Chapitre 3 : Une semaine bien remplie
Mardi
Le lendemain se déroula comme si rien ne s'était passé. Seule la multiplication des militaires présents montrait qu'il y avait eu un changement. Ça, et les messes basses entre groupes. La journée était entièrement consacrée à l'approche scientifique de l'entraînement.
Lorsque nous nous réunîmes après les cours avec mon groupe, ce fut pour retravailler les notes de la journée… Enfin c'était ce qui était convenu au départ… Au lieu de cela, étrangement, la conversation dévia sur un tout autre sujet…
- Alors vous avez compris cette approche, ou vous voulez qu'on y passe plus de temps ?
La question de Sarah flotta dans l'air un moment, sans aucune réponse. Chris jouait avec son stylo, le faisant tourner autour de ses longs doigts, et pour ma part j'avais la tête avachie sur mes deux bras croisés, le regard dans le vide. Pour ma défense, la journée avait été longue. Très longue. Le professeur Carter était passée en coup de vent à huit heures, puis le reste du cours avait été consacrée à l'étude de théories, à l'aide de documents illisibles, ainsi qu'à des travaux pratiques consistant à calculer… des trucs et des machins. C'était tout ce qui me restait de cette séance et c'était plutôt inquiétant en soi.
Sanders finit par laisser échapper son stylo, qui roula sous un meuble, hors de portée. Il fut accompagné dans sa chute par un juron sonore. Sarah fronça les sourcils et ouvrit la bouche, mais ce fut notre collègue militaire le plus rapide :
- J'aimerais bien savoir ce qui s'est passé hier dans le bureau de Crichton !
C'était la bouée de sauvetage que j'attendais depuis un moment pour sortir de ma profonde léthargie :
- J'y ai réfléchi toute la nuit, mais je ne me suis guère avancé, avouais-je à contrecœur. J'ai pourtant parfois l'impression de m'approcher de quelque chose mais… ça me file entre les doigts après une étude plus poussée du problème. Je crois qu'on peut convenir d'une seule chose : il y a un espion parmi nous.
Je sursautais brusquement alors que Sarah venait de fermer son épais livre avec force.
- Puisque vous ne souhaitez pas travailler, puis-je moi aussi oser une hypothèse ?
Nous acquiesçâmes, Chris et moi, non sans une certaine appréhension et… un peu de condescendance, je dois l'avouer. Elle se lança alors, débitant tout d'un trait :
- Il parait clair que quelqu'un s'est introduit silencieusement dans le bureau gardé du colonel. Ce mystérieux individu a assommé le garde, puis s'est mis à la recherche d'un document. Si j'avais à donner mon avis, je parierais pour de l'espionnage industriel. On n'a pas invité les meilleurs chercheurs du monde à une formation coûteuse et protégée, sans un but lucratif à la clé. Je n'ai pas trouvé encore le rapport entre les différentes spécialités de chacun, mais cela viendra, je vous le promets. Il s'est ensuite enfui et s'est trouvé une occupation dans la base. Donc, cela peut être n'importe lequel d'entre nous. La pagaille dans le bureau montre qu'il était pressé, donc je pense qu'il s'y est rendu après la fin du cours du docteur jackson. Cependant il y avait beaucoup de monde à ce moment-là dans le couloir, cela n'a pas du être aisé de s'introduire dans la pièce. Je pensais qu'on interpellerait rapidement le coupable, la base grouillant de caméra, mais cela n'a pas l'air d'être le cas vu qu'ils ont multiplié le nombre de gardes. On peut en conclure à partir de là que le réseau de caméras a été neutralisé d'une façon ou d'une autre, à moins que notre ami sache passer à travers les murs ! Ce qui montre que Cheyenne Mountain a à faire avec un ennemi dangereux et très compétent. On peut s'y remettre maintenant ? fit-elle finalement en secouant son livre énergiquement sous notre nez.
Dois-je vraiment expliquer au lecteur l'état dans lequel Chris et moi étions plongés ? La mâchoire pendante, nous nous regardâmes tous les deux un moment puis nous éclatâmes d'un fou rire nerveux incontrôlable. Il fallait se rendre à l'évidence : Sarah était très douée. Un garde, la bouche crispée, l'air furibond, vint nous demander le silence par respect pour les autres groupes présents dans la salle. Nous nous exécutâmes et revînmes à nos moutons.
