Chapitre 1. Watching the falling snow…through a window

Pourtant, ce n'était pas comme si personne ne lui avait jamais tenu la main. Hattori-sama la tenait aussi, sa main. Mais il l'avait vite lâchée.

Pour l'abandonner chez ce type blond et louche qui semblait plus ennuyé qu'autre chose de voir débarquer un mouflet minuscule à la croissance déréglée chez lui. Tant mieux. Il eût été bien ennuyé que Yukimi l'accueille gentiment. Il l'avait même craint. Mais non, tout allait bien, Hattori-san savait ce qu'il faisait. Yukimi avait ménagé trente centimètres carré d'espace dans le capharnaüm de son appartement et y avait posé le jeune possesseur du Kira-jutsu, comme un carton de plus, avec force geignements. « Pourquoi je devrais m'occuper d'un gamin comme toi ? T'as intérêt à te rendre utile »

C'était parfait. Yukimi ne lui donnait rien de plus que ce qu'il avait l'ordre de lui donner : un coin à l'abri, de quoi survivre. Il ne lui devait donc rien, pas même une phrase, pas même ce mot pénible, son nom. Parfait. La nouvelle recrue du Kairoshu aurait presque aimé rester là, la tête dans les bras, jusqu'à la fin de son temps. Il n'avait pas encore vraiment mal ; ses vieilles blessures s'étaient endormies, les nouvelles n'étaient pas encore là. En somme, c'était sans doute ce qui, pour lui, se rapprochait le plus du bonheur.

Il ne devait pas durer, ce bonheur. Dès le lendemain, en fait, il était terminé.

Il avait mal comme jamais encore il n'avait eu mal, et s'il devait jamais avoir encore si mal, alors il préférait tout laisser tomber et mourir. De toute façon, il ne pouvait y avoir d'autre issue à une telle douleur que la mort.

Vers le milieu de la journée, tout son corps s'était progressivement empli d'une douleur persistante, lancinante, comme si ses os poussaient contre sa peau pour la percer. Etirant toutes les fibres de son corps aux limites de la rupture. Il avait toujours su que ça arriverait. Kira-jutsu n'était pas exactement l'élixir de jouvence, il ne resterait pas un mioche à jamais. Mais comme cela… Jamais il n'aurait imaginé qu'une technique quelle qu'elle soit pût le transformer si profondément. En fait, c'était à ce moment que son dernier espoir l'avait quitté. Si c'était ça, le contrecoup de Kira, alors il n'y avait plus d'alternative, pas de moyen de vivre ou de s'en tirer. Juste disparaître et mourir.

Il avait mal, tellement mal. Et froid. Le plancher glacé mordait sa peau que les vêtements ne couvraient plus.

Il ramena tout son corps contre lui. Aussi compact que possible. Mais c'était inutile, la douleur lui venait de l'intérieur Et quand bien même il serait parvenu à n'occuper qu'un volume infime Ça n'aurait pu que la concentrer. Et il se tordait. Et s'agitait. A la recherche désespérée et quasi-inconsciente d'une position où il aurait ne serait-ce qu'un tout petit peu moins mal. En vain. Il avait envie de hurler mais il n'avait personne à appeler. Il n'avait personne dont il aurait voulu de l'aide. Personne. Tout seul. Mal. Très mal.

Le grincement de l'entrée, la voix de Yukimi avait agressé ses oreilles.

Ne me regarde pas. Ne m'écoute pas. Ignore-moi. Surtout ne fais rien.

Mais j'ai mal, si mal, si mal si mal…

Yukimi, heureusement, n'avait rien fait. Il avait allumé la télévision, mais l'enfant savait qu'il ne la regardait pas. Le vacarme de son corps le dégoûtait. Chaque gémissement étouffé le faisait se raidir davantage.

Yukimi avait fini par abandonner. Maudite empathie humaine, inutile. Et s'était précipité vers l'enfant enchevêtré par terre. S'il n'avait pas eu si mal…s'il avait pu hurler… articuler… il aurait voulu le repousser. Ne me touche pas, ne me regarde pas, ne fais rien, surtout. Ne m'aide pas !

Moi… Je ne peux rien te donner !

Mais Yukimi avait fait la sourde oreille à toutes ses suppliques muettes et avait poussé le vice jusqu'à appeler sa sœur à l'aide.

Puis il n'y avait plus rien eu. Plus de considérations sur Yukimi et son aide dont il ne voulait pas. Ni sur son corps qui devenait plus monstrueux d'heure en heure.

Il n'y avait plus eu que la douleur, infinie, occupant chaque parcelle valide de son esprit.

Pendant un temps éternel.

Jamais il n'aurait pu croire que cela n'avait duré que trois nuits.

Lorsque les derniers échos de souffrance avaient consenti à s'éteindre, il se sentit si faible et si vide. Il était devenu l'illustration du jutsu qu'il utilisait : un squelette qu'une peau desséchée ne parvient pas à déguiser en être humain. Un dieu de la mort. Il aurait pu briser son corps en copeaux, comme une coupe de cristal, rien qu'en frappant la cloison. Et ils étaient revenus à la charge, s'assurant, selon les ordres se répétait le garçon, qu'il ne mourrait pas. Kazuko, ou Kazuho, la sœur de Yukimi, l'avait rempli de riz cantonnais comme un sac. Il avait tout mangé, soudain frappé de la nécessité de vivre, de ne pas mourir, frappé par le souvenir de ce qui lui restait à réaliser. Dévoré tout ce qu'on lui apportait. Yukimi dirait, des mois après, que c'était par habitude que Yoite mangeait si voracement désormais. Le garçon savait que ce n'était pas vrai. Son corps lui répondait de moins en moins et il ne pouvait évaluer ses besoins que très approximativement. Alors dans le doute, il mangeait. A en vomir.

Mais pour le moment, il se concentrait entièrement sur sa propre existence. Il fallait qu'il mange, boive et respire, même si jusqu'à l'air lui était écœurant. Qu'il remplisse ce corps soudain démesuré de tout ce dont il avait besoin. Et donc manger, se bâfrer, comme s'il n'avait jamais été nourri depuis le jour de sa naissance.