Casanova
Voilà le cinquième et dernier chapitre (du moins en théorie).
Chapitre 5 : Nessun Dorma (Personne ne dort)
Je fus la proie de l'insomnie durant toute la nuit. L'agitation des personnes festoyant sur la place diminua tout comme les lumières de la fête, m'indiquant que la grande majorité des fêtards étaient allés se coucher ou continuer la célébration ailleurs. Heureusement, de quatre heures à neuf heures du matin il régna dans tout l'endroit un silence complet, jusqu'à ce que la musique de la place recommence à s'élever pour continuer la célébration du carnaval.
J'avais l'impression d'avoir la gueule de bois à cause de la mauvaise nuit que j'avais passée, mais, au moins, je n'avais plus de remord.
Je ne le ressentais que lorsque je faisais un mouvement brusque.
Je me levai, ne réussissant pas à trouver le sommeil, ne pensant qu'à une chose : prendre une douche. Laver mon corps des marques du Casanova, puis préparer mes affaires pour partir au plus vite avant qu'Angelo n'envoie sa mère ou son chien pour me parler.
Bien qu'en vérité, je voulais le voir. Cette nuit avec le Casanova m'avait retiré le bandeau que j'avais sur les yeux et j'avais réalisé, trop tard, que c'était Angelo que je désirais.
Et il avait raison. Qui était cet homme ? Je ne connaissais ni son nom, ni même son visage. Je ne savais rien de lui, sinon qu'il était passionnant et avait un pénis de dieu grec, et qu'il faisait l'amour à un novice de façon spectaculaire.
Mais je n'avais pas pu m'empêcher de penser à Angelo pendant que nous le faisions. Telle était la pure vérité.
Mais, alors que j'étais en plein milieu de ma douche, on frappa à la porte, ce qui me parut très étrange aussi tôt dans la matinée.
- Un instant ! – Ai-je crié en sortant de la douche, revêtant le peignoir et me mettant un linge sur la tête.
Je pensai que c'était peut-être le Casanova qui, fatigué de grimper au balcon, venait récupérer quelque chose qu'il avait oublié la nuit dernière, ou peut-être un employé de l'hôtel qui venait m'apporter une missive de mon père. Cette dernière hypothèse me sembla beaucoup plus plausible que la précédente, mais lorsque j'ouvris la porte, je retrouvai face à face avec Angelo. Et il n'avait pas l'air d'aller bien : il avait l'air abattu et fatigué. Lui aussi avait sûrement passé une mauvaise nuit mais, en ce qui le concerne, par ma faute, et j'eus honte.
J'ignorai si j'étais heureux de le voir ou honteux ou encore énervé. Dernièrement, Angelo me faisait ressentir trop de choses à la fois. Et le voir à cette heure de la matinée n'arrangeait rien.
- Buon giorno. – Me salua-t-il avec un manque d'entrain certain.
- Bon matin, plutôt… – Dis-je, hésitant à le laisser ou non entrer. Mais je finis par m'écarter pour lui permettre le passager.
Il avança, les mains dans les poches, alors que je pouvais à peine le regarder. J'étais soudainement devenu nerveux et je ne savais pas quoi lui dire. Précisément parce que je savais ce qu'il ressentait en ce moment.
Je le vis légèrement examiner la chambre et remarquer le lit défait et la rose posée au-dessus.
Je l'entendis soupirer et il se retourna, comme il haussait les épaules et évitait de me regarder dans les yeux.
- Il est venu hier soir. Pas vrai ? – L'entendis-je dire de son accent si particulier.
Je ne pus qu'hocher la tête et, en levant le regard vers lui, je le vis sourire, puis le changer en un sourire en coin. J'avais l'impression d'être testé, et je fronçai les sourcils.
- Qu'est-ce que ça peut faire s'il est venu ? Je me souviens t'avoir dit que ça ne te concernait pas. – Lui dis-je, m'énervant à nouveau contre lui.
- Il se peut que ça me concerne !
- Qu'est-ce que tu en sais ?
Et il se tut. À ce moment, il s'approcha et je reculai par automatisme, mais il n'abandonna pas.
- Angelo… ne... – Lui dis-je à voix basse alors que mon dos rencontrait le mur.
Il m'emprisonna contre la cloison et me leva le visage, essayant de me regarder dans les yeux, mais je l'en empêchai en baissant la tête.
- Ne me fais pas ça, Mü…
- S'il te plaît, Angelo.
Mais il me fit lever le visage et m'embrassa, pendant que je fondais contre le mur en sentant à nouveau son baiser.
Tout mon corps tremblait comme mes mains quand je les posais, avec une certaine appréhension, contre son torse, alors que les siennes ne semblaient pas avoir peur de me toucher. Il était sûr de ce qu'il faisait et de pourquoi il le faisait.