Sans prétention aucune, j'étais arrivé à peu près aux mêmes conclusions que Sarah, pendant la nuit, mais cela ne m'avait pas convenu. II y avait autre chose… quelque chose qui ne collait pas aux faits… et un détail… Plus j'avais l'impression de m'approcher de la réalité, plus je m'en éloignais inexorablement. Comme quand on essaye de se souvenir d'un rêve diffus une fois réveillé.
Nous travaillâmes jusqu'à tard dans la soirée, et j'étais content de voir que nous avions beaucoup progressé. Les prochains cours de science me seraient peut-être plus faciles. Peut-être même que je resterais éveillé…
Mercredi
La journée du lendemain était consacrée à l'histoire, aussi m'étais-je levé de forte bonne humeur. J'étais assis à une table avec Sarah et j'avalais mon porridge goulûment. Je levais la tête brusquement en entendant un grand fracas, alors que Chris venait de jeter son plateau sur notre table. Le contenu de son café se répandit entre nos deux repas, avant de se déverser goutte à goutte sur le sol fraîchement nettoyé. Une serveuse d'un certain âge poussa un long soupir, et partit en trottinant à la recherche d'une serpillière en maugréant dans sa barbe (à prendre ici au sens propre).
- J'ai discuté avec le cuistot ! J'ai des nouvelles pour vous ! fit le nouveau venu, rayonnant.
Il avait bien de la chance de pouvoir converser avec le cuisinier. Moi il ne me regardait même plus. Tout ça parce que la veille j'étais allé lui demander s'il était possible d'emprunter la cuisine une heure ou deux, le temps de se concocter soi-même un vrai repas. Il était soudain devenu encore plus rouge que la gelée qu'il servait ce jour-ci, et si je n'avais pas eu alors sous mes yeux un magnifique spécimen de gratin de pomme de terre calciné, j'aurais parié que la fumée noire ambiante sortait de ses propres oreilles. Qu'est-ce qu'ils peuvent être susceptibles ces militaires !
- Il m'a dit qu'on n'avait pas pu encore trouvé qui était à l'origine de l'incident.
Un reniflement de mépris du côté de Sarah suivit cette déclaration :
- Bien entendu, c'est ce que je vous avais dit non ?
Nous fûmes bien obligés d'acquiescer. Faire observer à cette dernière que nous avions désormais une preuve au lieu d'une simple théorie aurait singulièrement manqué de tact. C'est par conséquent ce que fit Chris.
Elle ne lui adressa plus la parole de la journée.
Jeudi
Le lendemain, nous nous rendîmes tous au cours de Murray, une certaine appréhension dans le regard. Je doutais même que quiconque soit volontaire à son cours cette fois-ci. Nous espérions secrètement que la séance serait dédiée à la théorie, et non à la pratique, mes bleus noirâtres ayant tout juste eu le temps de passer au vert jaunâtre, parfait pour le camouflage, mais guère seyant pour autant, il faut l'avouer.
A notre grande surprise, le professeur nous attendait devant la porte, et nous demanda de le suivre. Plusieurs scénarios horrifiques nous hantèrent jusqu'à ce qu'il nous fit entrer dans une grande salle, avec des sortes de box alignés, ressemblants étrangement à des guichets.
Murray nous expliqua qu'on se trouvait actuellement dans une salle de tir. Il ouvrit une armoire qui était efficacement fermée, à l'aide de chaînes, de verrous et d'un système de lecteur de carte d'accès sophistiqué. Les munitions nous furent apportées par un autre homme. On nous expliqua après qu'ils séparaient les armes de leurs munitions pour notre propre sécurité. Je soupçonnais fortement que c'était plutôt pour la leur, après les derniers évènements de l'avant-veille. Nous fûmes alignés par dix, et je fis parti de la première salve de tireurs.
