, qui avait paru extraordinaire à Harry lorsqu'il lui avait ouvert les portes de Poudlard, devenait soudain beaucoup moins sympathique, et ce malgré les louanges de Hagrid. Dumbledore n'avait pas eu à supporter les Dursley, songea Harry avec amertume. Il n'avait pas eu à rester enfermé dans ce placard, à subir les longs après-midi de corvées, à manquer étouffer parce qu'il portait les courses. Et son parrain, ce Sirius, semblait ne pas avoir beaucoup insisté pour le prendre avec lui.

Il aurait cependant été injuste de passer cette colère sur Hagrid. Celui-ci ne pouvait pas parler pour Dumbledore ou son parrain. Et peut-être y avait-il une très bonne raison à cette décision, une de ces explications qu'on ne vous donnait pas avant que vous n'ayez « l'âge de comprendre ». Harry prit une profonde inspiration, et pour se calmer, trempa ses lèvres dans le thé. Il était brûlant, mais cela ne le gênait pas. Il avala en savourant la légère douleur dans sa gorge, et la morsure au bout de sa langue. Il fut un peu apaisé par l'arôme et le goût familiers. Il adressa un faible sourire à Hagrid, qui le lui rendit – il vit ses yeux en scarabées se plisser à nouveau.

« — Donc mon… Mon parrain était là tout ce temps ?

— Oh oui, approuva Hagrid. Il est venu tous les jours chez toi. Il regardait comment ça se passait. Il t'expliquera ça lui-même quand vous vous verrez demain. »

Harry leva sa tête si vite que son cou craqua.

« — De… Demain ? » Chevrota-t-il.

Malgré la gorgée de thé, sa bouche s'était asséchée d'un coup. C'était fantastique, bien sûr, tout ce qui lui arrivait. Tous ces bonheurs les uns après les autres. Il mourait d'envie de se lever et décréter qu'il voulait le voir maintenant, tout de suite. Ce parrain miraculeux, sorti de nulle part, cet homme qui se préoccupait de son sort, qui avait veillé sur lui, même s'il ne l'avait pas vu en retour ; ce gardien que ses parents avaient choisi pour cela. Mais en même temps, il ne pouvait nier que cela lui faisait peur. De ne pas être à la hauteur, de ne pas l'aimer, de le décevoir, d'être déçu…

Hagrid sembla parfaitement comprendre son dilemme, car il hocha la tête.

« — Oui, demain. Je t'amènerai faire tes courses, puis je vous laisserai tous les deux seuls un moment. Dumbledore a bien pensé que c'était rapide, mais bon. Sirius attend depuis dix ans de te parler, et il a tellement insisté qu'il a fini par céder. En revanche, le professeur Dumbledore a voulu que ce soit moi qui te donne les explications. Il avait peur que ça te fasse trop d'un coup – qu'on t'annonce à la fois que tu étais un sorcier, que tu avais un parrain, et les autres choses. »

Pour cette fois, Albus Dumbledore avait parfaitement raison. Même si avoir un parrain l'enchantait, et provoquait à présent une sensation de chaleur intense dans sa poitrine, Harry savait qu'il aurait paniqué si tout était arrivé en même temps. Il n'en avait pas été loin simplement en lisant sa lettre de Poudlard, alors, admettre toutes ces choses à la fois…

Il reprit une gorgée de thé. Il était plus serein, à présent. Au sujet de son abandon chez les Dursley, il demanderait les détails demain à quelqu'un qui saurait lui répondre. Pensant à son parrain, ce mot magique, il sentit ses entrailles se tordre entre appréhension et bonheur.

« — Vous dîtes qu'il y a des protections autour de Privet Drive ? Demanda Harry, délaissant momentanément le sujet. Trop lourdes à déplacer ? »

Hagrid hocha la tête, et sortit deux petites assiettes en étain. Il en posa une sur les genoux de Harry, et lui donna ses saucisses, les emballant dans un vieux papier journal pour qu'il puisse les tenir. Harry souffla sur la première, et mordit dedans. Elle était un peu trop grillée, mais il avait tellement faim qu'elle lui sembla délicieuse. Hagrid parut très content de le voir manger avec tant de bon cœur.

« — Oui, répondit-il. Nous avons installé beaucoup de sortilèges de défense autour de chez toi, au cas-où. On a été nombreux à te suivre pour veiller sur toi, pendant que tes Moldus te conduisaient à Londres. Et il y a beaucoup de gens qui surveillent toujours l'endroit en ce moment. Tu es en sécurité. »

Hagrid pensait peut-être rasséréner Harry, mais cette phrase eut l'effet inverse. Son inquiétude revint et crût encore. Pourquoi est-ce qu'on avait besoin de tous ces gens pour assurer sa sécurité ? Il n'était sûrement pas le seul sorcier de onze ans de Grande-Bretagne. Alors pourquoi lui, Harry, sans signe particulier, vêtu des habits trop grands de son cousin, avait-il droit à une telle protection et à l'attention du prestigieux Dumbledore ?

Hagrid, une nouvelle fois, eut l'air de très bien comprendre ce qu'il se passait dans sa tête. Il soupira. Il avait perdu son sourire, et une pierre tomba sur l'estomac de Harry. Le géant repoussa son assiette comme s'il n'avait plus faim, et amena son fauteuil plus près. Là, il le regarda bien en face.

« — Il faut que tu saches une chose, Harry, dit gravement le géant. Les sorciers ne sont pas tous des gens biens. J'aimerais te dire que notre monde est merveilleux. Mais je te mentirais. Ça n'est pas seulement dans un monde magique que je vais t'emmener, mais dans un monde en guerre. Un monde où on attendra des prouesses de ta part. Un monde où tu as une place particulière, très particulière. »

Hagrid l'engloba du regard. Il ne semblait pas pressé de parler. Ses yeux passèrent sur les bras de Harry, couverts de chair de poule malgré le feu, et qui dépassaient des manches trop grandes, puis sur son visage. On aurait dit qu'il était émerveillé de le découvrir en si bon état, et en même temps, triste de devoir briser son innocence.

Mais je ne suis plus innocent, pensa Harry. Pas après le placard.

« — Qu'est-il arrivé à mes parents, Hagrid ? » Demanda-il très bas.

Il sut qu'il avait mis le doigt dessus. Le doigt sur ce qui faisait mal, tout comme il arrivait tout le temps à récupérer les prix dans les boites de céréales, ou à attraper la balle en jouant avec le chien. Les larmes brillèrent dans les yeux de Hagrid, mais il ne sortit pas son grand mouchoir. Harry eut l'impression qu'il rassemblait son courage. Finalement, il inspira, un son porteur d'une grande fatigue et d'une grande tristesse.

« — Il y a des années et des années, commença Hagrid, un sorcier est monté au pouvoir dans les pays de l'Est. L'Allemagne, puis la Russie, puis la Pologne… Il faisait de plus en plus de conquêtes. Il ne menaçait pas l'Angleterre, et nous ne nous opposions pas à ses méfaits. C'était un mage noir terrible, avide de puissance, qui tuait ou torturait tous ceux qui osaient s'opposer à lui. »

Un frisson parcourut tout le corps de Harry. Hagrid avait la voix monotone, et les yeux dans le vide. Il parlait avec la lassitude des gens qui n'ont connu que la guerre, si longtemps qu'ils ne savent plus ce que c'est, que de cesser de se battre.

« — Ce mage était si horrible, est si horrible, qu'à l'Est, personne n'ose plus dire son nom. Il est devenu tabou. Nous, nous le prononçons encore, mais avec peine. Il s'appelle Gellert Grindelwald. »

Hagrid frémit, comme s'il avait avalé une gorgée d'un liquide infect. Rien que de l'évoquer, ses yeux s'étaient voilés d'anxiété. C'était encore plus effrayant venant d'un être tel que lui. Ce Gellert Grindelwald était-il si puissant que même un géant craignait de prononcer son nom ?

« — Peu à peu, il a délaissé ses voisins pour se tourner vers l'Angleterre. Il voulait y imposer son idéologie. Il disait que seuls ceux issus d'une longue lignée de sorciers, les Sang-purs, avaient le droit de pratiquer la magie, et que nous ne devions en aucun cas nous mêler aux Moldus. Ce qui est la plus grande ineptie qui existe, grogna-t-il. Ta mère était la plus brillante élève de sa classe, et elle venait d'une famille de Moldus. »

Il parut déprimé par l'évocation de sa mère, et regarda le feu plutôt que Harry. Celui-ci avait le cœur qui battait de plus en plus vite, de plus en plus douloureusement. C'était comme si les flammes n'avaient plus aucune chaleur. C'était comme si l'orage était entré en lui.

« — Il voulait faire plus encore, poursuivit Hagrid. Il voulait briser ce que nous appelons le Code du secret magique. Il voulait révéler notre existence aux Moldus, pour les dominer et les asservir. Et dans les pays qu'il a conquis, il y est bel et bien parvenu. »

Harry souhaitait qu'il continue, malgré ce qu'il avait de désagréable à lui apprendre. Mais ne put s'empêcher de poser une question :

« — Et en quoi est-ce que c'est bien de cacher notre existence aux Moldus ? Est-ce qu'on ne pourrait pas juste… Leur dire ? »

Hagrid soupira.

« — S'il n'y avait pas eu cette guerre, je t'aurais sans doute répondu quelque chose comme « on ne veut pas qu'ils nous demandent tout le temps des services », ou un truc dans ce genre-là… Mais la vérité Harry, c'est qu'à une époque, les sorciers ont été persécutés par les Moldus. On appelait ça la Chasse aux sorcières. »

Hagrid était songeur. Il caressa sa barbe, presque compréhensif.

« — Ils avaient peur de nous, tout simplement. Effrayés de ce qu'on pouvait faire, et jaloux aussi. La plupart du temps, les sorciers parvenaient à échapper au bûcher grâce à un sortilège. Mais et ceux qui n'avaient pas les moyens d'acheter une baguette ? Ou ne l'avaient pas sur eux au bon moment ? Et les enfants ? Nous avons alors décidé de nous cacher. Et je vais te dire une chose, Harry. Les sorciers aussi sont intolérants. Ils ont déjà du mal à supporter qu'il y ait d'autres créatures magiques aussi puissantes qu'eux. Ils auraient peur que de leur côté, les Moldus ne mettent au point de quoi les égaler, avec la technologie. Alors nous essayons de maintenir la séparation entre nos mondes, mais ça n'est pas facile. »

Il posa son regard sur lui.

« — Grindelwald (il déglutit)… A fini par atteindre l'Angleterre il y a dix ans, malgré tous nos efforts. Et c'est là que tu interviens, Harry. »

Le cœur de Harry battait à grands coups sourds. Comment ça, il intervenait ? Mais c'était dix ans auparavant, il était un bébé à l'époque ! Il ne se souvenait même pas du visage de ses parents, comment aurait-il pu changer quoi que ce soit à une guerre ?

« — Le soir du vingt-huit octobre, reprit Hagrid avec une voix infiniment triste, Grindelwald s'est rendu chez tes parents pour les tuer. Ils étaient de fervents opposants à son régime, et j'imagine qu'ils devaient le gêner, je ne sais pas… Toujours est-il qu'à la première attaque, ton père est parvenu à gagner assez de temps pour que toi et ta mère, vous puissiez vous enfuir. C'était un homme brave, très brave, ton père. »

Il renifla, et ne put plus y tenir : il ressortit son mouchoir à pois. Harry en profita pour détourner lui-même ses yeux, derrière lesquels une forte pression s'exerçait. Entendre parler ainsi de son père, alors qu'on n'avait fait que lui dire pendant tout ce temps qu'il était un ivrogne, un bon à rien et un chauffard… Il cacha son émotion en avalant une gorgée de thé, qui ne voulut pas passer et resta comme coincée.

« — Ta mère s'est enfuie, mais nous ne l'avons su qu'après, fit la voix enrouée de Hagrid. Elle pensait que quelqu'un vous avait trahis, qu'elle ne pouvait faire confiance à personne, et elle a décidé de se cacher par ses propres moyens. Mais trois jours plus tard, Grindelwald vous a retrouvés tous les deux et… Et… »

Harry devina sans avoir besoin de regarder que les larmes coulaient dans la barbe en broussaille. Lui-même aurait bien aimé les verser, mais elles étaient coincées, comme le thé, comme la boule dans sa gorge.

« — Ta mère s'est défendue Harry, mais aucun de ceux qu'il avait prévu de tuer n'a jamais survécu… Il l'a tuée aussi, et après… Il s'est tourné vers toi… »

Les mots de Hagrid étaient empreints de respect, et d'un grand mystère. Malgré lui, Harry releva les yeux. Il retint son souffle. Le géant le regardait comme un miracle.

« — Et à ce moment-là, chuchota-t-il, personne ne sait ce qu'il s'est passé. A-t-il eu pitié ? Ou bien quelque chose dans ta magie l'empêchait-il d'agir ? Grindelwald a renoncé à te tuer aussi. Il t'a épargné, toi, le fils de deux de ses ennemis, toi qui risquais de devenir un adversaire, toi qui n'avais pas un sang pur comme il le prônait. Et non seulement il t'a épargné malgré le danger que tu représentais, mais ta vue l'a complètement paniqué. Il a repris ses troupes en catastrophe, et il a quitté l'Angleterre qui pourtant pliait et capitulait face à lui. Il s'est en allé. Tu l'as chassé, Harry. »

Hagrid lui parlait avec beaucoup de déférence, mais Harry ne savait pas comment y répondre. La pierre dans son estomac s'était changée en métal glacé. Hagrid était fier, mais lui, il ne se souvenait de rien. Il n'avait même aucune idée de pourquoi il avait été épargné. De pourquoi on avait tué ses parents et pas lui. Il n'y avait aucune gloire à ça. Dans un élan de peine et de souffrance, Harry en vint presque à souhaiter que Grindelwald l'ait tué lui-aussi. Il n'aurait pas eu à rester séparé de son père et sa mère.