Cela me fit rougir et, une fois de plus, j'évitai son baiser. Cette action l'arrêta et, sans pour autant me lâcher, il leva la tête pour vaincre sa propre tentation de poursuivre. Ses bras enserraient toujours fortement ma taille.
Il posa ses lèvres sur mes cheveux mouillés, la serviette étant tombée par terre depuis déjà un moment. C'était difficile. C'était désagréable vu que je me refusais à le laisser continuer.
Il réessaya de m'embrasser et, cette fois, je fermai juste les yeux et déglutit pendant que ses lèvres devenaient plus audacieuses et embrassaient tendrement mon oreille, puis descendirent jusqu'à mon cou où il s'arrêta. Cette fois, il soupira et posa son front sur mon épaule, comme s'il abandonnait. Et je compris son arrêt soudain : la marque du Casanova sur ma peau était forte, et Angelo l'avait remarquée.
Plus craintif que jamais, je m'éloignai de lui et avançai dans la pièce. Je n'allai pas m'arrêter, je devais partir maintenant. Prendre le premier vol pour n'importe où tant que c'était loin de Venise. Loin d'Angelo et du Casanova.
- Où iras-tu ?
- Loin. – Répondis-je, coupant, pendant que j'entassai mes vêtements dans ma valise.
- Je peux te convaincre de rester ?
- Je finirai de toute façon par partir. Aujourd'hui, demain, dans dix ans… et je ne reviendrai pas.
Toutes mes réponses étaient coupantes. Je ne voulais pas lui donner l'occasion de me convaincre et de me faire rester alors que je n'aurais jamais dû venir seul à Venise.
Maintenant je comprenais pourquoi mon père me surveillait et me gardait toujours sous contrôle. Être libre était une trop grande responsabilité à mon âge et ces personnes ne m'avaient même pas demandé si j'étais majeur.
- Va-t'en. S'il te plaît…
Et son silence fut l'assentiment le plus douloureux. Lentement, il se retourna et quitta la chambre, fermant la porte derrière lui.
À l'entente de la fermeture de la serrure, je m'appuyai contre les vêtements dans ma valise pendant que je fermais les yeux avec force et pleurais, une fois de plus.
J'aurais dû le retenir. J'aurais dû répondre à son baiser et j'aurais dû le serrer fort dans mes bras et ne pas le laisser partir, mais je n'en étais pas digne. Je ne méritais pas son amour, et encore moins après la nuit dernière où le Casanova était venu et m'avait réclamé avant lui.
Pressé de fuir, je récupérai, bien que versant encore des larmes, continuai à mettre mes vêtements dans la valise, ne modifiant pas le rythme.
Je laissai mon costume pour la fin, que j'ai soigneusement lissé et accroché sur le paravent de bois sculpté. Je l'admirai un moment, voulant me rappeler ce que j'avais ressenti en arrivant et en l'obtenant. Cette satisfaction et cette certitude de savoir ce que je voulais, et maintenant… Je ne voulais même plus le ramener à la maison. Et le masque… la larva qu'Angelo m'avait offerte, je ne pouvais même plus la voir sans penser à lui.
Les heures à attendre que le soleil se lève me semblèrent une éternité. Chaque minute était désespérante et les secondes semblaient des siècles qui passaient le plus lentement possible, retardant ma fuite.
Avec l'inondation, aucun transport terrestre ne fonctionnait et les bateaux et les gondoliers ne travaillaient pas si tôt le matin.
Dans cette torturante attente, le rêve commença à prendre le dessus sur moi.
C'était mieux si je dormais un peu. Mais mon sommeil fut troublé lorsque j'entendis une voix m'appeler au pied de mon balcon. Et je la reconnue.
- Angelo !... – Je me levai et presque par magie, le rêve s'enfuit à nouveau.
Je courus au balcon, prêt à lui dire la vérité, que je n'avais pas cessé de penser à lui, quand je tombai sur quelque chose d'invraisemblable en ouvrant la fenêtre.
En bas, cinq personnages vêtus de noir avec des masques de la même couleur, sauf un, regardaient vers l'endroit où je me trouvais, incrédule.
C'était le Casanova et sa cohorte.
Casanova s'avança de quelques pas et je vis qu'il tenait une rose, sur laquelle était accroché un mot, qu'il me lança. Je l'attrapai et, étonné, j'ouvris le mot.
À l'intérieur, il y avait une chanson écrite en italien et une traduction dans ma langue. Quand je commençai à le lire, je les entendis chanter :
Nessun dorma! Nessun dorma! – Que personne ne dorme ! Que personne ne dorme !
