Elle ne le portait pas dans son cœur. Mais alors pas du tout. C'était même le contraire. Il pouvait le sentir à la tension qui émanait d'elle chaque fois qu'il passait à proximité. La froideur de sa voix les rares fois où elle lui avait retourné son salut. Le regard impénétrable et distant qu'elle lui renvoyait les rares fois où leur regard venait à se croiser de façon impromptue.

Et le pire c'est que ce sentiment était devenu réciproque. Combien de fois ces dernières semaines s'était-il surpris à observer les escaliers et le long couloir étroit menant au bureau de Vance. Combien de fois avait-il eu envie de ne pas brancher l'alarme de son réveil, de couper son portable et de rester sous les couvertures indéfiniment parce que le monde était trop con dehors. Non il n'était pas déprimé, ou alors juste un petit peu, mais c'était la perspective de se retrouver en sa présence qui le rebutait, qui le faisait voir tout en noir et gris, et il n'avait jamais été quelqu'un à aimer les couleurs ternes.

Leur rapport à lui et Ziva – ou plutôt l'agent David - était devenu exclusivement professionnel. Il n'y avait plus de place pour la camaraderie ou une quelconque familiarité, plus de plaisanteries ou de taquineries. C'était tout juste s'ils ne se vouvoyaient pas.

De manière générale ils se comportaient comme le ferait des équipiers, des subalternes, mais rien de plus; employer le terme partenaire aurait impliqué un minimum d'échanges, de complicité de leur part, ce qu'il n'y avait plus depuis bien longtemps.

Ils étaient deux étrangers qui n'avaient en commun que deux bureaux situés face à face, un badge et une arme. Et rien d'autre. Au mieux ils étaient tous deux Suisses, neutres et indifférents. Mais parfois, plus souvent que de raison pour être honnête, cela s'apparentait à un relance de la Guerre Froide avec chacun dans un camp opposé, défendant leurs convictions et leurs points de vue, plaçant stratégiquement leurs missiles balistiques sous le nez de l'autre, planifiant, manigançant, calculant leur portée d'action, tout ça pour remporter la partie, pour avoir le dessus, pour pouvoir affliger l'autre d'un rictus moqueur et suffisant. Question de principe et de fierté. Et de rage contenue.

Trois mois s'était écoulés depuis la Somalie, six depuis Tel Aviv. Et rien n'avait évolué. Rien n'avait empiré non plus. Sur le papier. Un tacite statu quo. Qui les faisait regarder en arrière, frôler les murs et marcher sur des œufs. Et principalement s'ignorer.

Ils savaient pourtant pertinemment que cette situation n'était pas passée inaperçue mais aucun ne voulaient faire le premier pas. Ils restaient obstinément campés sur leurs positions malgré les multiples interventions d'Abby et de Ducky qui ne savaient plus quoi inventer pour organiser une rencontre ''surprise'' et ouvrir la parole au débat et aux échanges. En général ça ne durait pas très longtemps – comprenez par là quelques secondes, le temps que l'un ou l'autre se rend compte de la présence de l'Autre et fasse immédiatement demi-tour sous le regard mi-désespéré mi-orageux de la gothique et celui triste et fatigué du médecin légiste.

Et Gibbs. Et sa mauvaise humeur légendaire qui avait encore grimpé d'un cran, parallèlement à sa consommation de café. Le chef d'équipe qui jusque-là leur avait laissé carte libre pour dépasser ça, pour cesser de se comporter comme deux gamins capricieux et tête-à-claque, mais dont la patience s'amenuisait un peu plus chaque jour il pouvait le voir. L'ouragan n'allait pas tardé à s'abattre. Et il ne voulait pas en être la première victime, ce n'était pas de sa faute après tout, c'était Ziva qui… Bon d'accord il était de mauvaise foi, il avait sa part de responsabilité, mais hors de question qu'il paye les pots cassés à cause d'une ninja mal lunée et bornée. Peut-être serait-il judicieux d'employer les escaliers pendant quelque temps.

Et Tim. Le fidèle Tim. Qui se retrouvait pris bien malgré lui entre deux feux. Non pas qu'il lui eut été demandé de choisir un camp. Lui en tout cas, Ziva pour ce qu'il en savait… Rien ne semblait l'arrêter ces jours-ci, tout semblait prétexte pour lui nuire ou le mettre au tapis.

Au début il avait décidé de lui laisser le temps. De se réadapter, de retrouver ses marques, de dépasser ce qu'elle venait de traverser et qui l'avait naturellement marqué, agent de Mossad ou pas. Et elle avait dépassé les espérances dans ce domaine.

De plus en plus la Ziva d'antan réapparaissait.

Avec les autres. Surtout Abby. Mais jamais avec lui.