Sitôt que cette pensée lui fut venue, il en eut honte. Combien d'autres personnes auraient souhaité qu'un de leurs proches ait été à sa place ? Ses parents s'étaient sacrifiés dans le but qu'il survive. Mourir n'aurait pas été un service à leur rendre.

Le feu était plus doux et chaud que jamais sur la peau de Harry. L'assiette de viande tiédissait ses genoux, son odeur lui emplissait les narines. Les craquements du bois et de la braise, la nourriture, l'oxygène qui passait dans ses poumons, le parfum du thé noir… Tout cela montrait qu'Harry était vivant. Et cette vie, quoi qu'il en dise, il tenait à elle. Il l'avait montré en songeant à assommer Dudley et Piers avec la perche, malgré le risque de punition. Il le montrait sans cesse, en se crispant, se tenant prêt à bondir, se repliant dans son fauteuil. Il était prêt à se battre pour la conserver encore.

Harry quitta des yeux son assiette. Il ne savait pas quoi dire. Hagrid lui épargna la peine d'ajouter quoi que ce soit, donnant l'exemple en mordant dans une saucisse. Harry fit de même, soulagé. Il réfléchissait et essayait d'assimiler ce qu'il venait d'apprendre, tout en mangeant. Sa gorge s'était un peu desserrée.

A la fin de son repas et de sa tasse, il rassembla ses esprits, et posa une nouvelle question. Hagrid avait fini bien avant lui, et tricotait une sorte de vêtement en laine qui ressemblait à un futur chapiteau.

« — Et Grindelwald… Où est-il maintenant ? Et que fait-il ? »

Hagrid posa aussitôt son ouvrage sur ses genoux. Il avait retrouvé tout son sérieux, momentanément éclipsé par sa concentration sur les mailles jaune canari.

« — Il a décidé de contourner l'Angleterre, expliqua-t-il. Il a rallié à lui d'autres pays, en Asie. Et après des années d'acharnement, il vient de mettre la main sur l'Amérique, ce qui n'annonce rien de bon. Les sorciers britanniques continuent de se battre à l'extérieur. Pour l'instant, Grindelwald n'ose pas revenir chez nous. »

Harry avala sa salive. Le journal de l'oncle Vernon lui revint à l'esprit.

« — Dans le monde Moldu aussi, l'Amérique et l'URSS se battent. » Fit-il remarquer.

Harry s'étonna d'avoir si facilement appris le vocabulaire sorcier. C'était comme s'il se souvenait de choses qui lui avaient un jour paru évidentes, avant qu'il ne les oublie momentanément. Ça n'était pas une arrivée dans le monde magique, c'était un retour.

« — Oui, acquiesça Hagrid en roulant son chapiteau. Les Moldus ne savent pas ce qu'il se passe bien sûr, mais les guerres Moldues et les guerres sorcières sont toujours liées. Lors des Guerres Mondiales, Grindelwald avait établi son emprise sur les dirigeants Moldus de Russie, et dans une moindre mesure, ceux d'Allemagne. Quand il a constaté que les seconds perdaient, il les a délaissés et s'est exclusivement concentré sur les premiers. D'où leur pouvoir croissant. Il les soutient en même temps qu'il soutient les dirigeants sorciers, et les deux forces se soutiennent l'une l'autre. »

Harry réfléchit encore. La question qu'il voulait poser était plus intime que les autres, et il ne savait pas si le géant pourrait lui donner une réponse.

« — Vous avez connu mes parents ? Demanda-t-il timidement. A quoi est-ce qu'ils ressemblaient ? »

Hagrid sembla bouleversé. Il répondit :

« — Oui, j'ai connu tes parents. C'étaient des gens merveilleux, Harry. Tu ressembles beaucoup à ton père. Mais tu as les yeux de ta maman, et quelque chose d'autre, dans les traits… Je ne sais pas trop quoi, je n'ai jamais été doué pour décrire les gens. »

Il était catastrophé de sa propre ignorance. Harry ne put retenir un sourire.

« — Ce n'est pas grave, Hagrid. Je demanderai à… A mon parrain. »

Une sorte de félicité l'envahit en prononçant ces mots. Hagrid en fut soulagé, et décréta lorsqu'il vit Harry bâiller derrière sa main :

« — Bon, je crois qu'il est temps que tu ailles au lit. Tu as bien mangé ? Tu n'as plus soif ? Tu n'as plus de questions pour le moment ?

— Non, répondit Harry. Mais… Je vais retourner chez les Dursley ? »

Soudain, la beauté de la soirée s'évanouissait, cédant place à l'angoisse. Les Dursley allaient être furieux qu'il les ait entraînés dans cette histoire, chez « des gens comme lui ». Rien qu'à l'idée, son estomac faisait des nœuds. Et s'ils l'enfermaient à nouveau ? S'ils l'empêchaient d'aller à Poudlard ?

Hagrid le rassura tout de suite.

« — Non, non, fit-il. En tous cas, pas ce soir. Déjà parce qu'à mon avis, ils n'ont toujours pas intégré. C'est mieux de leur laisser un peu le temps, et puis à toi aussi. Ensuite, c'est plus pratique de rester ici pour aller faire tes courses demain. Il faut que tu achètes ton matériel scolaire. »

Harry tiqua à ces mots. Il n'avait jamais manqué de vêtements ni d'affaires de classe, mais ils lui venaient tous de son cousin. Or, il doutait que Dudley ait en sa possession les affaires nécessaires à une école de sorciers, et encore plus que son oncle et sa tante veuillent débourser un sou pour lui.

« — Hagrid, se sentit-il obligé de préciser, je… Je n'ai pas d'argent pour acheter mes affaires… Je ne sais pas si…

— Bien sûr que tu en as ! S'exclama le géant. Tu penses peut-être que tes parents ne t'ont rien laissé ? Et quand bien même ils n'auraient rien eu, Poudlard a une bourse à disposition pour les élèves dans ton cas. »

Harry en fut tout de suite calmé. A chacune de ses craintes, il semblait y avoir une réponse. Sauf la principale, celle de Grindelwald. Mais tant qu'il évitait l'Angleterre et refusait de s'attaquer à Harry… Il ne devait pas y avoir de problèmes pour le moment.

« — Où est-ce que je vais dormir ?

— Dans une chambre du Chaudron Baveur, dit Hagrid. Juste à côté de la mienne. Viens, je vais te montrer… »

Il se leva, et Harry l'imita. A ce moment, la tête du minuscule hibou jaillit hors de sa poche et hulula d'un air sinistre, qui se répéta plusieurs fois comme une sirène d'alarme. Hagrid lui tapota sur la tête à la manière d'un réveil qu'on veut éteindre, et râla :

« — Oui, je sais, je sais. Je dois t'envoyer à Poudlard pour dire que tout s'est bien passé. »

Il sortit de sa poche un morceau de parchemin, une plume et une bouteille d'encre. Il y griffonna quelques mots à la hâte, et l'attacha à la patte du hibou, avant de l'approcher de la fenêtre du fond et de le laisser s'envoler.

« — C'est comme ça qu'on envoie le courrier chez les sorciers, expliqua Hagrid en voyant le regard abasourdi de Harry. Par hiboux. »

Harry eut un grand sourire. Il imaginait les Dursley submergés de lettres de Poudlard apportés par des hiboux comme celui-ci, et qu'ils tentaient en vain de lui cacher.

Hagrid le précéda dans le petit couloir, obligé de se casser en deux pour pouvoir y entrer. Il le suivit, minuscule et chétif dans son sillage. Au-dehors, les rares clients étaient partis, sauf la vieille femme encapuchonnée et fumant une longue pipe. En revanche, les sorciers qui surveillaient les portes sans rien consommer étaient toujours là. Le silence fut particulièrement pesant, lorsqu'ils traversèrent la salle pour rejoindre les escaliers : même sans tourner la tête vers eux, Harry sentait sur lui leurs regards.

A présent, il savait ce qu'ils attendaient de lui, et cela le plongeait dans l'angoisse et la perplexité. Ils connaissaient depuis longtemps une réalité que lui venait tout juste d'appréhender. Ils le voyaient sans doute comme une sorte de sauveur avec des pouvoirs extraordinaires, qui avait chassé un mage noir à l'âge d'un an. Mais lui n'avait pas la moindre idée de comment il avait repoussé Grindelwald. Pourrait-il jamais répondre à leurs attentes ?

Il fut content d'atteindre l'étage plongé dans l'ombre, et prit garde à bien rester derrière Hagrid dont le poids faisait craquer des marches. La fatigue l'emportait sur l'inquiétude, mais il posa malgré tout une dernière question :

« — Si Grindelwald n'ose pas s'attaquer à l'Angleterre, chuchota-t-il alors que Hagrid le guidait dans le couloir, alors pourquoi est-ce que j'ai besoin d'une telle protection ? »

Hagrid s'arrêta net, et Harry faillit lui rentrer dedans. Harry ne voyait plus du tout le visage du géant dans la pénombre. Les volets étaient fermés, et les vitres recouvertes de saleté ne laissaient presque pas passer les lumières de Londres. Il ne distinguait du géant que la masse sombre de ses vêtements et de sa barbe.

« — Malheureusement, dit Hagrid d'un ton grave, Grindelwald a ses partisans, ici aussi. La plupart se font discrets. Mais d'autres ont assez de pouvoir et d'influence pour envoyer des gens à tes trousses. Maintenant que tu as regagné le monde magique, ils saisiront la moindre occasion. C'est pourquoi tous ces gens ont été envoyés. »

Harry déglutit difficilement. L'annonce, combinée à la noirceur des lieux, lui collait la chair de poule. Heureusement, l'immense main de Hagrid se posa sur son épaule pour le réconforter. Elle dégageait une chaleur intense.

« — Ne t'en fais pas, le rassura-t-il. Quand tu seras à l'école, rien ne pourra y entrer sans que Dumbledore ne le sache. Il est un des seuls dont Grindelwald ait jamais eu peur. Et tous les gens que tu as vus veiller sur toi sont qualifiés. Ils surveilleront le Chaudron toute la nuit, et jusqu'à ce qu'on parte faire les courses. On a envoyé les meilleurs.

— Les meilleurs ? » Murmura Harry.

Il se demandait quelles sortes de qualifications on requérait pour empêcher des sorciers maléfiques de mettre la main sur un garçon de onze ans. Etait-ce quelque chose de semblable à la police de leur monde ? Ou à des gardes du corps ? Harry s'imagina, comme dans les films, entouré de deux énormes montagnes de muscles avec des costumes, des oreillettes et des lunettes noires. Il se trouva un peu ridicule et chassa l'image. D'autres questions lui venaient, sur l'organisation du monde de la sorcellerie, mais au bâillement suivant, elles furent embrouillées par l'épuisement.

« — Il y a des Aurors, parmi eux. Des chasseurs de mages noirs, expliqua Hagrid. Et puis des gens de Dumbledore. »

Harry fut plus rassuré par cette dernière mention que par celle des Aurors, dont il avait du mal à imaginer le métier. Le terme « gens de Dumbledore » englobait Hagrid et Emmeline Vance, deux personnes qui lui avaient fait une impression très forte. Il hocha la tête, puis se rappela qu'on ne devait pas le voir dans l'obscurité et dit :

« — Tant mieux, alors. »

Hagrid hocha aussi la tête – il le sut parce que sa barbe crissa – et toujours en lui tenant l'épaule, l'amena au bout du couloir. Harry remarqua que certaines portes de chambres étaient penchées, et que d'autres n'avaient pas de poignée. D'ailleurs, l'endroit semblait lui-même construit de travers, et peut-être tenait-il debout par magie. Hagrid ouvrit une porte portant le numéro 8, et désigna l'intérieur.

« — Voilà Harry, décréta-t-il. C'est ta chambre. Demain, tu n'auras qu'à descendre dans la salle principale lorsque tu auras faim. Tu ne t'éloigneras pas en mon absence, d'accord ? Tu ne ressortiras pas dans Londres ? »

Il avait parlé plus sérieusement encore qu'avant. Harry décida aussitôt d'obéir à cet ordre-là. Malgré sa curiosité dévorante, il n'était pas rassuré par ce qui l'attendait au-dehors. Son envie de tout voir attendrait bien Hagrid.

« — Je ne sortirai pas, promit-il.

— Bon ! Approuva Hagrid. Je dors dans la chambre neuf, juste à côté de la tienne. Demain matin, si je ne suis pas réveillé et que tu as faim, va voir Tom – le barman. Tu lui demanderas un petit-déjeuner. Tu lui diras que c'est de ma part. »

Harry voulut protester pour ce don, mais Hagrid l'en empêcha. Il s'était rapproché, et à sa grande surprise, le serra contre lui sans prévenir. L'étreinte était enveloppante, et aurait facilement pu l'étouffer si le géant n'avait pas dosé sa force avec tant d'attention. Déboussolé, Harry mit quelques secondes à se détendre, puis ferma les yeux. Ils le picotaient, et ça n'était pas désagréable. Les contacts physiques étaient proscrits chez les Dursley. Il découvrait maintenant seulement à quel point cela lui avait manqué.