Tu pure, o Principessa, – Toi aussi, Ô Princesse,
nella tua fredda stanza – Dans ta froide chambre
guardi le stelle – Tu regardes les étoiles
che tremano d'amore e di speranza... – Qui tremblent d'amour et d'espérance...
Ma il mio mistero è chiuso in me, – Mais mon mystère est scellé en moi,
il nome mio nessun saprà! – Personne ne saura mon nom !
No, no, sulla tua bocca lo dirò fremente!... – Non, non, sur ta bouche, je le dirai,
quando la luce splenderà! – Quand la lumière resplendira !
Ed il mio bacio scioglierà il silenzio – Et mon baiser brisera le silence
che ti fa mia!... – Qui te fait mienne.
(Il nome suo nessun saprà... – (Personne ne saura son nom...
E noi dovremo, ahimè, morir, morir!...) – Et nous devrons, hélas, mourir, mourir !)
Et c'est à ce moment, quand mon cœur était sur le point d'exploser de par la puissance de ses battements et mes larmes qui coulaient, quand je vis le Casanova retirer son tricorne et, à la lumière d'un soleil qui commençais à poindre, que je commençai à le reconnaître.
Dilegua, o notte ! Tramontate, stelle! – Dissipe-toi, Ô nuit ! Dispersez-vous, étoiles !
Tramontate, stelle! All'alba vincerò! – Dispersez-vous, étoiles ! À l'aube je vaincrai !
Vincerò! Vincerò! – Je vaincrai ! Je vaincrai !
Et je vis le masque tomber et découvrir son visage et, en même temps que je le découvrais, j'apprenais également sa façon de monter par le balcon, à l'aide des barreaux des fenêtres.
Je ne pouvais contenir mes émotions pendant que je fondais en larmes et ne savais pas si c'était à cause de ma vision brouillée, le sommeil et mon fort désir, que je voyais une illusion maintenant debout face à moi.
Je me couvris le visage avec les deux mains sans pouvoir le croire, tout me disait que c'était lui. Je ne pouvais m'empêcher de penser que ce devait être lui et je n'arrêtais pas de me le répéter. C'était lui. Pendant tout ce temps…
Mais ma réaction fut de le frapper au torse, le pousser alors qu'il me tenait par les épaules et, finalement, je trouvai refuge dans ses bras et laissai sortir mes larmes tout en lui répétant que je l'aimais entre deux sanglots. Il me fallut du temps pour me calmer pendant qu'il me berçait dans ses bras chauds et, ce faisant, et regardant en bas, je remarquai que les quatre autres personnages noirs enlevaient leurs masques et révélaient les insaisissables frères d'Angelo, riant et pleurant comme s'ils vivaient eux-mêmes la romance. Quel bonheur ils devaient ressentir pour leur frère pour que le dénouement de cette histoire les émeuve à ce point !
Je ris entre les larmes comme Angelo, mon Casanova, déposait des milliers de baisers sur mon front et mes joues.
Il était presque hystérique d'émotion et quand il me dit qu'il voulait me faire encore l'amour, je lui répondis avec un léger gémissement alors qu'il m'emmenait dans la chambre, vers le lit.
Avec Angelo. Cette fois-ci sans masques, ni silence.
Il n'y avait plus d'urgence pour prendre l'avion. Nous entrâmes en nous embrassant passionnément et nous nous retirâmes nos vêtements. Cette aura de mystère qui entourait mon amant, le montrait maintenant comme l'homme qu'il était. Il n'était pas froid, il était plus tendre que ce que je ne l'aurais espéré. Connaître son nom et son visage faisait la différence, parce que maintenant je savais ce que lui aussi il ressentait.
Je ne le connaissais que depuis deux jours et je l'aimais déjà. Comment ne pas le faire, si même avec le masque, ses yeux me transperçaient ? Il m'avait captivé avec des chuchotements et des histoires et son odeur de tabac… j'ai mis du temps pour faire le lien. Cette odeur de bois, de travail, de Méditerranée qui l'enveloppait et me provoquait de longs soupirs, comment n'ai-je pu les reconnaître ?
Son déguisement était tellement bon qu'il avait réussi à me tromper tout ce temps et à me faire tomber éperdument amoureux de lui de deux manières différentes. C'était quelque chose que seul un maudit italien pouvait faire.
Mon italien, mon Casanova.
~Fin~
Et voilà ! Comment avez-vous trouvé cette fic ?
À la base, elle ne devait pas se terminer comme ça, elle devait être un peu plus « Angst », mais bon, apparemment je suis une incurable romantique. J'espère malgré tout qu'elle vous a plu.
Je pense à poster une fin alternative (en fait, la fin que j'avais pensé au début), mais j'hésite, à votre avis, je devrais le faire ou non ?