Elle avait appris à baisser sa garde, à demander de l'aide, auprès de Gibbs, et de Ducky.

Mais jamais à lui.

Il lui arrivait de se mettre à rire, de plaisanter, de taquiner. Avec Tim, et même Jimmy.

Mais jamais … enfin vous avez compris.

Lui qui avait tout mis en œuvre pour aller la secourir. Qui avait affronté Vance. Qui s'était livré à l'ennemi, en payant le prix.

Lui qui avait accepté de tout sacrifier sans jamais baisser les bras. Qui avait tout fait en son pouvoir pour la ramener avec eux, à la maison.

Et il y était parvenu.

Mais pour quoi ?

Il se tenait à présent sur le palier de cette même maison et regardait cette porte d'entrée qui se refermait un peu plus chaque jour.

Alors oui, il était frustré. Et amer. Et déçu. Furieux. Belliqueux. Ecœuré.

Et blessé.

En dépit de ses expériences passées et contre son propre instinct il s'était autorisé à baisser sa garde, il avait permis à la jeune femme de s'introduire dans sa vie, lui avait laissé prendre de l'importance, devenir une part de son monde dont petit à petit il ne voyait plus comment s'en passer. Il avait cru naïvement qu'elle serait capable de le comprendre, de voir en lui, de croire en lui. Ce qu'elle avait fait, ou plutôt voulu lui faire croire. C'était une excellente actrice il devait le lui concéder à posteriori. Elle l'avait manipulé comme un bleu et il s'était laissé prendre dans ses filets. Il s'était permis de s'attacher à elle jusqu'à en tomber amoureux lui qui se faisait pourtant un point d'honneur à éviter toute attache, sentimentalement parlant du moins. Et avec une crédulité des plus mielleuses il s'était imaginé pouvoir l'aider à s'adapter, à retrouver le sourire, un vrai et non ces quelques grimaces et rictus bien imités. Il avait rêvé lui faire oublier son passé, lui permettre de se reposer sur quelqu'un pour ne pas dire lui, lui faire prendre conscience des qualités qu'elle recelait vraiment et pas celles uniquement en lien avec son statut d'espionne. Il n'avait pas été jusqu'à concevoir une vie de couple, à l'état éveillé du moins, il n'était pas responsable de ce que ses rêves lui montraient après tout, mais le fait de flirter avec elle n'avait pas toujours été du ressort de la plaisanterie.

Et qu'avait-elle fait ? Elle l'avait trahi de la pire des façons, elle avait piétiné ses sentiments, les avait disséqués sous ses yeux avec une froide cruauté. Elle l'avait mis à genou et l'avait crucifié, avait pris un plaisir certain à le voir souffrir et à en rajouter. Elle avait cherché à le détruire, tout simplement. Mais heureusement elle avait échoué, du moins c'est ce qu'il se disait dans les bons jours. Mais elle ne s'était pas contentée de cela. Elle avait essayé de lui arracher ce à quoi il tenait le plus au monde : sa famille. Elle avait forcé Gibbs à faire un choix, et c'était montré déçue voir ulcérée quand celui-ci n'avait pas été dans son sens.

Tout ceci aurait pu se terminer là. Il aurait pu aller panser ses blessures et ses sentiments malmenés à dix mille kilomètre de là – loin des yeux loin du cœur. Il aurait pu tenter de l'oublier, de tirer un trait, à grand renfort d'alcool et de coups d'un soir.

Et qu'avait-il fait ?

En bon idiot qui se respecte, même si c'était surtout l'inverse, il avait remué ciel et terre pour lui porter secours quand son propre père s'était montré indifférent quant à son sort.

Il lui avait ensuite tendu le drapeau de la paix à son retour, prêt à lui pardonner, à oublier. Il lui avait donné les cartes pour un nouveau départ. Sous le prétexte fallacieux d'un partenariat professionnel, la vrai raison étant qu'il éprouvait encore quelque chose pour elle en dépit des évènements de Tel Aviv.

Et encore une fois elle lui avait craché au visage, symboliquement, et elle les avait placés sur une route minée qui prenait l'allure d'un sentier de la guerre.

L'Israélienne leur était revenue, et elle savait à présent, pour Rivkin, pour son père, pour le rôle qu'il y avait joué, et pourtant cela n'avait rien changé. Elle le détestait et ne le cachait même plus. Un point pour elle.

Et depuis Tel Aviv semblait se rejouer jour après jour, cette journée où elle lui avait fait comprendre violemment en quelle estime elle le tenait. Et c'est aussi ce qu'elle lui renvoyait jour après jour maintenant, avec ses non-dits, ses silences méprisants, l'absence totale de reconnaissance de sa personne.