« — Tu étais minuscule quand je t'ai vu la dernière fois, fit la voix étouffée de Hagrid. Je n'arrive pas à y croire. Tu as tellement grandi. »

Hagrid se recula en reniflant. Il ne remarqua pas son expression émue, soit parce que ses propres larmes lui brouillaient la vue, soit qu'il faisait trop noir. Il lui remit une clef avec des symboles gravés tout le long du métal, alignés en forme d'ailes. Elle était accrochée à une chaîne qu'il passa autour du cou de Harry pour qu'il ne la perde pas.

« — C'est une clef ensorcelée, dit Hagrid. Dumbledore l'a fabriquée. Elle peut ouvrir et verrouiller n'importe quelle porte, pourvu qu'il y ait une serrure. Lorsque tu fermeras une pièce avec cette clef, elle ne s'ouvrira plus que pour toi. Rien ni personne ne pourra y entrer. Garde-la précieusement, et ferme ta chambre avec quand je serai parti. »

Harry promit. Après un bonsoir, Hagrid referma doucement la porte derrière lui. Il la rouvrit tout de suite après, passant sa tête par l'ouverture :

« — J'avais oublié, fit-il, contrarié de son étourderie. Quelqu'un va passer régulièrement devant ta porte, cette nuit. Simple mesure de sécurité. Ne t'affole pas si tu entends des bruits de pas.

— Oh… D'accord, dit Harry, surpris. Bonne nuit Hagrid. »

Après une hésitation, et décidant qu'il lui devait bien ça, Harry ajouta :

« — Vous m'avez très bien expliqué. Merci pour tout. »

Le géant lui adressa un sourire si grand que cette fois, il le vit sous la barbe.

« — Joyeux anniversaire, Harry. » Dit-il.

Puis il sortit et referma doucement la porte, le laissant seul pour la première fois depuis qu'il avait appris la vérité.

Harry fit quelques pas, incertain, cherchant à tâtons de la lumière. Y aurait-il un interrupteur ici ? Le Chaudron Baveur lui avait paru très ancien, et réticent à utiliser les moyens modernes de chauffage et d'éclairage. Etait-ce une caractéristique des sorciers, ou simplement des lieux ?

Une chandelle s'alluma brusquement à son passage, le faisant sursauter. La chambre avait un lit, une petite commode, une penderie, et une table de nuit. Le mobilier n'était pas luxueux, mais tout était pour lui, et non surchargé des vieilles affaires de Dudley. Il l'aima tout de suite, et frôla le miroir du bout des doigts en allant fermer sa porte à clef.

« — Ça chatouille ! » Commenta le miroir, égayé et surpris.

Harry sursauta à nouveau, puis éclata de rire. La personne dans la chambre sept donna un coup dans le mur pour qu'il cesse de faire du bruit, et Harry se couvrit inutilement la bouche de la main, hilare. Il s'empressa de regagner son lit, dans lequel il se glissa tout habillé, après avoir simplement enlevé ses chaussures. Aussitôt, la lumière de la chandelle baissa. Harry s'assit à nouveau, et la flamme enfla pour bien éclairer. Il répéta ce petit jeu plusieurs fois, un rire dans la gorge. Il allait avoir un mal fou à dormir, songea-t-il en s'allongeant cette fois pour de bon. Tout dans cette petite chambre, si miteuse soit-elle, lui rappelait le secret qu'il venait juste d'apprendre. La magie.

Sa main trouva la petite clef qui reposait sur sa poitrine. Peut-être avait-elle absorbé la chaleur de sa peau, en tous cas, elle était tiède. Harry songea au sifflet dans sa poche, et qui appelait le chien. Les deux objets se ressemblaient un peu.

Le chien ! Harry se sentit soudain très mal en pensant à lui. Il n'allait sans doute pas le revoir, s'il partait pour Poudlard. Il ne savait absolument pas où l'école de sorcellerie se trouvait. Ce pouvait être à quelques kilomètres comme à l'autre bout du pays. Sa gorge se noua, sans doute parce que ses nerfs étaient plus à fleur de peau que d'ordinaire.

Peut-être était-il obligé de perdre quelque chose en échange de tout ce qu'on venait de lui offrir. Mais n'avait-il pas déjà donné assez ? Songea Harry avec tristesse. Il n'avait aucune garantie de se faire des amis, dans cette école dont il connaissait encore moins les codes et les habitudes que ceux du monde Moldu. Il allait devoir abandonner le seul être qui l'avait toujours soutenu. Il ne s'imaginait pas dire au chien qu'il allait l'abandonner. Rien que l'idée le rendait malade de culpabilité.

A ce moment-là, un doute lui traversa l'esprit. Ce chien si intelligent qu'il semblait le comprendre et lui amenait sa ventoline… Etait-il vraiment un chien ? Son comportement était tout sauf normal. Harry laissa la pensée en suspens, et la rangea dans un coin de sa tête. Il n'était pas certain de réfléchir convenablement, ce soir. Il lui semblait qu'il reliait tout phénomène un peu insolite à de la sorcellerie. Ce n'était peut-être qu'une coïncidence.

Sa tête était occupée par des centaines de questions qui s'entrechoquaient, et qu'il se fustigeait de ne pas avoir posées pendant qu'il le pouvait. Il aurait voulu les noter, mais il n'avait pas de crayon. Il s'efforça de les retenir, et se les récita une par une, étendu dans le grand lit à baldaquin, l'esprit trop occupé pour dormir. Le miroir se mit bientôt à ronfler, et la chandelle s'éteignit complètement avec une sorte de soupir. Le ventre de Harry gargouillait doucement en digérant son repas.

Une minute, ou une heure plus tard, quelques pas se firent entendre de l'autre côté de la porte, et Harry tendit l'oreille. Sa main chercha la clef ensorcelée à son cou, pour se rassurer. Rien ni personne ne pourra entrer, avait dit Hagrid. Tout irait bien. Il était sous bonne garde, et Grindelwald devait être loin, très loin d'Angleterre.

Tout de même, il ne se sentait pas tranquillisé pour autant. L'idée de trouver seul, dans un lieu inconnu, avec pour unique protection une porte de travers, le fit brusquement se sentir très vulnérable. Il se rendit compte qu'il ne savait rien de ce monde, et cette perspective généra en lui une vive inquiétude.

Au bout d'un moment, le bruit de pas reprit, et s'éloigna. Il se demanda si la personne qui veillait sur lui était la femme aux cheveux bruns, celle avec l'insigne d'argent sur la poitrine. Ou Emmeline Vance. Ou l'homme au haut-de-forme violet et à la voix couinante. Harry se demanda comment on devenait chasseur de mages noirs. Comment Hagrid disait-il déjà ? Un Auror ? Une nouvelle vague de questions afflua sur les Aurors et les différents métiers qui existaient dans le monde magique. Cela devait être tellement plus intéressant que compter les perceuses ! Y avait-il aussi des métiers plus traditionnels chez les sorciers, des écrivains, des boulangers, des plombiers… ?

Harry essayait tellement de tout penser à la fois que, perdu dans ses rêveries, il s'endormit sans même s'en rendre compte.


Ce fut un bruit à la porte qui le tira du sommeil. Harry ouvrit des yeux collés et ensommeillés, cherchant machinalement ses lunettes sur la table de nuit. Sa main tâtonna sur le bois sans rien trouver, et le « toc-toc » qui l'avait éveillé se répéta. Sans doute avait-il trop dormi, et la tante Pétunia frappait-elle pour qu'il descende préparer le petit déjeuner. Il mit quelques secondes à se rendre compte que la branche gauche de ses lunettes s'était imprimée sur sa tempe : il avait dormi avec. Puis quelques secondes de plus à se rendre compte qu'il n'était plus dans la seconde chambre de Dudley.

Harry se redressa d'un coup dans son lit. A mesure que sa vision s'éclaircissait, il retrouvait les meubles du Chaudron Baveur qu'il avait déjà vu hier au soir, éclairés non par la chandelle magique, mais par la lumière grise et blafarde du jour. Son cœur partit brusquement dans sa poitrine, à une allure folle, alors que tous les éléments de la veille lui revenaient d'un coup en mémoire. La sortie à Londres, Hagrid, le monde magique… Il retomba net contre les oreillers, euphorique et sonné. Je suis un sorcier, se répéta-t-il avec incrédulité. Je suis un sorcier, je vais aller à Poudlard.

Cette réalité paraissait très différente une fois le jour levé. Alors que la veille, il avait eu du mal à l'accepter, elle lui paraissait maintenant irréfutable. Tout était plus réel, plus tangible. Plus impressionnant, aussi. Ses questions d'avant étaient devenues floues, et de nouvelles naissaient, plus réfléchies. Passer une nuit de sommeil lui assurait que la chose était réelle, et qu'elle ne disparaîtrait pas. Ça n'était pas juste le produit de son imagination, et c'était toute sa vie qui en était changée. Non pas que Harry ait jamais eu de grands projets. Au contraire : il lui faudrait s'habituer à avoir des projets tout court, et une perspective autre que se retrouver chassé de Privet Drive le jour de sa majorité.

Plus pour confirmer que pour chercher une preuve, il désentortilla ses draps enroulés autour de ses jambes, et se dirigea vers le miroir, qu'il toucha de l'index. De la glace lui vint la même voix que la dernière fois, plus grincheuse cependant.

« — On n'a pas idée de réveiller les autres comme ça ! Grinça-t-il. Fiche-moi un peu la paix, gamin. »

Harry retira son doigt. Dans le miroir, son reflet avait des cernes sous les yeux, la marque de l'oreiller et des lunettes sur la tempe, mais aussi un sourire radieux qu'il ne lui avait jamais vu. Il se demanda si beaucoup d'objets parlaient, dans le monde magique. Avant qu'il ait eu le temps d'aller vérifier dans toute sa chambre si c'était le cas, le bruit qui l'avait réveillé retentit à nouveau. Quelqu'un frappait bel et bien à sa porte, mais ça n'était sûrement pas la tante Pétunia.

« — J'arrive ! » Fit Harry, pas trop fort cependant pour éviter de déranger Hagrid, ou l'occupant de la chambre sept.

Il avait le cœur battant en se dirigeant vers la porte, et en prenant la clef à son cou pour l'introduire dans la serrure. Malgré tout ce qu'Hagrid lui avait dit, il se demandait si ça ne pouvait pas être son parrain. Mais non, se morigéna-il, il ne pouvait qu'être déçu s'il espérait cela. Le géant lui avait bien dit qu'il le confierait à Sirius au moment de faire ses courses. Et c'était tant mieux : ses cheveux en pétard, ses vêtements froissés par sa nuit de sommeil et sa mine mal réveillée ne pourraient que faire mauvaise impression. Il tenta maladroitement de les aplatir avant d'ouvrir.

Ça n'était en effet pas son parrain. Ni Hagrid, ou une des personnes qui veillaient sur sa sécurité. Sur le seuil se trouvait une fille de son âge environ, peut-être un peu plus jeune que lui – mais ce pouvait tout aussi bien être une impression relative à sa petite taille. Il dut baisser les yeux pour la regarder, et rencontra les siens avec un mélange d'étonnement, de malaise, et de léger émerveillement.

La première réaction de Harry, et la cause de cet émerveillement, fut de penser à une fée. Mais une fée sale et négligée, ayant oublié ses ailes quelque part. Elle avait l'air d'être arrivée là par hasard, et oscillait légèrement d'avant en arrière, faisant se balancer ses longs cheveux. Ils étaient d'un blond si clair que Harry crut un instant qu'elle les avait décolorés, avant de se rendre compte que ses cils et ses sourcils étaient de la même couleur, presque blancs. On aurait dit qu'ils étaient saupoudrés de neige ou de givre. Sa tignasse lui tombait jusqu'à la taille en boucles emmêlées, graisseuses même. Les anglaises encrassées se collaient les unes aux autres sur son front. Mais la fille ne semblait pas s'en soucier, et le regardait d'un air absent, ou plutôt, fixait le vide.

Ses yeux étaient protubérants, d'une couleur aqueuse et trouble. Ils ne reflétaient pas la moindre expression, pareilles aux vitres d'un bocal à poissons dont on n'a pas changé l'eau depuis trop longtemps. Harry s'attendait presque à y voir éclater des bulles, ou passer un animal aux couleurs exotiques – une méduse géante peut-être, translucide, bleutée et rose, ou une carpe avec des nageoires semblables à des manches de soie.

L'inconnue avait une tête trop grosse pour son corps grêle, des yeux trop grands pour son visage, et des vêtements trop larges pour elle. Menue et éthérée, elle portait un pantalon bouffant où étaient suspendus des sequins, et un immense tee-shirt en coton qui lui tombait aux genoux. Son col montrait ses clavicules, et même une partie de sa poitrine parfaitement plate de petite fille, striée de lignes et d'auréoles d'encre noire. Harry était trop ébahi pour être gêné, et d'ailleurs, la fille semblait se ficher pas mal de son regard insistant. Elle triturait un collier fait de nouilles sèches et de noyaux de fruits percés, qui se balançait autour de son cou. Au moins, songea un Harry désemparé, elle ne ferait pas de remarques sur sa tenue débraillée au possible.

Finalement, après un long silence embarrassé (de la part de Harry et non de la sienne, car la fille était toujours ailleurs), elle finit par pencher la tête sur le côté – sa tête si grosse sur ce cou si maigre – et parut se dire qu'il était temps de parler.

« — Harry Potter. » Dit-elle.

