Chapitre 1.5 : Amayadori
Pourtant, et contre les apparences, ce n'était pas comme si on ne lui donnait rien à manger.
Yukimi ne se plaignait pas au sujet de la nourriture, étrangement. Sans doute que ça lui était indifférent, ça au moins. Il faut dire qu'il était loin d'être fin cuisinier. Le plus souvent, de retour de son 'travail', avec ou sans Yoite, il se contentait de plats cuisinés, généralement bon marché et insipides, dont il jetait une part à Yoite avec un 'Tiens, mange' après l'avoir réchauffé approximativement au micro-onde. Ou bien des ramen. Yukimi semblait bien aimer les ramen. Pas à cause de leur goût, les ramen n'avaient aucun goût, même Yoite le savait. Sans doute parce que c'était chaud et que ça se mangeait vite. Yoite se demandait parfois ce qu'il y avait de si intéressant dans ce liquide pâle où flottaient des pâtes trop fines. Ce n'était pas qu'il aurait voulu davantage, bien sûr, ni qu'il eût voulu comprendre les goûts de celui qui le logeait, mais… D'ailleurs, il allait falloir qu'il se trouve un toit, maintenant. Il n'envisageait pas de rester chez Yukimi plus longtemps que nécessaire.
Il arrivait en effet que Yukimi fasse des choses qui le gênaient. Lorsqu'il ramenait un sac de sushis du restaurant de sa sœur, ou encore du ragoût conséquence d'un repas avec ses collègues de 'la surface', il lui en laissait toujours la moitié. Yoite avait bien essayé de ne pas la manger, mais dans ce cas Yukimi braillait deux fois plus fort parce qu'il laissait des déchets et gaspillait ses maigres économies. Il fallait donc que l'adolescent cède à ces cadeaux non nécessaires.
Pourtant, le plus beau cadeau non nécessaire que Yukimi lui fit, il ne l'avait pas demandé. Il ne lui avait pas été offert non plus, le dispensant d'essayer de refuser. C'était l'hiver, Yukimi geignait quatre fois plus que d'habitude –ce que son silencieux colocataire n'aurait jamais cru possible avant de l'avoir entendu- parce qu'un rhume tenace lui imposait la dépendance aux Kleenex blancs qu'il laissait soigneusement traîner partout, à portée de nez rougi et enflé. Il passait, en fait, tellement de temps à se lamenter vigoureusement qu'il partait tous les matins en claquant la porte, sans prendre le temps d'expliquer à Yoite s'il partait à son travail de la surface ou s'il fallait qu'il l'accompagne. N'ayant jamais été très ponctuel, il laissait souvent tout en plan. Des choses futiles, qui n'intéressaient en rien Yoite, en grande majorité.
Et puis des choses qui l'intéressaient plus. Des tasses à moitié pleines, par exemple. Pleines et fumantes. Yoite avait froid, parce que son unique pull était encore humide du dernier lavage et, à travers son inévitable manteau et sa fine chemise, le froid venu d'à travers les vitres le griffait. Alors, une tasse brûlante qui de toutes façons serait probablement renversée par terre ou éventuellement nettoyée à l'arrivée de son propriétaire… Yoite se fichait bien de ce qu'il pouvait y avoir dedans. C'était chaud, voilà tout.
C'était même plus que chaud. Le liquide brûlant lui irrita la langue, et traça un chemin de feu dans sa gorge. C'était aussi acide, ça lui piquait l'intérieur des joues, et puis sucré comme les bonbons des enfants. Le goût du citron peut-être trop concentré explosa entre ses dents, balayant tous les goûts fades de ces dernières semaines, mois, années. Yoite ne pouvait se souvenir avoir un jour goûté quoi que ce soit qui eût plus de goût. Il n'aurait jamais imaginé que ce liquide terne pût devenir si coloré. Une saveur tellement forte, décuplée par la chaleur, qu'elle en était agressive. Et surtout une saveur si puissante que même lorsque ses sens terniraient et se brouilleraient, elle s'imposerait encore, râpant le voile qui se posait sur ses papilles. Et en plus, c'était chaud. Bouillant, même. La porcelaine était chaude entres ses doigts engourdis, la fumée était chaude sur la peau de sa figure, le liquide était chaud dans son ventre. Et irradiait à l'intérieur.
Lorsque Yukimi était revenu en maugréant, ayant oublié son agenda et battant un nouveau record dans l'histoire du retard au travail, il avait retrouvé le gamin à sa charge dans la cuisine, les deux mains serrées autour du reste de son petit déjeuner.
Yoite ne l'avait pas voulu ainsi. Ce n'était pas une demande qu'il faisait à Yukimi. Il n'attendait de lui rien de plus que cette unique tasse presque volée, presque vide. Mais Yukimi à ce moment là et tout en lui ordonnant 'Rends-toi utile, fais la vaisselle !' avait dû noter quelque chose de changé. Et sans que Yoite le lui réclame, chaque fois qu'il avait froid, il agitait sous son nez une nouvelle tasse de limonade. L'expérience n'avait pas de prise sur Yukimi et sa cinquantième limonade était toujours aussi médiocre que la première. Mais c'était égal, et quel que soit la volonté de Yoite de ne jamais rien demander, il n'avait jamais pu résister à la limonade de Yukimi.
