Notes de l'auteur : Voici le septième chapitre, mis en ligne un peu plus tôt que prévu. Mais puisqu'il était écrit et corrigé, je me suis dis que j'allais vous le proposer. Après tout, le but de cette histoire était de ne pas trop attendre en chaque publication. J'espère que vous l'apprécierez !
Avertissements : Ce n'est pas le plus joyeux des chapitres que je vous propose ici. L'ambiance change un peu. Des sujets durs sont abordés dans les dialogues.
Remerciements : Merci à Dupond et Dupont pour le soutien, les conseils et la correction. Je dis toujours la même chose mais ce n'est pas de ma faute si elle ne cesse jamais d'être awesome. Que puis-je y faire, hein.
Merci à Deidato pour la traduction en anglais !
Réponse à Oswin Goldstein : Ne t'inquiète pas, tu étais compréhensible ! Merci pour cette review qui m'a vraiment fait plaisir !
Bonne lecture !
Purgatory
Dean Winchester. Durant une semaine entière, Castiel s'était répété et répété ce mot en boucle, monopolisant complètement ses pensées. Cruelle litanie, il ne l'avait jamais quitté. Pas un seul instant. Le nom s'était tatoué sur sa peau, imprégné dans sa chair. Puisque Castiel savait. Il savait qu'il avait déjà vu ce nom quelque part. Il savait qu'une ombre funeste planait sur lui. Et Castiel allait finir par craquer et écumer les pages web de son moteur de recherche pour enfin mettre le doigt sur ce nom qui le hantait.
Dean Winchester.
Et, le samedi suivant, lorsqu'il se retrouva devant les portes de l'hôpital Broughton, c'était chose faite.
Castiel resta debout devant la porte durant de longues minutes. Des dizaines, peut-être. Il ne voyait pas le temps passer. Il ne cherchait même pas à le compter. L'air moite et nauséabond de l'hôpital s'engouffrait dans le parking par intermittence irrégulière à mesure où les visiteurs entraient et sortaient de l'établissement, tandis que les portes glissaient et coulissaient, chuintant sans cesse devant lui. Castiel, lui, ne bougeait pas.
Il ne savait pas vraiment ce qu'il attendait. Du courage, peut-être. Un coup de coude, une main dans le dos. Un pas en avant. Maintenant que Castiel savait, qu'il comprenait pourquoi Dean avait sombré dans un tel état, dans une telle folie, il n'allait pas pouvoir faire semblant. Castiel ne pouvait pas lui mentir, lui faire croire qu'il était encore hors du secret, hors de cette noirceur. Non, il ne le pouvait tout simplement pas.
Un sanglot éclata. Castiel tourna doucement la tête. Une femme se mordillait les lèvres et des larmes roulaient le long de ses joues. A ses côtés, ce qui semblait être sa fille la regardait avec des grands yeux ronds, des yeux innocents. Elle pencha sa tête sur le côté et murmura « maman ? » en lui agrippant la robe. Sa mère se força à sourire avant de prendre la main de la petite.
Castiel avait fini par oublier à quel point ce lieu pouvait être triste par moment et les portes continuaient d'effleurer le sol, dansant avec les allées et venues des hommes et des femmes.
« Castiel ?
La voix brisa le spectacle. Castiel se retourna et fit face au cadet des Winchester. Sam Winchester. Le frère de Dean Winchester.
– Ca va, mec ? Qu'est-ce que tu fais planté ici ? Tu ne veux pas rentrer ?
– Dean Winchester, répondit-il bêtement dans un souffle.
Le visage de Sam se ferma aussi sec. Ses traits étaient tirés et fatigués, usés par les nuits sans sommeil que devait lui infliger la petite Mary. Castiel remarqua que la pomme d'Adam de Sam roula sous la fine couche de peau qui protégeait sa nuque, comme s'il venait de déglutir difficilement. Castiel l'imita aussitôt. Sa bouche était sèche.
– Tu sais qui il est, c'est ça ? demanda Sam. D'où il vient ?
Doucement, Castiel hocha la tête. Sam glissa une main dans ses longs cheveux avant de lâcher un soupir.
– Je savais que ça finirait par arriver. Je lui avais dis qu'il fallait mieux qu'il t'explique tout ça en face. Est-ce que tu peux garder tout ça pour toi un petit moment ? Je ne sais pas comment il réagira quand il apprendra que tu es au courant. J'ai peur qu'il panique, qu'il rechute…
Castiel fronça les sourcils.