Elle avait une voix tout à fait semblable à son apparence, rêveuse et hors du monde. Harry sursauta, et se demanda comment cette étrangère savait son nom, et comment réagir.

« — Euh oui, c'est lui. Je veux dire… C'est moi, bafouilla-t-il, écarlate de gêne. Bonjour. »

Elle cligna des yeux, et Harry en fut surpris. Elle n'avait pas cillé une seule fois depuis le début. Mais il avait dû dire quelque chose de bien, parce qu'un sourire suivit, lent et gauche comme si elle n'avait plus l'habitude d'en adresser aux gens. Contrairement à ses cheveux et sa peau, ses dents étaient propres, blanches et minuscules.

« — Moi aussi j'ai parfois l'impression que je ne suis pas tout à fait moi, déclara-t-elle en enroulant le collier autour de son index noirci. Que je suis une autre que ce que les gens pensent. Ou une autre que ce que je pense savoir de moi-même. »

Elle le fixa ensuite sans rien ajouter, le dévisageant juste d'un regard curieux. Harry en fut encore plus dérouté. Que voulait-elle dire ? Il mit une bonne minute à réfléchir et se rendre compte qu'elle faisait référence à sa phrase confuse de présentation, où il avait mélangé le « il » et le « je ».

« — Oh, dit-il d'une petite voix. Euh, oui. Ça m'arrive aussi. »

Alors qu'il n'avait au départ répondu que pour meubler la conversation, il se rendit compte que ce n'était pas tout à fait faux. Il n'avait jamais eu l'impression d'être cette vermine que les Dursley traitaient si mal. Et il n'avait jamais vraiment su qui il était, encore moins maintenant que Hagrid lui avait tout révélé.

Le silence tomba. La fille ne s'en soucia pas. Elle s'était encore perdue dans ses pensées. Distraitement, elle leva un pied pour se gratter le mollet, et Harry se rendit compte qu'elle portait d'énormes chaussures de cuir, dont elle pouvait sortir le pied sans même avoir à desserrer les lacets. Il se demanda comment elle faisait pour marcher avec. Il s'efforça de se secouer de l'engourdissement qui l'avait envahi depuis son arrivée.

« — Pourquoi est-ce que… Pourquoi est-ce que tu es là ? » Demanda-t-il en s'efforçant de rester poli.

Il éprouvait une sorte de peine pour la petite fille, et en même temps, était touché. Il se souvenait d'élèves semblables, qui faisaient de brefs séjours dans sa classe de primaire. Des élèves négligés et toujours dans leur monde, la morve au nez ou bien l'air hébété, que Dudley chassait au bout de quelques semaines. Ils étaient les seuls à être aussi isolés que Harry, et celui-ci s'en faisait des amis éphémères, camarades de jeux prêts à mollement suivre ce qu'il faisait du moment qu'il ne les frappait pas. Certains étaient renfermés, mais la plupart demeuraient heureux de cette attention, comme les fleurs de la tante Pétunia : tournés vers sa gentillesse comme vers le soleil, en aspirant les moindres gouttes, ils trottinaient derrière lui dans la cour de récréation. Et même s'il savait qu'il ne les reverrait pas et que son cœur se briserait à leur changement d'école, Harry ne pouvait s'empêcher de les apprivoiser.

La fille était encore différente. Elle avait l'air d'en savoir plus long que ce qu'elle montrait, et il devinait sous ces yeux ronds quelque chose d'acéré. A sa manière, elle l'intimidait presque autant que la haute taille que Hagrid.

En l'entendant parler, elle interrompit le murmure qui sortait de ses lèvres pâles, une sorte de mélopée un peu sinistre qu'elle s'était mise à chantonner entretemps. Elle releva les yeux, avec un nouveau clignement de ses paupières. Elle semblait s'éveiller d'un songe.

« — Il est presque onze heures, et il faut que tu viennes prendre ton petit-déjeuner, dit-elle d'un coup, comme si elle se rappelait soudain la raison de sa présence. Sinon, on n'en servira plus. Papa allait venir te réveiller, mais j'ai dit que je pouvais le faire. Je voulais voir à quoi tu ressemblais. » Ajouta-t-elle tout naturellement.

Harry en fut estomaqué. Voir à quoi il ressemblait ? C'était la tournure qu'il aurait utilisée pour un de ces animaux que Dudley et Pierce étaient allés voir au zoo, une bête un peu bizarre qu'on examinait en mangeant une glace. La fille poursuivit en guise d'explication – tout en grattant de ses orteils son autre mollet :

« — Tu es célèbre, ici, tu sais ? Harry Potter, répéta-t-elle comme si son nom était celui d'une créature particulièrement insolite. Celui-qui-a-été-épargné. »

L'idée le plongea dans un grand malaise et une confusion accrue. Célèbre ? Combien de gens étaient-ils au courant son existence ? Pouvait-on aisément le reconnaître ? Les sorciers allaient-ils le fixer dans les rues, comme les Aurors et les gens de Dumbledore la veille au soir ? Il ne se sentait pas prêt à leur faire face, et un accès de panique lui coupa le souffle. Heureusement – et il n'aurait su dire si c'était fait exprès ou pas – la fille le rassura.

« — Je ne t'imaginais pas du tout comme ça, en fait, dit-elle en triturant son collier (elle fit cligner ses yeux globuleux). Je pensais que tu aurais le visage bouffi.

— Le visage bouffi ? Demanda Harry, interloqué.

— Grindelwald a bien dû fuir pour quelque chose, non ? Dit-elle en haussant les épaules (le tee-shirt en dévoila une entière, l'os saillant sous le peu de chair qu'elle avait). Les gens m'ont toujours dit que c'est parce que tu avais sûrement un grand pouvoir. Mais moi, je croyais plutôt que c'est parce que tu étais très, très moche.

— Très moche ? Répéta Harry, dont la surprise se muait en envie de rire.

— Oui, confirma-t-elle d'un timbre indifférent. Mais ne t'en fais pas, tu es en meilleur état que ce que je pensais. Ça doit être autre chose qui a fait fuir Grindelwald. Il faudra que je le dise à mon père. »

Harry se mordit la lèvre inférieure. Il était partagé entre une irrépressible envie de rire, qui commençait à s'insinuer entre ses côtes, et la peur de vexer la fille. Elle semblait si sérieuse qu'il craignait de la heurter, en lui laissant penser qu'il se moquait d'elle. Heureusement, elle changea de sujet par elle-même :

« — Je crois que je t'ai réveillé, constata-t-elle. Tu as plein de marques de drap sur le visage. Et tes cheveux ont l'air coiffés avec un pétard. »

Elle était d'un sans-gêne impressionnant, mais si spontané que Harry ne se sentait pas blessé. Il préférait encore cette attitude franche au respect que montrait Hagrid, lorsqu'il évoquait la fuite de Grindelwald.

« — Ça n'est pas grave, s'empressa-t-il de répondre. Je n'ai pas de montre, donc je ne pensais pas qu'il était si tard. Et pour mes cheveux, c'est leur état normal. »

Même s'il s'était réveillé seul, Harry n'aurait jamais pu deviner l'heure : à la fenêtre, le ciel était gris et peu lumineux comme un matin d'automne. Sans doute l'avalanche de révélations l'avait-elle épuisé. Il reporta son attention sur la fille, et chercha de quoi relancer la conversation, perturbé par son regard complètement fixe. Une question lui vint : comment avait-elle fait pour savoir qu'il était au Chaudron Baveur ? Son père était-il une des personnes qui le protégeaient ? Ou logeait-elle dans une des chambres ?

« — Euh… Tu habites ici ? » Osa-t-il demander.

Pour une fois, elle répondit presque tout de suite. Elle semblait momentanément intéressée par la conversation.

« — Je vis au-dessus avec papa, expliqua-t-elle en montrant le plafond de son doigt (toujours emberlificoté dans les nouilles et les noyaux d'abricots). C'est le patron du Chaudron Baveur. Il a racheté l'endroit, mais il laisse le vieux Tom s'en occuper. Le pauvre ne saurait plus quoi faire si on le chassait. C'est toute sa vie, ce pub. »

Harry fut surpris de l'entendre parler de quelqu'un avec compassion, et ressentit pour elle davantage de sympathie. Il remarqua qu'elle ne mentionnait pas sa mère, mais se dit que la questionner à ce sujet ne se faisait pas. Lui-même n'aurait pas aimé essuyer ses regards désolés et des condoléances. En attendant, la fille poursuivait :

« — Et puis, papa ne sait pas très bien cuisiner. Il préfère s'occuper uniquement du tirage du Chicaneur.

— Du Chicaneur ? Demanda-t-il, sa curiosité piquée au vif.

— Tu ne connais pas ? Demanda-t-elle, vaguement surprise. Mon père publie ce journal tous les mois. Il est célèbre, parce que tout le monde passe au pub et qu'on a mis les presses dans le grenier. Regarde. »

Harry comprit alors pourquoi sa peau était tâchée d'encre : elle souleva son tee-shirt, et il découvrit qu'elle cachait en-dessous une liasse de journaux fraîchement imprimés, en la coinçant entre son ventre et l'élastique de son pantalon. Elle en extirpa un et le lui tendit, laissant une autre trace grasse et noire sur sa paume. Harry le prit et lut la première page :

« LE DIRECTEUR DU DEPARTEMENT DES MYSTÈRES : HOMME RÉEL OU SUBTERFUGE DU MINISTRE ?

.

A la fin des années 60, le Ministre révélait officiellement le nom de Procyon Hitchens, directeur du Département des Mystères, et défaisait du même coup sa réputation de secret le mieux gardé du Ministère de la Magie. Selon les dires d'Hitchens, il était temps de « mener une politique transparente, et cesser de se cacher comme un criminel ».

MAIS QU'EN EST-IL VRAIMENT ?

Nous sommes aujourd'hui en mesure de prouver que l'homme connu sous le nom de Procyon Hitchens n'est en fait qu'un comédien engagé par le Ministre de la Magie. Une source désirant rester anonyme nous a confié que, depuis l'annonce du Ministre, « Hitchens » reçoit une somme confortable en échange de chacune de ses apparitions en public. La rémunération durera tant qu'il parviendra détourner l'attention des journalistes, grâce à son comportement et son apparence pour le moins excentriques. Le but du Ministre est en réalité de dissimuler le VÉRITABLE directeur du département, et d'attirer sur Mr Hitchens les foudres de ses ennemis, qu'on sait fort nombreux.

Cependant, gardons-nous bien de jeter la première pierre. Avec beaucoup d'émotion, Mr Hitchens a confié à notre source que cette somme d'argent lui servait à nourrir les cent-trente-huit enfants de l'orphelinat Wool, auquel il dévoue son temps libre. Le terrifiant Langue-de-Plomb ne serait au fond qu'un cœur tendre, rêvant d'enfants et de couches-culottes plutôt que de politiques et d'expériences dangereuses. »

Suivait une photographie en noir et blanc où un sorcier tâchait de se protéger du flash de l'appareil qui le mitraillait. Il bougeait sans cesse, comme sur la photographie de chez Mrs Figg. Harry l'observa un moment, captivé par cette nouvelle preuve de magie. Le sorcier tendait sa main devant son visage, si bien qu'il était impossible de le voir clairement. Le cadre était tellement restreint que seule sa tête y entrait, et qu'on ne pouvait pas même voir comment il était habillé. Le reste de la première page listait les autres articles, ou montrait des encarts publicitaires dont les dessins se déplaçaient également.

Harry sortit circonspect de sa lecture. D'un côté, il ne savait absolument rien du monde sorcier, et n'aurait su dire si l'article avait un fondement de vérité ou non. D'un autre, le manque de source crédible lui faisait penser que peut-être, le Chicaneur était une version littéraire de sa drôle de camarade : un peu folle sur les bords.

Il décida de ne pas trancher grâce à un simple aperçu, et roula le magazine pour le mettre dans sa poche. Les yeux énormes de la fille le suivirent, et Harry ne put décider de s'ils étaient ébahis de son geste, contents, ou s'ils avaient simplement bougé par automatisme.

« — Merci. C'est, euh, très intéressant. » Dit-il.

Encore une fois, ce n'était pas totalement faux. Harry mourait d'envie de rouvrir ce journal bien plus passionnant que ceux de l'oncle Vernon, et de tout lire de la première à la dernière ligne. Mais il craignait d'être impoli de la planter là pendant qu'il lisait, même si elle-même n'avait pas du tout craint de le délaisser.

A l'école, Harry avait peu eu l'occasion de faire de nouvelles rencontres. Les rares nouveaux apprenaient vite qu'il ne valait mieux pas se lier avec le binoclard maigrelet assis au fond de la classe. La fille, si bizarre soit-elle, ne manifestait aucune animosité. Il aurait aimé lui parler plus, mais ne savait pas comment s'y prendre. Il se rassura, se répétant que ce ne devait pas être si difficile. S'il avait pu se rapprocher d'un géant, ce serait sûrement la même chose avec d'autres garçons ou filles de son âge. Qui plus est, elle devait être une sorcière, pour se trouver là. Peut-être iraient-ils dans la même école.

Il décida de commencer par là.

« — Euh… Bafouilla-t-il. Tu vas à Poudlard ? Je veux dire… Tu es une sorcière ? »

Comme à chaque fois qu'il posait une question, elle cligna des yeux. Elle avait l'expression de celle qui ne sait pas du tout pourquoi on lui parle plutôt que de faire autre chose de plus intéressant. Harry en éprouva une pointe de compassion. La fille parut encore surprise quelques instants, puis lui adressa un de ses sourires vagues.