Chaque personne occupa un guichet, nous mîmes des lunettes de sécurité, des protections auditives sur les oreilles et, au signal de Murray, je vidais avec entrain mon chargeur sur la cible. Enfin… vers la cible pour être précis. En effet, une fois la feuille noire et blanche illustrée de ronds concentriques apportée, je fus bien obligé d'avouer après une étude poussée de sa structure qu'elle était parfaitement intacte. La salle partit alors d'une franche rigolade et j'observais même un léger sourire chez le professeur Murray, une grande première. J'étais blessé qu'on pût me croire aussi mauvais tireur. Et même lorsque je fis savoir, tout sourire, que Chris à côté de moi, avait un impact de plus dans sa cible qu'il n'avait de munitions dans son chargeur, personne ne me prit au sérieux. Au bout d'un moment, le professeur fut bien obligé d'arriver à la conclusion que j'avais au moins fais mouche une fois. Qu'est-ce qu'il peuvent être de mauvaise foi dans l'armée ! A la fin du cours, on nous reprit nos armes et nos balles et nous partîmes déjeuner.
L'après-midi avait été dédiée au désarmement de l'adversaire à mains nues… Un désastre. Chaque centimètre de mon corps me faisait souffrir lorsque je me couchais ce soir là. Je ne pus m'asseoir sur mon postérieur décemment pendant deux jours.
Dimanche
Les jours suivants passèrent rapidement et vint bientôt le jour tant attendu : le dimanche de « repos ». Je vois d'ici le lecteur attentif et cultivé, trépigner de rage, les yeux injectés de sang, s'arrachant les cheveux devant son écran en jurant tous les dieux, devant cet emploi abusif des guillemets. Aussi pour vous épargner un infarctus prématuré, je vais m'expliquer. Nous ne pouvions en aucun cas sortir de la base, à part les pieds devant, comme nous l'avait gentiment dit un colonel Crichton hilare (qui s'était, soit dit en passant, apparemment très bien remis du saccage de son bureau). De toutes façon, nous avions une pile de notions à retenir telle que nous n'avions guère d'autres choix que d'étudier. Aucune des personnes présentes n'eut donc le temps de se reposer ce jour-là. Nous travaillâmes même plus que d'habitude. Voilà pourquoi la notion de « repos » à Cheyenne Mountain doit être utilisée avec moult précautions et l'emploi obligatoire des guillemets.
Aussi nous couchâmes-nous tard et particulièrement éreintés. Je ne me souvins pas ce qui me réveilla ce soir-là. Un frottement ? Des bruits de pas ? Un mauvais rêve ? Mes bleus au postérieur ? Je me rappelle seulement saisir quelques vêtements alors que des pas raisonnaient devant ma porte. Je sortis sur la pointe des pieds et restais ébahi devant le spectacle qui s'offrait à mes yeux. Tout l'étage trottinait, vêtu à la va-vite, vers la même direction en chuchotant nerveusement. Complètement embrumé, je suivis les retardataires, tel un zombie, sans savoir du tout ce qui se passait, jusqu'à l'endroit ou une foule dense s'était amassée. Maintenant on pouvait entendre des gens s'affairer bruyamment. Poussé par la curiosité, je me frayais un chemin tant bien que mal jusqu'à l'ascenseur, où semblait converger tous les regards. Ce que je vis alors, me laissa sans voix. Deux gardes étaient couchés sur le sol, dans ce qui semblait être une marre de sang qui s'étendait doucement en arc de cercle. Plusieurs médecins pataugeaient dans le fluide vital, faisant tout ce qui était possible pour sauver les hommes. Un des soldats était déjà hissé sur un brancard tandis qu'on faisait un massage cardiaque vigoureux au second. Ils furent bientôt tous deux évacués, mais il n'y avait aucun doute sur leur pronostic vital. Il était au plus bas. Qui avait bien pu faire ça ? Et avec quelle arme ? J'en étais là de mes réflexions lorsque l'ascenseur s'ouvrit une fois de plus, et l'on vit alors s'engouffrer à l'étage, se reflétant sur l'étendue ensanglantée, une véritable armée de gardes, menée par le colonel Crichton, lui même. Nous fûmes tous parqués sans ménagement aucun au mess, pendant que les hommes fouillaient consciencieusement nos quartiers.