– Pourquoi paniquerait-il ? demanda-t-il. Tout ça… Rien de tout ça n'était de sa faute.
– Je le sais bien Castiel, soupira Sam. Mais tu commences à connaître Dean et puis… J'ai peur que s'il replonge dans ces souvenirs il… Il craque, tu comprends ? Là, les médecins disent qu'il va aller mieux, qu'il est sur une bonne voie…
Sam passa de nouveau nerveusement sa main dans sa chevelure. Sa langue passe rapidement sur ses lèvres, comme son grand-frère le faisait si souvent.
– Ecoute, ça te dit qu'on aille dans le jardin ? Je n'ai pas vraiment envie de parler de ça ici.
Quelques minutes plus tard, ils s'asseyaient sur un des bancs qui faisaient face à la fontaine. Castiel laissa son regard vagabonder sur le petit parc, s'attardant sur les nuances de couleurs qui bourgeonnaient çà et là, léchant de part et d'autres la toile qui se dressait devant lui.
Et Sam commença.
Le nom de John Winchester arriva vite dans la discussion. Sam évoqua sa dépression suite à la perte de l'amour de sa vie, Mary. Ses attentes envers Dean. Sa rancœur et sa colère qui ne s'étaient jamais vraiment apaisées.
– Et Dean, précisa Sam, depuis tout petit, était accroché à cette idée malsaine. Papa, papa, papa. Il devait le rendre fier. Il en avait besoin, tu comprends ? Tout comme il a toujours eu ce besoin de me protéger de tout. C'était vital pour lui. Et moi… Moi je suis parti. J'ai claqué la porte. Je n'avais que dix-huit ans quand je l'ai fait mais je savais depuis longtemps que la présence de mon père dans ma vie était toxique. Alors, j'ai fui. J'ai fui pour Stanford. Et Dean, lui, il est parti là-bas. Pour le rendre fier. Avec du recul, je me demande par moment si ce n'était pas sa manière à lui de fuir, finalement.
Sam parla ensuite du désert, des champs de sable et du parfum des dunes. Devant les yeux de Castiel, les nuages se dissipèrent et l'atmosphère, soudainement rugueuse, craquela. Les feuilles et les fleurs s'émiettèrent, se dispersèrent, s'envolèrent, et le vert devint or.
Puis le le mot « guerre » claqua dans l'air. L'Afghanistan. Les armes et le sang versé au nom de la liberté. Et l'or n'était plus si étincelant que cela finalement. Il était ardent, mordant, brûlant.
– Puis papa est mort, lâcha Sam.
Castiel pencha sa tête sur le côté, croisant furtivement le regard de Sam. Dans ses yeux sommeillait encore le vide amer que son père avait laissé derrière-lui, en plus de deux orphelins déjà fatigués par la vie.
– Dean est rentré quelques jours. Il a obtenu une permission. Nous nous n'étions pas revus depuis un an et demi. Je crois que c'est quand je l'ai vu s'avancer vers moi, dans son foutu costume de militaire, que j'ai compris à quel point il m'avait manqué. On… On a repris contact. Je lui ai présenté Jessica. Il était heureux pour moi. Il me parlait de Benny, son nouvel ami. Nous étions bien. Nous venions tous les deux d'enterrer notre père six pieds sous terre mais… Ouais. On était bien. Et puis, il est reparti.
Un rire triste secoua légèrement le corps de Sam. Il passa ses mains dans ses cheveux, ses doigts s'entremêlant dans ses longues mèches marron.
Sam lui expliqua que malgré tout, Dean et lui étaient restés en contact. Ils s'envoyaient des lettres régulièrement. Ils apprenaient à se connaitre à nouveau. Tranquillement. Sûrement. Sam savait que Dean ne lui disait pas tout. Ils ne parlaient presque jamais de la guerre, de la vie là-bas. Son grand-frère lui parlait surtout de Benny en se moquant de son ami et de la photo de sa femme, Andrea, qu'il ne quittait jamais. Il lui parlait aussi de la nourriture qu'il mangeait, que tout était fade ou trop épicé, trop chaud ou trop froid. Il lui disait que la pluie manquait, que là-bas il faisait bien trop beau et trop chaud. Que la pluie lui manquait.
– Mais il ne m'avait jamais dit pour le reste, précisa Sam. Pour ce que tu sais… Il a suffit qu'un jour je réalise que cela faisait trois semaines que je n'avais pas reçu de courrier. J'ai su à ce moment-là qu'il y avait un problème. Ce n'est qu'une semaine après que j'ai reçu une lettre officielle. Il y avait eu un problème avec l'escouade de Dean.