« — Oui, je suis une sorcière, dit-elle. Il m'est souvent arrivé de me colorer les sourcils en mauve par accident. Et je vais aller à Poudlard, je pense. Mais pas avant un an.

— Pourquoi ? Demanda Harry, à la fois déçu de ne pas l'y retrouver, et rassuré de ne pas avoir à soutenir à nouveau ce regard avant une année complète.

— J'ai seulement dix ans. On ne va pas à Poudlard tant qu'on n'en a pas onze. »

Elle attendit quelques secondes, réfléchissant, puis sembla décider que sa question valait la peine qu'elle la pose.

« — Et toi ?

— J'ai reçu ma lettre hier. On se verra à l'école, alors. Dans un an. »

Elle sourit, un vrai sourire cette fois, large et franc, qui lui mit du baume au cœur. Cela ne dura que quelques secondes, avant qu'elle ne replonge dans cette brume qui lui rendait les yeux vitreux, mais Harry en fut heureux. Luna était contente à la perspective de le retrouver, et jamais encore on n'avait manifesté de telle émotion devant lui. Les muscles de Harry se dénouèrent, et il s'étonna d'avoir été si crispé. Vraiment, il n'aurait pas dû. Tout se passait bien, sans moqueries et méchancetés. Il s'enhardit et demanda :

« — Il existe d'autres écoles de magie que Poudlard ? »

Elle fut intriguée par sa question. Celle-ci devait lui sembler bizarre, si elle avait été élevée par un père sorcier. Elle répondit :

« — Oh oui. Il y en a plusieurs, dans différents pays. En Angleterre, il y a aussi quelques petites institutions, et des académies pour différents métiers. Mais elles ne sont pas vraiment connues, en fait. Poudlard, c'est la meilleure. »

Elle leva les yeux au plafond. Harry l'imita, mais ne distingua rien à part des lézardes dans le plâtre et les nœuds dans les poutres. Il baissa les yeux, et tritura les affaires dans sa poche. La fille finit à son tour par se désintéresser du plafond, et ce fut elle qui le tira d'embarras. Elle demanda tout bas, comme si elle réclamait un secret d'état :

« — Tu viens du monde Moldu ?

— Oui, confirma Harry en adoptant instinctivement le même ton. J'ai été élevé par ma tante et mon oncle. Ils sont Moldus tous les deux. »

Elle hocha la tête d'un air grave. Harry eut l'impression que par ces mots, il achevait de gagner sa confiance. Il ne comprit pas pourquoi jusqu'à ce qu'elle dise, avec une voix bien trop sentencieuse pour son âge :

« — C'est comme papa me dit. On peut être magique avec du sang Moldu. Ça ne veut pas dire qu'on est moins bien que les autres. »

Devant ses yeux lugubres, Harry se souvint de ce que Hagrid lui avait raconté à ce sujet. Sa camarade avait grandi au cœur d'une guerre menée contre Grindelwald, qui prônait un sang exclusivement magique. Mal à l'aise, il décida de ne pas lui parler davantage de son oncle et sa tante. Elle risquait de le prendre comme une critique et un rabaissement des non-sorciers, alors que ce n'était pas ce qu'il voulait dire.

Harry remarqua alors qu'elle n'en avait pas profité pour lui demander des détails sur son oncle et sa tante, et pourquoi il avait été élevé dans le monde Moldu plutôt que parmi les siens. Surprenant un coup d'œil furtif de sa part, il comprit qu'elle évitait la question comme lui l'avait fait. Peut-être qu'elle aussi avait perdu quelqu'un, et voulait éviter les sujets douloureux. Sa sympathie pour la fille grandit encore.

Dissipant la gêne, elle renchérit :

« — Est-ce que c'est très différent de chez les sorciers ? Le monde Moldu ? »

Elle était véritablement intéressée, ce qui étonna Harry à l'instar de son comportement décalé. Il ne comprenait pas comment on pouvait être intrigué par un monde aussi morne que celui duquel il venait. Cependant, c'était sans doute aussi nouveau pour elle que la magie l'était pour lui. Il expliqua :

« — En fait, je ne sais pas vraiment ce qu'il y a de différent entre les deux… Je vais faire mes courses tout à l'heure seulement. Mais en tout cas, ajouta-t-il après réflexion, les miroirs ne parlent pas, et les chandelles ne s'allument pas toutes seules. D'ailleurs, on n'utilise pas de chandelles. »

Un sourire dévoila les dents blanches de la fille.

« — Tous les miroirs ne parlent pas ici, dit-elle. Ils ont tendance à être francs, et ça agace certaines personnes. Donc les gens qui ont des verrues sur le nez, par exemple, évitent d'acheter des miroirs parlants. »

Harry rit en imaginant un miroir déclarer à une caricature de sorcière au nez crochu : « Vous, la plus belle ? Ah non, certainement pas. » La fille le relança, insatiable :

« — Et comment on s'éclaire chez eux, si il n'y a pas de chandelles ?

— Avec de l'électricité. (Devant ses yeux écarquillés, il tâcha de développer le concept) C'est une énergie qu'il y a dans les éclairs, par exemple. Ils s'en servent pour alimenter les lampes. »

Harry avait utilisé le « ils » sans faire exprès, comme s'il n'était déjà plus des leurs. Il en fut troublé, mais la fille poursuivait déjà avec enthousiasme et surprise :

« — Ils utilisent des éclairs pour faire de la lumière ?

— Oui, enfin non, bafouilla Harry qui n'avait jamais été un expert en la matière. C'est une énergie qui y ressemble, mais ils la créent avec, euh, des usines. Ils utilisent le courant de l'eau, ou le vent, et euh… »

Chaque mot qui sortait faisait encore s'écarquiller les yeux globuleux. Harry ressentit une émotion bizarre en la regardant. C'était comme de voir sur un autre visage ce qui avait dû se peindre la veille sur le sien. Maintenant qu'il considérait ses propres paroles, c'était vrai que le monde Moldu paraissait extraordinaire, présenté ainsi. De l'énergie venant des éclairs, du courant de l'eau et la force du vent, ça sonnait… Eh bien. Magique.

« — Ils sont vraiment ingénieux, les Moldus. J'aimerais beaucoup voir ça. » Dit la fille avec une admiration rêveuse.

Et sans prévenir, comme si la réflexion précédente amenait logiquement son geste, elle déchaussa ses bottes démesurées, avant de mettre le pied gauche dans la chaussure droite, et le pied droit dans la chaussure gauche. Elle se cala aussi confortablement que possible dans ses souliers inversés, et soupira de bien-être.

« — Ça permet d'échapper aux rondes des Dames Blanches, expliqua-t-elle. Enfin, normalement, il faut aussi sauter à cloche-pied. Mais c'est trop difficile avec ces chaussures. Je m'appelle Luna Lovegood. » Conclut-elle sans transition.

Et elle lui tendit la main. Harry cligna des yeux une ou deux fois, bouche-bée. Puis il se rendit mieux compte de ce qu'il se passait. Luna lui proposait de serrer sa main.

Une grande chaleur l'envahit. Bien sûr, cela ne voulait rien dire. On se serrait la main tout le temps, entre personnes qui se rencontraient ou bien se saluaient. Mais par cette poignée de main, il avait l'impression de sceller quelque chose. L'impression d'être accepté. Luna était peut-être étrange, et incompréhensible, mais tout ce qu'il voyait lui, c'était qu'elle était différente, comme Hagrid. Elle était une sorcière, et sans doute que les gens la voyaient comme les habitants de Privet Drive avaient considéré Harry : bizarre, et malpropre.

Il se sentait proche d'elle, et c'était tout ce qu'il avait besoin de savoir.

« — Enchanté, Luna. » Dit-il donc, serrant la petite main incrustée d'encre.

Elle sourit de plus belle. Soudain, elle rayonnait, avec une telle force que Harry en fut frappé. Si sa chevelure lui donnait l'air d'une fée malade lorsqu'elle regardait dans le vide, elle la rendait solaire si elle manifestait un peu de joie. En fait, elle rayonnait littéralement : Harry se rendit compte avec amusement et fascination que sa peau s'était mise à émettre un léger halo doré. Luna le vit à son tour en reprenant sa main, et l'examina soigneusement.

« — Tiens, c'est la première fois que ça me fait ça, constata-t-elle d'un ton dégagé. Les sourcils mauves, ça arrive plus quand je suis en colère. »

Puis tout à trac, un peu comme quand elle lui avait dit la raison de sa venue (comme si elle se rappelait d'un coup de quelque chose de trop bassement matériel pour être retenu sur le long terme), elle sursauta et déclara avec des yeux fixes :

« — Je devais t'emmener manger.

— Oh. Oui, c'est vrai. » Se rappela Harry avec surprise.

Maintenant qu'il y pensait, Harry se rendit compte que son estomac était bien vide. Pris dans la conversation, il ne s'en était pas rendu compte. De peur de ne pas oser le dire s'il réfléchissait trop, il se hâta de répondre :

« — C'était bien de discuter avec toi. »

Luna accepta le compliment en clignant des yeux. Ses ongles émirent une lueur rose de plaisir, avant de revenir à la normale. Elle désigna l'escalier au bout du couloir, avec le même doigt qui s'entortillait dans son collier.

« — Viens. Papa a déjà dit à Tom de préparer un petit-déjeuner. »

Et sans regarder s'il la suivait, elle tourna les talons pour rejoindre les marches. Harry se demanda si c'était parce qu'il était le célèbre Harry Potter que le père de Luna le traitait si bien, et s'il était au courant de tout ce qu'impliquait sa présence. Sûrement était-ce le cas, s'il était le propriétaire des lieux : tous ces sorciers surveillant le pub, et Hagrid venu lui faire ses révélations dans le petit salon n'étaient sûrement pas passés inaperçus. Harry suivit Luna à pas peu assurés. Il espérait que personne ne le fixerait comme la veille.

Heureusement, il y avait tellement de monde dans la salle principale du Chaudron Baveur, et tous ces gens étaient si bruyants et habillés de tant de manières surprenantes, que Harry ne parvint pas à y repérer ceux qui le protégeaient. Il n'eut donc pas à affronter leurs expressions pleines d'expectative. En revanche, il perçut sur son dos plusieurs regards insistants qui le firent frissonner. Il eut beau faire volte-face pour essayer de trouver leur origine, ils se cachaient trop bien. Harry décida de les ignorer, faute de mieux, et suivit Luna qui se frayait un chemin parmi la foule.

Alors que le Chaudron avait été presque vide au soir du trente-et-un juillet, il était à présent plein à craquer. Harry dut se faufiler parmi les chaises ajoutées trop nombreuses autour des tables. De nombreuses personnes bavardaient en mangeant et buvant. L'atmosphère était bien plus conviviale le matin venu, et l'odeur du pain chaud, du porridge et du café masquait presque celle, plus lourde, de la fumée de bougie et de la graisse mal nettoyée. Harry remarqua même quelques garçons et filles de son âge, à la mine chiffonnée. Peut-être étaient-ils venus comme lui faire les courses.

Ce brouhaha et cette promiscuité, qui lui parurent étouffantes tout d'abord, avaient au moins un avantage : Harry passait totalement incognito. Parfois, lorsqu'il marchait sur un pied et envoyait par inadvertance son coude dans le dos de quelqu'un, il écopait d'un grognement ou d'un regard noir. Mais ceux-ci étaient plus machinaux qu'autre chose, et après avoir brièvement examiné Harry, ils revenaient à leur assiette.

Il ne semblait pas y avoir de véritable mode chez les sorciers. Certains étaient habillés de pantalons et vestes Moldus, d'autres avaient des habits de magiciens, chapeaux pointus et capes incluses, d'autres encore portaient des vêtements passés de mode depuis au moins trois siècles. Il vit des figures hilares, d'autres très sombres et couvertes de cicatrices, certaines entièrement dissimulées sous des capuchons. Harry passa devant une femme à l'ossature saillante, en train de manger un foie énorme et sanglant, et dont il vit luire les crocs sous sa capuche. Pluis loin, un homme piochait dans une écuelle remplie d'algues brunes. Il dissimulait son corps dans une longue cape trempée, et ses orteils nus étaient reliés par une membrane visqueuse. Sous son siège de bois, un filet d'eau stagnait.

Visiblement, tous les clients n'étaient pas humains.

Si certains convives riaient, la majorité paraissait plutôt inquiète, et cela rappela tout de suite à Harry les discussions murmurées des professeurs dans la cour de récréation, ou dans le coin de la cantine qui leur était réservé. Un frisson courut sur la peau de Harry : malgré ce qu'Hagrid lui avait dit, la situation semblait tendue, trop tendue pour un pays censé vivre sans attaques depuis dix ans.

Il croisa les yeux du vieux barman, qui lui adressa le même sourire aux anges que la veille. Harry se souvint qu'Hagrid lui avait dit de lui réclamer de quoi manger de sa part, mais à présent, c'était trop tard. Luna l'attendait près d'une table un peu à l'écart des autres, et sur laquelle s'amoncelaient des bols et des assiettes débordants de nourriture. Il la rejoignit, étourdi. Ses yeux passèrent des toasts grillés au thé bien chaud, puis à la confiture et au bacon, trouvèrent même des bonbons qu'il ne connaissait pas. Il n'allait jamais manger tout ça ! Se dit-il, presque paniqué.