Pas étonnant alors que son altruisme et son optimisme du début quant à leur capacité à reconstruire quelque chose s'étaient mués en ressentiment de son côté, en colère froide, en animosité mal contenue qui se traduisait par des mesquineries de bas étage, des règlements de compte devant témoins, à plus forte raison leur chef d'équipe voir le directeur Vance lui-même, une indifférence à toute épreuve qui laissait place sans préambule à des attaques ciblées voire vicieuses, utilisant les armes de son 'ennemie' contre elle,, à savoir les mots et le mépris.

Oui il était blessé au-delà du possible, et du convenable.

Mais surtout il était las. Et découragé. Avec l'envie parfois de tout plaquer. Ce qu'il faisait de plus en plus souvent, en laissant passer, en devenant indifférant, en l'ignorant.

Est-ce qu'il la détestait ?

Répondre à cette question lui vaudrait des années de psychanalyse sur un divan froid et impersonnel.

Est-ce qu'il l'aimait encore un peu ?

« Tu m'as une fois honte à toi, tu m'as deux fois honte à moi. » Et pour une hypothétique troisième fois ? Il n'était pas sûr de savoir ni même de vouloir en connaitre la réponse. Voulait-il d'ailleurs s'engager sur cette réflexion qui à l'heure actuelle était toute sauf indiquée ? Et puis à quoi bon en formuler la réponse il n'y avait personne pour la capturer, pour en comprendre le sens.

Non, il aimait la politique de l'autruche qu'il avait adopté. Agir au jour le jour au gré de ses humeurs, ne pas se poser de questions, laisser la raison et le discernement de côté. Se laisser guider par la colère et l'agacement et l'exaspération. Et fuir tout le reste, l'enfouir profondément sous des tonnes de gravats et s'en détourner. Pour l'instant. Car la réalité viendrait toujours bien trop tôt. Et la souffrance qui l'accompagnait toujours telles deux amantes indissociables.

Et trop tôt semblait s'apparenter à maintenant dans le vocabulaire d'un certain chef d'équipe.

Il pouvait sentir la présence soudaine de Gibbs qui s'était une fois encore glisser derrière lui sans qu'il ne le remarque. Et il ne semblait pas d'humeur plaisante. Les poils de sa nuque se hérissèrent et il se raidit, attendant avec fatalisme la claque qui ne saurait que suivre. Douloureuse.

Au lieu de ça il sentit un souffle dans son cou et une voix douce et posée lui murmura calmement à l'oreille :

- Toi et Ziva avez 24 heures pour régler vos problèmes Tony. Passé ce délai vous n'aurez plus à vous inquiéter d'avoir à travailler ensemble. En fait vous n'aurez plus à travailler du tout. Plus ici. Ni même dans cet état. Suis-je clair ?

Pas d'impatience ou d'irritabilité. Ce Gibbs-là était à cent pour cent sérieux et déterminé à mettre sa menace à exécution.

Il se sentit bien malgré lui hocher la tête. Comme toujours avec Gibbs.

Ce qui ne l'empêcha pas de se demander presque aussitôt si la proposition de Fornell de rejoindre son équipe tenait toujours.

Il se claqua mentalement. Bien plus fort que Gibbs ne le ferait jamais.

Un DiNozzo ne recule pas devant l'adversité, s'admonesta-t-il, il garde la tête haute en toutes circonstances. Et se retire parfois, mais en toute élégance.

Surtout quand l'objet de toutes ses pensées se lève à l'approche du boss et après quelques instants d'incertitude s'éloigne vers la machine à café au bout du couloir.

A suivre


Rhâaaaaaaa quel duo satanique, des têtes à claques je vous jure. Je sais pas pour eux mais je vais m'en tirer avec des dizaines de cheveux blancs en plus. Ou des poignées en moins.

Alors avant que vous ne m'envoyez des MP de menaces ou de représailles une chose à savoir : une fois n'est pas coutume je vais essayer le happy end. Oui vous avez bien lu, happy end. Pas de Tony suicidaire ou qui s'en va ou qui devient un schizophrène misanthrope. Un beau et bel happy end , même si pas dans l'immédiat ni forcement avec Ziva. Non non je plaisante.

Bon sinon j'en ai fini avec les introspections et les analyses à n'en plus finir. La trame est installé et ce chapitre va laisser place au ''dialogue'' (lol) et à l'action (et non pas ce type d'''action'' dépravée que vous êtes) et ça va saigner. Qui a parlé d'amour vache? Moi? Non jamais je ne spoilerai mes propres fics, consciemment.

En tout cas profitez-en, d'autant plus qu'il s'agira probablement là de ma dernière fic sur ce fandom. Plus de NCIS et de Tony torturé pour moi.