La respiration de Sam s'accéléra légèrement. Sourcils froncés, il avait les yeux rivés vers le sol, cherchant un point invisible perdu sur le chemin de terre.
– Son caporal, Alastair, il… Il était fou. Complètement fou. Je n'arrive pas à comprendre comment il a pu atteindre un tel rang. Ou même tout simplement rejoindre l'armée. Je ne comprends pas. Je veux dire… Ils ne font pas des tests psychologiques, ou des trucs de ce genre ? Comment ils ont pu laisser passer un tel dégénéré ? Il… Il avait entraîné toute sa troupe dans une sorte de… Je ne sais pas. Il les a tout simplement entrainé à torturer en leur disant que c'était normal, que c'était ce que les Etats-Unis attendaient et que s'ils refusaient ça serait pire que déserter. Je n'arrive pas à comprendre comment s'y est pris pour que personne ne dise rien, pour que personne ne se révolte, car… Au final, tout le monde l'écoutait, tu vois ? Alors que c'était quand même de la torture. Je ne sais pas, je…
Sam se mordilla la bouche avant de relever son visage vers Castiel. Il semblait si perdu, là, avec ses yeux humides et ses lèvres rougies. C'était comme s'il avait peur. Peur de sa réaction à lui, à Castiel. Comme s'il jugeait.
– Tu sais, Dean était pompier avant qu'il… Qu'il s'enrôle dans l'armée. Il était pompier, il voulait aider les autres. Eteindre les incendies, sauver des gens. C'était son petit business personnel. Et c'était bien. Il était bien. Ce n'est pas quelqu'un qui torture. Ce n'est pas quelqu'un qui veut faire du mal…
– Sam, je–
A ces mots, la gorge de Castiel se serra violemment. Il porta son poing à sa bouche et toussota légèrement, tentant de reprendre un peu de contenance.
– Bien sûr j'avais entendu parler de cette affaire comme tout le monde. J'avais écouté les journalistes parler de cette histoire où un soldat avait été retrouvé seul dans le désert, abandonné là depuis plusieurs jours et toujours agrippé à la dépouille de l'un de ses compagnons d'armes. J'avais vu les gros titres. Ils parlaient d'Alastair et du jeu malsain qu'il avait mis en place. Ils évoquaient sa manipulation. C'était horrible. C'était malsain. Mais les coupables étaient morts alors l'Amérique estimait que justice était faite. Qu'il n'y avait rien de plus à ajouter. Tout le monde est passé à autre chose. Je suis passé à autre chose.
Un sourire timide se dessina sur les lèvres de Sam et le cœur de Castiel se contracta douloureusement. Il ne méritait pas ce sourire. Castiel avait été comme tous les autres. Un mouton qui n'avait pas su aller au-delà des informations vomies par les tout-puissants journalistes.
Castiel reprit la parole.
– Quand j'ai entendu son nom, quand j'ai fait le lien et quand j'ai vu que tout cela, toute cette histoire était plus que de l'encre sur le journal que l'on me livrait le matin, bien plus qu'un sujet de discussion entre collègues de travail autour d'un café pendant une pause, j'ai eu besoin de savoir. De comprendre.
– Il ne faut pas te sentir coupable, Castiel. Quand on ne connaît pas les personnes, c'est dur de se sentir impliqué. Si mon frère n'avait pas été entraîné dans cette affaire, je ne sais pas si j'aurais fait plus que toi.
Sam prit une longue inspiration et, le regard de nouveau tourné vers le sol, il continua de parler à Castiel. Il lui expliqua comment Alastair avait coupé toute relation entre ses soldats et leur famille pour mieux les isoler, comment il leur avait appris toutes les techniques de torture sans jamais les détailler. Castiel savait que Sam ne lui disait pas tout, qu'il l'épargnait des détails les plus sordides. Le cadet des Winchester lui raconta ensuite ce que Castiel savait déjà. Dean et Benny avaient tenté de partir pour prévenir une autre escouade. Ils avaient été capturés par des talibans qui les avaient aussitôt reconnus. Ils furent torturés à leur tour. Encore et encore jusqu'à ce qu'ils réussissent à s'échapper. Seuls dans le désert. Sans le moindre vivre. Sans la moindre goutte d'eau.
Benny avait passé l'arme à gauche.