Ce fut Luna qui le calma. Elle était perchée à genoux sur son siège de bois, et contemplait les plats avec une expression neutre. Cependant, Harry commençait à la comprendre un peu mieux, et put deviner sa gourmandise une seconde avant qu'elle ne parle : ses yeux étaient un peu plus brillants qu'avant.

« — Ça t'embête si je te prends un Chocogrenouille ? » Demanda-t-elle de sa voix éthérée.

Elle désignait un des bonbons qu'il ne connaissait pas. Son attitude familière le rassura, et il l'incita avec chaleur à prendre tout ce dont elle avait envie. A son grand amusement, Luna ne fit pas de fausses manières, et céda immédiatement à ses arguments. Tout cela était bien trop pour un seul garçon, et elle ne souhaitait pas à Harry d'avoir le visage boursoufflé comme dans son hypothèse. Ces faits exposés, et concédés par un Harry au bord du fou-rire, elle croqua pensivement dans un « Chocogrenouille ».

Harry s'installa en face d'elle, et commença à manger tout en l'observant du coin de l'œil, au moins autant fasciné par elle que par la salle bondée. Elle mangeait avec un plaisir évident, les yeux fermés et le sourire sur ses lèvres brunies de chocolat. Au contraire de son cousin, qui avalait tout d'une traite, elle prenait son temps et savourait chaque plat. Elle répondit patiemment à ses questions sur les bonbons magiques.

« — Non, ça n'est pas une vraie grenouille, expliqua-t-elle en croquant la patte d'un batracien en chocolat. C'est juste un sortilège. Elle bondit une ou deux fois, et elle s'arrête. »

Harry n'eut cependant pas cette chance : alors qu'il déballait une Chocogrenouille, la bête bondit sur son nez, puis sauta dans la salle et se perdit entre les pieds des clients. A cette vue, Luna partit d'un rire si fort et si strident qu'elle en eut les larmes aux yeux. Son hilarité excessive la coucha sur la table, et manqua même la faire tomber de son siège. Quelques clients en furent interloqués, mais la plupart prirent une expression indulgente. On se passa le mot que ce n'était « que la petite Lovegood », et chacun retourna à ses affaires. Harry finit par la rejoindre dans son rire, une fois remis de sa stupeur.

Les autres bonbons ne lui réservèrent pas de mauvaises surprises : les Patacitrouilles étaient immobiles, et étonnamment bons – Harry s'attendait à un goût salé, et fut surpris de le découvrir sucré –, les Fondants du Chaudron ne lui collèrent pas trop aux dents, et les deux Dragées surprises de Bertie Crochue qu'il mangea, une fois leur particularité résumée par Luna, se révélèrent être à la jonquille et au gratin dauphinois.

Harry délaissa rapidement les plats traditionnels pour goûter ceux qui étaient typiquement sorciers. Lui et Luna entamèrent une discussion sur le monde Moldu, sous le regard attentif du barman et d'un homme aux cheveux aussi clairs et mal peignés que ceux de Luna. Il portait à peu de choses près les mêmes vêtements qu'elle, une tunique et un pantalon bouffant avec des sequins, mais à sa différence, ils n'étaient pas blancs mais oranges vifs.

Harry était frappé par deux choses chez la jeune fille, plus encore que par ses manies. Son amabilité, et sa curiosité. Elle paraissait sincèrement l'apprécier, et c'était réciproque. C'était un peu bête à dire, mais il ne se serait pas attendu à si bien s'entendre avec une fille. Celles de l'école étaient plutôt du genre à ricaner derrière leur main, jouer à l'écart des garçons, ou à pouffer. Luna était très naturelle avec lui, et bientôt, il ne se sentit plus du tout gêné. Lui et elle étaient très étonnés de leurs vies respectives, et échangeaient des informations en se tirant mutuellement des exclamations de stupeur.

Harry apprit ainsi qu'il existait plusieurs marques de balais volants, mais qu'ils étaient moins conçus pour les déplacements que pour le sport. On utilisait plus fréquemment le réseau de cheminées. Harry eut du mal à comprendre le principe de la poudre de Cheminette, et fut tout aussi incapable d'expliquer le fonctionnement des moteurs de voitures. Puis la conversation dériva sur un sport pratiqué sur les balais, le « Quidditch ». Luna résuma les règles avec une certaine difficulté, et Harry ne retint que le nombre de joueurs – quatorze – et les quatre balles. Il parla alors du football, qui tenait la place du Quidditch dans leur monde ; puis il expliqua ce qu'était la télévision grâce à laquelle la plupart des gens suivaient les matchs, et en vint aux films.

« — C'est impossible, déclara catégoriquement Luna lorsqu'il lui en parla. Ça se saurait sinon. Les tableaux font ce qu'ils veulent, ils ne réciteraient jamais des lignes de dialogue aussi docilement. »

Harry avait en effet comparé l'écran de télévision à un tableau, pour faciliter la compréhension. Il trouva particulièrement amusant que Luna croie sans problème aux créatures les plus biscornues – il nourrissait quelques soupçons quant à l'existence des Dames blanches, des Ronflaks cornus et des Joncheruines – mais décrète aussi fermement que quelque chose d'aussi banal que la télévision ne pouvait exister.

Harry apprit à cette occasion que les tableaux étaient plus complexes que les photographies, se rendaient souvent visite et pouvaient parler. Mais les photographies en couleur étaient assez intelligentes, elles-aussi – plus ou moins selon la personne représentée. Luna lui montra pour preuve la carte de l'unique Chocogrenouille qu'il avait ouverte. L'homme sur la photo avait des yeux bleus pétillants derrière ses lunettes en demi-lune, un visage marqué de cicatrices et une barbe argentée qui lui tombait sur la poitrine. Il adressa un fin sourire et un petit clin d'œil à Harry lorsqu'il le leva devant lui.

« — C'est Albus Dumbledore, lui apprit Luna. Il est un des seuls dont Grindelwald ait jamais eu peur. C'est un grand sorcier, et un très grand joueur de bowling surtout. »

Harry contempla la carte sans mot dire. Il ne savait pas très bien quoi penser d'Albus Dumbledore. Sur cette petite photographie, il semblait être un vieillard bienveillant, et lui souriait. D'un autre côté, les cicatrices sur son visage et les mots de Luna attestaient d'une vie de combats, et d'un fort pouvoir magique.

Et il avait placé Harry chez les Dursley.

Harry décida d'attendre un peu pour se faire une opinion. Il ne voulait pas agir comme son oncle et sa tante, et déjà le cataloguer. Il retourna la carte pour en apprendre plus : derrière chacune d'elles, avait dit Luna, se trouvait une information sur le sorcier célèbre en question. Elle-même en faisait la collection – elle avait lu quelque part qu'un code secret pouvait être assemblé grâce au dos de toutes les cartes impaires réunies. Il lut :

« Albus Dumbledore, actuel directeur du collège Poudlard.

Considéré comme un des plus grands sorciers des temps modernes, Dumbledore s'est notamment rendu célèbre en fondant l'Ordre du Phénix, organisation visant à contrer le mage Grindelwald. Il travailla en étroite collaboration avec l'alchimiste Nicolas Flamel et on lui doit la découverte des propriétés du sang de dragon. Les passe-temps préférés du professeur Dumbledore sont le bowling et la musique de chambre. »

Il sourit en lisant cette dernière ligne. Vu sous cet angle, Dumbledore ne semblait pas si détestable.

« — Tu dis qu'il est un des seuls dont Grindelwald a jamais eu peur, souligna-t-il en grignotant un toast à la confiture. Qui sont les autres ? »

Une expression très étrange passa sur le visage de Luna, plus étrange encore que toutes les précédentes. Elle qui était habituellement encline à expliquer sembla ne pas être sûre d'elle. Elle ouvrit la bouche pour répondre, mais une ombre immense les recouvrit tous les deux, et ses yeux aqueux s'agrandirent. Harry se retourna, et découvrit en levant la tête que Hagrid venait de les rejoindre. Il avait l'air ensommeillé, et un peu ronchon, mais lui parla avec la même gentillesse que la veille.

« — Harry ! Fit Hagrid avec un sourire jusque dans les yeux. Désolé de ne pas m'être réveillé plus tôt, j'ai passé une mauvaise nuit. Pas arrêté d'être dérangé par de fichus hiboux. Ah, je vois que tu as fini de manger. »

Harry hocha la tête, tout en se répandant en remerciements pour le repas (il n'avait pas oublié que c'était Hagrid qui le lui payait). Hagrid les balaya de la main.

« — Tu ne vas pas faire toute une histoire d'un peu de boustifaille, ronchonna-t-il. Il faut te remplumer, et c'est pas les Durs-chose qui auraient participé. Enfin, on va aller faire les courses, maintenant. Sauf si la demoiselle a encore quelque chose à te dire ? »

Il s'était adressé à Luna. Celle-ci avait ouvert la bouche en grand, sans se soucier d'être polie ou non. Puis à la grande surprise de Harry, qui s'attendait à la voir se ratatiner sur place ou lancer une remarque gênante sur la taille de Hagrid, elle rougit de contentement lorsqu'il l'appela demoiselle.

« — Non, monsieur, répondit-elle. Vous voulez le Chicaneur ? J'ai une édition avec de grands feuillets. »

Et elle souleva rapidement son tee-shirt, lui tendant un de ses exemplaires avec un toupet à couper le souffle. Pour le coup, Hagrid en fut encore plus déconcerté que Luna un instant auparavant. Il accepta le magazine, qui disparut dans sa main démesurée. Pendant qu'il le considérait avec perplexité, Luna se tourna vers Harry. Elle ne parla pas, mais ses traits étaient interrogateurs et il comprit qu'elle attendait un au-revoir de sa part.

« — On ne s'est pas beaucoup parlé, dit-il avec confusion. Je… J'ai été ravi de faire ta connaissance, Luna.

— Moi-aussi. (Harry sut aussitôt que c'était sincère, parce que Luna disait sa vérité avec tant d'impudence et de sans-gêne qu'elle ne se donnerait pas la peine de mentir.) Et si tu veux me parler plus, poursuivit-elle, tu n'as qu'à m'envoyer un hibou.

— Un… ? Commença Harry, avant de se souvenir que c'était ainsi qu'on apportait les lettres chez les sorciers. Oh, oui. Qu'est-ce que je dois écrire sur l'enveloppe ? « Luna Lovegood, Chaudron Baveur, Londres ? »

— Ça ira, oui. Les hiboux savent où trouver les destinataires. Et si tu n'en achètes pas, je crois qu'il y a une volière à Poudlard. »

Elle se tut un instant, puis lâcha une phrase qui toucha Harry au cœur, malgré son timbre complètement flegmatique.

« — J'aimerais bien que tu m'en envoies un ou deux. Je ne reçois jamais de courrier. »

Et elle le regardait droit dans les yeux, non dans le vide. Elle était si petite sur sa chaise, si gracile et si seule, avec sa bouille sale, ses cheveux emmêlés et ses vêtements trop grands, que Harry eut l'étouffante et prégnante impression de se voir dans un miroir. Il se souvenait si bien, trop bien, de ce qu'il avait ressenti en prenant sa lettre de Poudlard. Ce mélange de bonheur stupéfait, et de fierté à l'idée qu'elle lui avait été personnellement destinée. La première lettre de sa vie. Luna n'y avait pas encore eu le droit. Ressentirait-elle la même chose, en voyant le courrier maladroit de Harry ? Il se promit immédiatement de lui en envoyer dès que possible.

« — Moi non-plus. » Confia-t-il dans un murmure.

Sa voix était si basse que, dans le tumulte du Chaudron Baveur, personne d'autre que Luna n'avait pu l'entendre. Ils se regardèrent pendant une poignée de secondes sans rien dire, et cette fois, ils clignèrent des yeux à l'unisson. Un même sourire leur vint, et Harry comprit que le lien qu'il avait formé avec Luna en ces quelques minutes n'avait déjà plus rien à voir avec les jeux bancals de sa cour de récréation. Jamais il ne s'était jamais senti aussi proche de quelqu'un. Sa joie était cependant teintée de mélancolie, et de douleur au fond de sa poitrine : un an s'écoulerait avant qu'il ne revoie Luna, et il ne ressentait plus aucun soulagement à cette idée. Les yeux ronds et vitreux lui manqueraient.

C'était la première fois de sa vie qu'il devrait dire au-revoir à quelqu'un. Harry découvrit qu'il ne savait pas comment faire.

« — Bon, bien, finit par dire Hagrid en rangeant le Chicaneur dans une des poches de son manteau. Hum, merci, petite. Tu diras quand même à ton père de faire attention, avec ses articles, conseilla-t-il d'un air soucieux. Ça peut être très dangereux de mettre le nez dans les histoires du Ministère. »

Harry fronça les sourcils, tâchant de se souvenir des gros-titres. C'était quelque chose à propos d'un directeur… D'un département des secrets... Ou des mystères, il ne se souvenait plus. Luna ne paraissait pas inquiète le moins du monde. Elle haussa les épaules, et les deux angles pointus s'extirpèrent de son tee-shirt, l'obligeant à rajuster son vêtement.

« — Papa ne se fait pas trop de soucis, dit-elle. Le Ministre a un peu râlé, mais comme on détient des documents secrets sur les Gobelins qu'il a transformés en pâté, il n'a pas censuré le magazine. Et Hitchens a envoyé une lettre au journal après la parution. Il disait que l'article l'avait beaucoup fait rire. Il m'a même envoyé ça. »

Et elle leva bien haut le collier de nouilles et de noyaux, comme s'il s'agissait d'un artefact hautement mystérieux. Elle avait pris une mine de conspiratrice, et murmura du coin des lèvres à Harry :

« — Ça chasse les Nargoles. »

Puis elle le remit doctement à sa place, sous le regard mi-effaré, mi-perdu de Hagrid.