Sarah et Chris me rejoignirent discrètement, l'air grave et ensommeillé. Chris avait une petite mine, les cheveux ébouriffés et un pyjama rouge bordeaux improbable, alors que Sarah, comme moi, avait prit le temps de s'habiller de pieds en cape. Ils m'expliquèrent qu'un hurlement les avait réveillé, et qu'ils étaient accourus voir ce qui se passait. Ils étaient tombés sur une véritable scène d'horreur. A partir de là nos observations respectives convergèrent. Les deux hommes touchés, nous les avions déjà croisés auparavant. Ils gardaient l'ascenseur. Nous avions eut tout le loisir de voir la façon dont ils avaient été blessés : par balle. Comment une personne avait-elle pu transporter une arme dans la base et comment avait-elle pu cacher cette même arme malgré les fouilles ? C'était la question à l'ordre du jour (ou plutôt de la nuit pour être précis). A se demander si finalement le coupable ne traversait pas les murs.
Nous fûmes interrompus dans nos réflexions par un grand brouhaha qui venait de l'autre bout de la salle. Nous nous tournâmes pour voir la source de l'agitation.
Soudain une tête apparue, puis un tronc, puis tout un corps en robe de chambre de soie bleu clair et aux doublures blanches. C'était Stanley Emerson. Il était monté sur une table, et l'on voyait à coté, dépasser de la foule, la tête de son ami à la carrure inversement proportionnel au QI. Et il était sacrément grand et costaud. Nuls doutes que Jerry Carson était aussi dans les parages.
Stanley prit sa respiration et se lança :
- Comment pouvez vous supporter cela ? Il y a des morts et des agressions dans cette base ! Nous ne sommes plus en sécurité ici ! Nous ne savons même pas ce que l'on attend de nous ! Etes vous prêt à prendre des risques inconsidérés dans un but inconnu ? Moi pas. Je ferais personnellement mes valises dès demain. Et je vous conseille…
- Descendez de là-dessus imbécile !
Crichton venait de rentrer, accompagner de deux militaires. Bien entendu Stanley s'exécuta, un sourire particulièrement haineux dessiné sur son visage.
Je n'avais jamais vu Crichton aussi grave. Le silence ce fit rapidement, et la salle fut tout d'un coup suspendue à ses lèvres.
- J'ai de très mauvaises nouvelles à vous communiquer. Les deux gardes luttent actuellement entre la vie et la mort en soins intensifs. Une inspection minutieuse nous a permis d'observer que l'armoire de la salle de tir à votre étage a été fracturée, une arme est manquante. Je tiens à dire à l'agresseur, qu'il a franchi une limite que nous ne pouvons accepter. Nous allons tout mettre en œuvre pour le retrouver et lui faire payer ses atrocités ! Je connaissais personnellement ces deux hommes… Il ne l'emportera pas au paradis ! En ce qui concerne cette formation, ces derniers évènements viennent perturber son cours. Aussi avons-nous décidé de la raccourcir. Ça veut dire qu'il ne vous reste plus que deux semaines de préparation et une semaine de tests. Aussi la préparation sera condensée. Vos horaires changent. Vous ferrez 8h-13h et 14h-19h tous les jours, même le week-end pendant les deux prochaines semaines. Vous pouvez regagner vos quartiers.
Si la moitié de la salle n'avait pas déjà été, tout comme moi, dans un état de fatigue absolue, j'aurais peut être pu dire que cette nouvelle fut accueillie avec horreur.
Au lieu de cela, je dois dire pour être honnête que j'étais plutôt accablé. A tel point que je me vis presque faire mes valises. La seule chose qui me retint alors, c'était que je ne voulais pas laisser mes deux nouveaux amis dans l'embarras… et aussi parce que le bail de trois mois pour mes fouilles était de toute façon dépassé, et que je n'avais pour le moment rien d'autre à faire. Alors autant en profiter un tant soit peu.
Ce soir là je me couchais avec des questions plein la tête en espérant que le sommeil viendrait les solutionner… Ce ne fut pas le cas cette fois ci… Ce n'est en fait jamais le cas, il faut bien l'avouer.