– Et Dean n'était pas loin derrière-lui, articula Sam.
Castiel renifla, le cœur coincé dans la gorge. Ses yeux le brulaient.
– Ils l'ont ramené ici, continua Sam. Et… Au début, je n'ai pas compris qu'il n'allait pas bien. Oui, il buvait un peu plus. Oui, il ne parlait pas. Mais après ce qu'il avait vécu, c'était normal, non ? Il voyait un psy mais ne lui parlait pas. Personne ne pouvait vraiment deviner qu'il allait si mal à ce moment-là. Puis il a commencé… A avoir des crises. Choc post-traumatique ou je ne sais quoi. Mais c'était plus que ça. Il ne se croyait plus là-bas. Il avait modifié ses souvenirs. Le psychiatre m'a alors expliqué que c'était pour lui une manière de se protéger du monde extérieur. C'était plus facile de croire que toute cette violence, toute cette haine, n'était pas humaine. Ce n'était juste pas possible pour lui. Cela devait être autre chose. Des démons. Des vampires. Des goules. Et j'en passe. L'Afghanistan était alors devenu son purgatoire où toutes les pires espèces croupissaient avec lui.
– Et c'est pour ça que vous avez dû l'emmener ici ? demanda Castiel.
– Ouais. Au début, je ne voulais pas. C'est mon frère. Je voulais être là pour lui. M'occuper de lui comme il s'occupait de moi avant. C'était mon rôle. Seulement, Jessica était enceinte. Et ses crises devenaient de plus en plus violentes… Je ne lui étais d'aucune aide. Et au final, c'était pour le mieux, non ? Il fait beaucoup de progrès ici. Ses médecins parlent de « résilience ». Il apprend à se reconstruire. A dépasser le choc. C'est un truc psychologique. Il avait déjà ça en lui et il a suffi d'un coup de pouce pour qu'il se lance vers la guérison.
– Les thérapies et ses traitements ont dû aider, approuva Castiel.
– Pas que, répondit Sam après une légère hésitation. Je ne sais pas si je me trompe mais… Je ne sais pas comment formuler ça. Que ressens-tu pour Dean ?
Le cœur de Castiel eut un raté. Comment cette conversation avait-elle fait pour dévier sur ce point ? Où Sam voulait-il en venir ?
– Comment ça ? réussit finalement à demander Castiel.
– Je veux dire… Il est ton ami, non ? Ce n'est pas juste un patient que tu aides comme ça ? Ce n'est pas seulement ta bonne action de la semaine ?
– Oh. Oui. Je le considère comme étant un ami proche, à présent. Je l'apprécie beaucoup.
– D'accord. Je vais donc pouvoir continuer le fond de ma pensée. Je pense que tu l'as aidé, Castiel. Avant, il ne parlait que du purgatoire, encore et encore. Puis, il y a eu les orchidées, cet élément nouveau. Après, il s'est calmé. Plus de violence. Rien. Ses médecins en ont profité pour changer son traitement et il a cessé de vivre dans ce monde qu'il s'était créé. Il continue toujours à halluciner mais il réalise, il sait, qu'ils n'existent pas vraiment. Puis, tu lui as parlé. Dean me racontait vos conversations. Tu lui as ouvert une fenêtre vers notre monde. Une porte de sortie. Pour la première fois depuis son retour, je le voyais enfin sourire. Et je sais que tu y es pour quelque chose, Castiel. Le cerveau est un organe tellement complexe et je t'avoue que je ne comprends pas toujours tout quand les médecins me parlent de l'état de mon frère mais s'il y a bien une chose que je sais : ce sourire-là était sincère. Il était pour nous, pour notre monde, pour notre réalité. Et tout ça, c'est grâce à toi.
Castiel avala sa salive. Sam avait-il raison ? Avait-il été une aide pour Dean ? Avec ses fleurs ? Sa simple présence ? Il y a quelques mois à peine, ils ne s'étaient pourtant jamais adressés la parole. Et si Dean ne lui avait pas parlé, ne lui avait pas dis « tu es revenu », Castiel n'aurait jamais fait un pas vers lui. Pouvait-il vraiment être cet homme que décrivait Sam ?
Le Winchester le fixa de ses deux yeux pétillants et conclut :
– Crois-moi, Castiel. »
Et, finalement, Castiel le crut.
À suivre
Notes de l'auteur : Et c'est fini pour aujourd'hui. Merci à vous d'avoir lu ce chapitre et de continuer cette histoire ! A très vite !
Ellen.