« — Ah. Euh, d'accord. Tant mieux. » Fit le géant, clairement déboussolé.

Malgré son envie de plus en plus forte de rire, Harry s'efforça d'être discret. Il se souvenait bien de ses propres réactions, lorsqu'il avait été confronté à Luna la première fois. Son euphorie redoubla et se changea en surexcitation lorsque Hagrid poursuivit :

« — Bon, Harry, si tu as dit au-revoir, on va y aller. Il faut partir avant que toutes les boutiques soient en pause-déjeuner. Et j'imagine que tu as envie de voir ton parrain. »

Aussitôt, toute autre préoccupation disparut de l'esprit de Harry, qui hocha vigoureusement la tête. Sentant son impatience, Hagrid sourit de plus belle, et fit un signe au père de Luna, qui s'approcha. Malgré les cheveux blonds, il avait un physique relativement différent de celui de sa fille. Ses mâchoires, ses traits, tout était dur et solide. Il n'y avait rien de rond dans ses joues. Ses cheveux étaient en revanche vaporeux, blancs et légers comme un nuage, flottant autour de ses épaules et créant une impression d'évanescence. Lorsqu'il s'approcha de Harry, il lui adressa un sourire nerveux.

« — Vous avez bien mangé, Mr Potter ? Lui demanda-t-il précipitamment. Il y en avait assez, j'espère ? »

Harry remarqua qu'il était affecté d'un léger strabisme : l'un de ses yeux le regardait, mais l'autre se tournait vers son nez. On aurait dit qu'il le surveillait pour vérifier qu'il ne s'échappait pas, à l'image du Chocogrenouille qui avait bondi dans la salle un peu plus tôt. Si Luna était très assurée dans sa folie, lui semblait complètement perdu, égaré dans un monde qu'il ne comprenait pas.

« — Oui, bredouilla Harry. Oui, très bien. Merci, monsieur.

— Il avait des bonbons alors que moi, je n'ai pas le droit d'en manger au petit-déjeuner. » Insinua Luna.

C'était plus une plaisanterie qu'un véritable reproche. Son père roula cependant des yeux paniqués.

« — Luna, ma chérie, souffla-t-il tout bas. Il ne faut pas dire ça… Enfin, tu sais qui est notre invité. »

Harry remarqua qu'il triturait machinalement un collier semblable à celui de sa fille, mais en bouchons de liège et en papier crépon. En l'observant un peu plus, Harry vit que sur les bouchons et les papiers découpés étaient inscrites des lettres. En plissant les yeux, il réussit à déchiffrer le mot :

« Nevermore. »

Peut-être était-ce le contraste entre la joyeuse excentricité de Luna et le sens implacable du mot (« jamais plus »), mais Harry n'eut soudain plus du tout envie de rire. Comme s'il avait été pris sur le fait, Mr Lovegood redressa d'un coup la tête et adressa à Harry un sourire très peu naturel, qui lui donna l'air d'avoir une rage de dents. Harry se sentit encore plus mal à l'aise qu'en face de Luna. Celle-ci n'avait pas tenu compte de la dernière phrase de son père, et avait glissé de sa chaise.

« — Je vais aller vérifier les presses du Chicaneur, dit-elle pour lui signaler qu'elle partait. La dernière fois, un kumqat s'est coincé entre les planches. Bonnes courses, Harry. Si tu m'envoies un hibou, tu me diras dans quelle maison tu es. »

Dans quelle maison ? Harry ouvrit la bouche pour lui demander de quoi elle parlait, mais Luna s'était déjà éclipsée dans la foule, guère plus qu'une apparition.

Hagrid adressa à Mr Lovegood ses remerciements pour avoir pris soin de Harry. Nerveux, fébrile, Harry se leva de sa chaise, et tira sur son tee-shirt pour paraître un tant soit peu présentable. Son cœur cognait à grands coups, et il était terrifié en même temps qu'il mourrait d'envie d'y être déjà. Son parrain, il allait voir son parrain. Sirius Black. Il se répéta le nom au cas-où, pour ne pas faire de lapsus. Hagrid dut le sentir, car il hâta leur départ. Il allait prendre congé lorsque le père de Luna dit, avec une certaine réticence :

« — Ah oui, j'oubliais. On est venu inspecter, et voir si tout se passait bien. »

Il indiqua du menton, avec une grande raideur, un homme accoudé seul au comptoir. Il était très grand, enveloppé dans une longue cape sombre qui lui couvrait aussi le visage. Au milieu de toutes ces autres personnes encapuchonnées, il passait inaperçu, et Harry n'aurait pas arrêté son regard sur lui si on ne le lui avait pas montré. Harry vit que sur les traits de Mr Lovegood régnait le même genre d'expression que lorsqu'il l'avait vu lui, respectueuse, mais également effrayée.

« — Ah, tant mieux, dit Hagrid. Il fallait que je lui parle avant d'aller faire les courses. Merci, Xenophilius. »

Sans attendre, Hagrid prit Harry par l'épaule pour le guider jusqu'au comptoir, et lui permettre de traverser la foule.

« — J'ai juste besoin de vérifier que tout se passe comme prévu, lui expliqua Hagrid. Ça ne sera pas long. »

Harry se demanda qui pouvait bien être l'homme. Certainement pas son parrain, Hagrid l'aurait prévenu. Il se cogna à plusieurs personnes de suite, et quelqu'un lui donna un coup de coude qui fit partir ses lunettes de travers alors qu'ils avançaient.

« — Tom ! Lança Hagrid à l'homme, pour couvrir le brouhaha. Ah, Tom, je ne t'avais pas vu. Il y a vraiment du monde. »

Harry crut un instant qu'il parlait au barman, mais celui-ci n'était plus là. Ils arrivèrent au comptoir, devant l'homme enveloppé dans une grande cape noire, et que le père de Luna avait désigné. Lorsqu'ils furent assez près, Hagrid poursuivit chaleureusement :

« — Harry, je te présente le professeur Gaunt. Il t'enseignera la Défense contre les Forces du Mal à Poudlard. »

Les lunettes de Harry étaient embuées et tordues, et il dut les nettoyer discrètement avec sa manche avant de les remettre sur son nez. Il leva alors la tête – l'homme était grand, bien plus grand que lui, même s'il n'était pas à la mesure de Hagrid –, et le vit.

Dans les ténèbres du capuchon, deux yeux noirs brûlaient en le fixant. C'était comme du charbon qui n'avait pas cessé de se consumer, rougeoyant et fumant, et le souffle de Harry gargouilla dans sa gorge, puis s'étrangla. La peur et le saisissement lui nouèrent les entrailles. L'instant s'éternisa, le figeant dans une atmosphère suffocante et glacée. Il ne voyait plus que ces yeux anormaux où un feu se déchaînait.

Puis Harry se rendit compte que ses prunelles ne faisaient que refléter les flammes des bougies, posées nombreuses sur le meuble pour que les clients puissent compter leur monnaie. Leur aspect rougeoyant n'était qu'un effet d'optique.

A partir de cet instant, l'homme sembla émerger de l'obscurité. Peu à peu, chaque trait vint à sa place sur le masque blanc de sa peau, si pâle qu'elle semblait luire, tendue sur les os. Son visage émacié, intemporel, plongea Harry dans un mélange de malaise et de perplexité. Il avait l'impression puissante que quelque chose clochait, que quelque chose manquait dans ce visage, mais ne parvenait pas à déterminer quoi exactement.

Harry l'observa encore. Sa physionomie aurait pu être cruelle sans son élégance, manifeste alors qu'il ne faisait que s'accouder au comptoir. L'homme avait un port de tête noble, du maintien, de la grâce même dans ses gestes. De fines rides striaient sa chair, lui épargnant de ressembler tout à fait à un crâne. Harry trouva qu'elles le rendaient particulièrement dur et sévère, en même temps que plus humain. Discrètes, elles formaient des pattes d'oiseau au coin de ses yeux, ou bien traversaient son front. Deux d'entre elles étaient plus visibles que les autres, révélatrices d'une grande souffrance ou d'un grand âge. Nettes et profondes, comme tracées au cutter, elles reliaient sa bouche sans lèvres et son nez.

Son nez. Harry eut le souffle coupé, et la chair de poule picota le long de ses bras. Où était son nez ? Il voyait à présent ce qui manquait chez lui, ce qui crevait les yeux et donnait la sensation d'être face à quelque chose d'anormal. A la place des narines, le professeur Gaunt n'avait que deux fentes, comme un serpent.

Harry vit sa bouche blafarde bouger, et entendit les mots dans un bourdonnement continu. Il était en état de choc.

« — Harry Potter. »

La voix était calme. Si calme qu'elle n'aurait jamais dû se faire entendre dans cette cacophonie.

Ce fut comme si on avait coupé le son.

Comme si les voix des gens n'avaient soudain plus aucune importance, comme si elles avaient été assourdies, Harry vit les lèvres des clients s'agiter, les chopes se lever, les couverts frapper contre les assiettes. Mais maintenant que l'homme parlait, les bruits se trouvaient atténués, empêchant de se concentrer sur quelqu'un d'autre. Il éprouva la sensation absurde d'être piégé, enserré par les anneaux d'un énorme serpent.

« — Le garçon qui a survécu. » Poursuivit Gaunt, toujours aussi tranquille.

Sa voix était froide. Une sorte d'ironie à peine perceptible imprégnait les mots. Sans pouvoir s'en empêcher, Harry frissonna.

« — Vous avez beaucoup fait parler de vous, Mr Potter, dit calmement Gaunt. Mais peut-être préférez-vous « le Survivant », ou « Celui-qui-a-été-épargné » ? »

Harry comprit dans un second choc qu'il se moquait de lui. C'était imperceptible, car malgré sa froideur, sa voix était douce et enjôleuse. Il devait être si simple de se laisser hypnotiser, songea Harry, qui pensait de plus belle à un serpent venimeux. Loin au fond de lui, il y eut un sursaut de rébellion.

« — Ni l'un, ni l'autre. Juste… Juste Harry. Enchanté, professeur. » Dit-t-il.

Et, faute de trouver autre chose à répondre, il lui tendit timidement la main. Il n'arriva pas à dire autre chose, ou à articuler clairement, mais il savait qu'il avait ce regard de défi que l'oncle Vernon punissait en l'appelant de l'insolence. Il ne le faisait même pas exprès : il était juste trop paralysé par ce regard pour en détourner le sien.

Gaunt ne réagit pas comme son oncle l'aurait fait, loin de là. Les commissures de sa bouche sans lèvres se relevèrent insensiblement. Harry comprit que quelque chose lui avait plu dans sa réponse, même s'il ne parvenait pas à comprendre quoi. Gaunt l'examinait maintenant avec une fixité accrue. Harry eut la désagréable sensation de n'être qu'un livre ouvert, mais également d'avoir réussi à retenir son attention, et en éprouva un semblant de triomphe. Il dura jusqu'à ce qu'il s'aperçoive que Gaunt n'acceptait pas sa main. Celle de Harry se baissa lentement, jusqu'à retomber contre sa jambe.

Les yeux braqués sur lui étaient deux abîmes.

« — Nous allions partir, intervint Hagrid (il était parfaitement à l'aise, et Harry se demanda comment il faisait). Pour l'instant, il n'y a pas eu de problèmes. Sirius m'a envoyé un hibou il y a quelques minutes pour me dire qu'il était arrivé au point de rendez-vous.

— Bien, lâcha Gaunt du bout des lèvres. Robarts et Jones ont-ils lancé les sortilèges de confusion ? »

Il n'avait pas rendu son salut à Harry, pas plus qu'il n'avait serré sa main. En revanche, il continuait de le scruter tout en parlant à Hagrid, maintenant Harry dans une sorte de torpeur angoissée, très différente de la léthargie que provoquait Luna. Brusquement, Harry repensa aux souris du manuel de biologie qu'un professeur avait fait passer en cours, pour leur montrer ce sur quoi ils travailleraient au collège. Ouvertes au ventre, avec leurs pattes épinglées aux quatre coins d'une planche, crucifiées et triturées par des pinces en métal. Il avait cette même impression qu'en les regardant alors, celle d'être minutieusement disséqué, sans égards envers ce qu'il pourrait ressentir. Rien de plus qu'un rongeur congelé, mais un rongeur qui aurait eu une tare intéressante, ou un gène inhabituel. C'était bien pire que la manie des sorciers de prononcer son nom complet en guise de salut, comme s'il possédait quelque signification secrète ; ou de sans cesse l'appeler « le Survivant ». Ses joues flambèrent, et Harry s'empêcha de ciller malgré ses yeux qui brûlaient. Il ne voulait pas lui laisser croire qu'il se détournait.

A nouveau, une imperceptible torsion remonta les coins de la bouche de Gaunt, en un ersatz de sourire.

« — Oui, ils les ont lancés, disait Hagrid au-dessus de lui. Normalement, personne n'ira fouiner dans l'arrière-cour ou sur le Chemin de Traverse, jusqu'en fin d'après-midi. Du moins, personne passant par le Chaudron Baveur. On a le champ libre. »

Gaunt acquiesça, d'un geste si infime que Harry ne l'aurait pas remarqué s'il n'avait guetté la moindre de ses réactions. Harry vit qu'il tenait une coupe de vin entre ses mains – aux doigts disproportionnés, blancs et osseux. Il ne la buvait pas, et ce détail le dérangea avec une force surprenante. Elle était pleine, sans trace de lèvres sur le verre transparent. Comme un accessoire, ou un alibi, lui permettant de passer pour un être humain alors qu'il ne l'était pas. Gaunt la faisait lentement tourner, et le liquide ondulait d'un bord à l'autre sans jamais déborder, en contrôle total.

« — Bien. Si Dumbledore n'a pas donné de contre-indication, finit par dire Gaunt (et sa voix avait une froideur particulièrement désagréable en prononçant ce nom), vous pouvez y aller. (Ses yeux noirs accrochèrent brièvement ceux de Hagrid, et Harry fut surpris d'y distinguer alors quelque chose qui ressemblait à de la chaleur humaine). Je fermerai le mur derrière toi, comme prévu. Le passage sera clos pendant deux heures. »

Il désigna d'un geste la porte de sortie. Hagrid hocha la tête, pas perturbé le moins du monde. Il poussa légèrement le dos de Harry, et celui-ci comprit qu'ils allaient partir. Il en fut très soulagé, et commençait à avancer lorsque Gaunt s'adressa à lui.

« — Quant à vous, "Juste Harry". Nous nous reverrons en classe. »

Harry sursauta. Il ne s'y était pas attendu, et encore moins au contenu de la phrase, prononcée avec cette froideur subtilement moqueuse. Il pivota rapidement la tête, mais le moment était passé, et il ne put rencontrer son regard. Gaunt s'était détourné, comme si Harry n'existait plus.

Hagrid guida doucement Harry vers la sortie du fond. Harry eut du mal à détacher son regard de cette scène, l'homme au visage de mort qui fixait la foule d'un air distant. Ce ne fut que lorsqu'Hagrid lança un dernier : « A tout à l'heure, Tom ! » et ferma la porte derrière lui qu'il sortit de sa transe.

Ils étaient à présent dans une petite cour arrière emplie de poubelles, qui débordaient d'exemplaires froissés du Chicaneur. Ils se tenaient face à un mur de pierres, qui l'intrigua : Harry voyait à ses extrémités qu'il avait autrefois été constitué de briques rouges, qui à présent s'effritaient. C'était comme s'il avait été détruit, puis reconstruit avec un matériau plus solide. Hagrid s'en approcha et sortit sa baguette magique, avant de regarder le mur avec une intense concentration. Harry le suivit, toujours sonné.

« — Je ne sais jamais dans quel ordre il faut… Marmonna Hagrid en posant alternativement sa baguette sur les pierres. Ah, voilà. »

Il tapota trois fois le mur, avec sa baguette magique. La pierre sur laquelle il avait frappé se mit alors à trembloter, comme de la gelée, ou comme lorsqu'en pleine canicule la chaleur brouille la vision. Un trou apparut en son centre, et s'élargit, s'élargit de plus en plus sous le regard ébahi de Harry.

« — Bienvenu sur le Chemin de Traverse, Harry ! »

Au même instant, la grisaille qui couvrait le ciel depuis la veille se dispersa enfin, et les rayons de soleil éclairèrent une rue tortueuse, aux pavés laqués de pluie, bordée de magasins innombrables. Une foule de sorciers et de sorcières en habits vers, noirs et violets, comme dans le Chaudron Baveur, se pressait devant les vitrines et les étals. Il y avait des magasins de robes, de balais, de télescopes, de potions… Le soleil dorait les ventres bombés des chaudrons, et moirait les poils des animaux – chats, chauves-souris, créatures – qui paressaient dans leurs cages. Le cœur de Harry bondit et manqua d'exploser, sous une vague d'émerveillement encore plus forte que ce qu'il avait éprouvé jusqu'à présent. On lui avait dit que ce monde existait. Et maintenant, il l'avait sous les yeux.

Hagrid sourit en le voyant si hébété, et le fit passer au-travers de l'arcade alors que celle-ci se reformait derrière eux.

« — Alors, Harry ? Demanda Hagrid avec une espèce de fierté lorsqu'ils furent au milieu de la foule. Il est incroyable, hein ? »

Harry cligna des yeux à plusieurs reprises pour s'habituer à la lumière du jour, et pour comprendre le sujet de la phrase. Hagrid parlait de Gaunt, bien sûr. Malgré l'émerveillement qu'avait suscité la vue du Chemin de Traverse, Harry était encore secoué de cette rencontre. Autant l'apparition de Luna lui avait laissé un sentiment agréable et flottant, mélange de jubilation et de folie douce ; autant la rencontre du professeur Gaunt l'avait frappé comme une pointe de métal. Harry aurait tout aussi bien pu s'être encastré dans un mur. Ce n'était plus un simple malaise, c'était une certitude, une sensation presque. Comme si le danger avait eu un visage, comme si la nature de l'homme était inscrite sur sa figure.

Harry mit encore quelques secondes avant de comprendre pourquoi exactement il se sentait si mal : il venait de croiser le chemin d'un de ces sorciers qui, selon les mots de Hagrid, « n'étaient pas des gens bien ». Et même si le géant lui avait bien expliqué la veille à quel point ils pouvaient être menaçants, l'image était demeurée vague et distante dans sa tête. Grindelwald ressemblait-il à cela ? Etait-il pire encore ? Le professeur Gaunt enseignait à Poudlard, il devait donc ne pas être un ennemi. Mais si les alliés ressemblaient à cela, quelle horreur atteignaient donc les adversaires ? Harry savait qu'il s'emportait, qu'il n'aurait pas dû juger sans savoir, mais son instinct lui criait de prendre garde. Sous le capuchon, illusion d'optique ou non, il avait deviné une ombre prête à l'engloutir.

Un géant, une fée dérangée, un homme à la tête de mort. N'y avait-il pas un seul sorcier qui soit semblable à un être humain ?

« — Il est, euh… Hésita-t-il, craignant de vexer Hagrid. Il est… »

Il chercha ses mots, confus. Après l'atmosphère étouffante du Chaudron Baveur et le face-à-face avec son futur professeur, l'air frais de Londres et le soleil éclatant paraissaient extrêmement déplacés. Il finit par répondre :

« — Il est impressionnant. »

Ce n'était pas un mensonge, réalisa-t-il tout en observant les hiboux qui gonflaient leurs plumes sur la devanture d'une ménagerie. Le professeur Gaunt avait une aura intimidante. On sentait le pouvoir émaner de lui, palpable, et dans ses yeux sombres, mille secrets passionnants semblaient se presser. C'était peut-être cela qui était si terrifiant. Le fait que cette puissance soit à la fois létale et séductrice, glaciale et enjôleuse, à l'image de sa voix. Harry avait à la fois envie de fuir et d'écouter, de fermer les yeux pour ne plus voir son nez mutilé et ses yeux rougeoyants, et d'ouvrir grand ses oreilles à tout ce qu'il pourrait raconter. L'homme était semblable au rebord d'un gouffre, vous happant grâce au vertige.

La peur de tomber lui fit rétrospectivement enfoncer ses ongles dans sa peau, au-travers de son jean.

« — Ah oui, fit Hagrid en souriant derrière sa barbe embroussaillée. C'est vrai qu'il fait un peu peur, Tom, n'est-ce pas ? »

Harry leva la tête dans sa direction, indécis.

« — Il est… Commença Harry d'un ton hésitant. Est-il… Humain ? »

Hagrid eut un petit rire.

« — Oh oui, il l'est. Et si tu veux savoir, il s'est fait ça tout seul. »

Estomaqué, Harry s'arrêta de marcher. Par « ça », le géant désignait son visage. Mais qui aurait pu avoir envie de ressembler à…? Il avait pensé que c'était accidentel, comme ces miraculés qui subissaient de lourdes opérations de chirurgie esthétique.

« — Je l'ai connu, lorsqu'il était à l'école, poursuivit Hagrid. Il avait trois ans de plus que moi. Il ne ressemblait pas du tout à ça. C'était un beau jeune homme, très doué, toujours suivi par les filles. Beaucoup de charisme. Dès sa sortie de Poudlard, il a commencé à trafiquer ses traits, avec des sortilèges, des potions et tout ça. Je pense qu'il n'aimait pas son visage. Il trouvait peut-être que cette apparence ne lui correspondait pas, alors il s'en est créé une nouvelle. Il préfère que les gens le craignent plutôt qu'ils ne recherchent sa compagnie. C'est quelqu'un de… Comment dit le professeur Dumbledore, déjà ? Un misanthrope. Il déteste les gens, précisa-t-il pour répondre à l'interrogation muette de Harry. Il est très solitaire. Et c'est vrai que ça lui correspond plutôt bien, ce visage.

— Vraiment ? Fit Harry, qui appréhendait de plus en plus les cours de Défense contre les Forces du Mal.

— Oh, ne t'en fais donc pas ! Dit Hagrid, lui donnant une bourrade sur l'épaule qui lui fit plier les genoux. C'est vraiment quelqu'un de bien, Tom. A Poudlard, si tu as des problèmes, tu pourras compter sur lui. Il n'est peut-être pas très engageant, mais tu seras surpris de savoir à quel point il peut être un précieux allié. »

Hagrid en parlait avec reconnaissance, à la manière dont il avait déjà évoqué le professeur Dumbledore. Harry se demanda ce qui le rendait aussi sûr de lui. Comme s'il avait entendu cette réflexion, Hagrid se racla la gorge et dit :

« — Tu sais, c'est un des plus grands sorciers de notre époque. C'est le seul avec Dumbledore à avoir jamais tenu tête à Grindelwald en combat singulier. On a beaucoup de chance de l'avoir de notre côté (Hagrid frémit, sans doute en imaginant qu'il puisse être du camp adverse). Avant de venir enseigner à Poudlard, il était directeur du département des Aurors. Une bonne moitié des cellules d'Azkaban, la prison des sorciers, est pleine grâce à lui. C'est aussi pour ça que je dis que ça lui correspond bien, ce visage. Lorsqu'ils le voient arriver, les mages noirs font pipi dans leur pantalon. »

Harry sourit à cette idée et se détendit un peu, appréciant la chaleur des rayons de soleil sur son visage. L'angoisse qui l'oppressait s'estompa. Après tout, peut-être Hagrid avait-il raison. Son regard soupçonneux et apeuré sur le professeur Gaunt lui rappelait ceux des Dursley sur lui-même. Qui était-il pour juger d'une apparence ? L'autre n'avait-il pas le droit d'être un peu différent ? Gaunt n'avait pas manifesté trop d'hostilité en le voyant, malgré son ironie. Harry avait même décelé un certain intérêt dans son regard. Ses cours ne seraient peut-être pas si affreux. Harry était franchement curieux de tout ce qu'il avait bien pu vivre, en combattant les mages noirs. A quels sortilèges avait-il dû faire face ? Combien de créatures maléfiques avait-il affronté ?

« — S'il n'aime pas les gens… Demanda-t-il toutefois, alors pourquoi est-ce qu'il enseigne ? »

Hagrid gratta sa barbe, un peu gêné.

« — Je vais être honnête, Harry, il n'aime vraiment personne, même si je pense qu'il respecte Dumbledore (en même temps, qui ne l'admire pas ?). Ses élèves ne font pas exception à la règle. Il est imbuvable, sauf quand la classe est particulièrement douée, auquel cas il lui arrive de se dérider un peu. Enfin, il a une réputation d'impartial, c'est déjà ça. Bref, s'il enseigne, c'est avant tout pour Poudlard. »

Il parlait de l'école comme d'un être vivant. Harry releva les yeux, sa curiosité se réveillant. Hagrid paraissait songeur, du moins d'après ce qu'il distinguait de ses petits yeux en forme de scarabées.

« — Tom a toujours adoré Poudlard. Je crois qu'il a voulu enseigner rien que pour rester à l'école. Dumbledore a hésité avant de lui donner le poste. Mais c'était une époque où on ne pouvait pas se permettre de froisser un allié. Et puis cela donnait vraiment leurs chances aux élèves, avec ce qui se tramait dehors. En apprenant avec lui, ils se préparaient à se défendre. Ses meilleurs élèves (curieusement, la voix de Hagrid s'éteignit un peu sur ces mots, puis il reprit avec force), bref, tous ceux qui sont sortis de sa classe ont résisté avec brio contre Grindelwald. Les Prewett, les Bones, les Black… Les Potter. »

Il renifla et Harry détourna les yeux, feignant de n'avoir pas remarqué sa soudaine émotion. Il trouvait à la fois très touchante et surprenante la capacité qu'avait le géant à s'émouvoir. Chez les Dursley, ce n'était pas quelque chose qu'on voyait.

« — Bon, trêve de bavardages, finit par conclure Hagrid, reprenant son ton enjoué. On doit y aller. Sirius nous attend, et je ne serais pas surpris de le découvrir en train de trépigner d'impatience ! »


Note de fin :

C'était un long chapitre, avec des rencontres importantes (d'où le titre). Le prochain fera la même longueur, ou peut-être un peu plus court. Enfin, je dis ça, mais avec ma chance, il sera encore plus long. Il s'intitulera : « Derrière le mur de pierres », et si tout va bien, il paraîtra à la fin du mois de février.

Sinon, sérieusement. Qu'est-ce que ce site a contre les point-virgules ? Il mène une vendetta ou quoi ? J'ai été obligée de tous les remettre un par un parce qu'il les avait mangés. C'est pourtant un signe normal de ponctuation !

Bon. Je vous laisse, mes amours. Je m'en vais écrire la sixième version de la rencontre entre Harry et Sirius.

Bonne cogitation à vous !