Chapitre 4 : Investigations
La nuit, où plutôt devrais-je dire la deuxième partie de la nuit, fut atrocement courte. Je me réveillais plus fatigué que je m'étais couché (c'est à ce demander si il n'aurait pas mieux fallu que je reste éveillé), avec un de ces maux de crâne bourdonnant qui annonce une bien piètre journée. Je ne recouvrais que partiellement la vue après m'être abondamment aspergé d'eau froide. Et ce que je vis alors devant ma glace, me fit regretter ma cécité matinale. Un inconnu hirsute à la barbe naissante, aux yeux caves creusés par des cernes grisâtres me regardait fixement l'air profondément perplexe. Je me reculais horrifié, maudissant ce traître de miroir. Depuis quand s'était-il mis à fraterniser avec l'ennemi ? Pas le temps de recourir à ce problème et briser ce faux frère n'aurait servi qu'à me coltiner avec sept ans de malheur. J'avais déjà donné.
Je me rendis alors au mess, espérant alors que la nourriture matinale me requinquerait. Et oui, parfois une mauvaise nuit, peut avoir sur moi cet effet de sincère naïveté. Alors que j'entrais dans la salle, un haut le cœur me vint en même temps que pénétrait dans mes narines une odeur à la frontière entre un très vieux fromage oublié plusieurs mois en plein soleil dans un espace réduit, et de la nourriture fraîchement digérée. En effet, non contents de nous intoxiquer chaque jour avec des plats ratés, frelatés, mais à peu près identifiables, aujourd'hui le cuisinier avait décidé de nous concocter un petit-déjeuner à la française… En tous cas ce qu'il en connaissait. C'est-à-dire pas grand-chose…
Je me servis donc chichement d'un aliment qui ressemblait à s'y méprendre à un fer à cheval que le cuisinier me présenta fièrement comme un croissant, et d'un gâteau au camembert… J'espérais sincèrement pour les français que c'était là une pure invention de notre calamiteux, mais toujours très créatif, restaurateur.
Je jetais tout ça pêle-mêle, dans cette pauvre poubelle qui ne méritait franchement pas un tel traitement, puis je rejoignis mes deux amis qui étaient déjà à une table. Alors que je m'asseyais, Chris frappa violemment le meuble, faisant se renverser… une chose liquide verdâtre du plateau de Sarah.
- Tu n'y peux rien ! Fit celle-ci, en épongeant courageusement la mixture avec sa serviette, là où j'aurais moi, fait intervenir toute une équipe de décontamination habituée à ce genre de déchet.
- J'aurais la peau de ces salopards ! Reprit notre vigoureux ami.
- J'ai loupé quelque chose ? Demandais-je, regardant alternativement mes deux camarades.
Chris leva les yeux au ciel, dans une sourde invocation à celui qui préside notre destinée :
- Oh que oui ! Dix personnes de notre groupe ont déjà quitté le stage ce matin à la suite du discours d'hier soir de Jerry. Et ils sont là, aujourd'hui tous les trois à sourire et à manger ! Quelle bande d'abrutis !
Je trouvais personnellement l'utilisation du verbe « manger » plutôt impropre à la situation. Mais faute de trouver mieux, je me joignis à l'acquiescement général.
Tout d'un coup, mon ami se redressa de toute sa hauteur. Je levais alors les yeux et vis la source de son agitation.
- Salut Michael.
Je me levais moi aussi, sur mes gardes, face à un vieil ami.
- Bonjour Emerson.
- Ne soit pas timide voyons, appelle moi Stanley. Un raté ce professeur … Comment s'appelle t-il déjà ? Professeur Jackson, c'est ça ? Ah pardon, j'oubliais que tu avais présenté les mêmes théories lors de la préparation de ta thèse. Qui se ressemble s'assemble, comme dit le dicton.
J'ai encore mal aux dents, quand je repense à ce moment. Un de mes plombages sauta et ce ne fut qu'à ce moment que je desserrais la mâchoire.
- Vous avez l'air contracté vous tous, ça ne va pas ? Vous devriez être contents. Dix concurrents de moins, je ne pensais vraiment pas arriver à ce résultat hier soir. D'ailleurs, vous devriez aussi partir tous les trois, si vous ne voulez pas vous ridiculiser le jour de l'examen. Enfin, c'est un conseil d'ami, vous en faites ce que vous voulez.
Tout d'un coup j'entendis un rugissement sur ma droite, puis la table et tout son contenu, se renversa avec fracas sur le sol. Toutes les têtes se tournèrent vers nous. Chris se tenait face à Stanley, le poing droit serré, brandis dans la direction de son adversaire.
- Espèce de salopard ! Toi et ta bande de minable, on va vous écraser le jour de l'épreuve ! Ça je te le promets ! Et à la régulière nous au moins !
Stanley n'eut pas le moins du monde l'air impressionné. Il sourit, essuya l'eau qui avait coulée sur ses chaussures à l'aide de sa manche, puis rejoignit sa table, sous l'hilarité de ces deux collègues. Jerry Carson en profita même pour applaudir chaleureusement son ami. Le fait qu'il ne soit pas venu lui prêter main forte, augurait au plus haut point de son courage.
Le point positif de cette confrontation tint au comportement de Chris. A partir de ce moment, il fut le plus attentif au cours et le plus acharné au travail de notre groupe.
Nous dûmes rester un moment au réfectoire pour nettoyer la pagaille semée par notre ami, mais je ne pouvais décemment lui en vouloir, m'étant moi-même difficilement maîtrisé… Il faudra d'ailleurs que je demande rapidement s'il y a un bon dentiste dans la base…
*
La journée fut studieuse. Le professeur Jackson nous gratifia d'un excellent cours, très détaillé sur les hiéroglyphes et le hiératique (Je renvoie le lecteur assurément studieux mais rendu perplexe par ce vocabulaire spécialisé à n'importe quel livre traitant de l'Egypte ancienne). Aussi lorsque nous nous réunîmes en salle d'étude ce soir là, je passais quatre heures à donner à mes deux collègues, concurrents, mais néanmoins amis, quelques trucs et explications à ce sujet (a commencer par expliquer à Chris, qu'une langue morte n'était pas uniquement l'abat du bœuf difficilement comestible et peu ragoûtant qu'on nous servait régulièrement au self étant enfant). Alors que nous nous apprêtions à aller nous coucher, Chris se racla la gorge bruyamment ce qui le fit ressembler furieusement à une vieille fumeuse asthmatique et prit la parole :
- J'ai appris ce midi que les deux gardes étaient décédés.
Un long silence s'installa alors entre nous trois. Nous avions vus ce qui c'était passé … l'état des gardes … leurs blessures … connus ces gens, au moins quelques temps.
Sarah soupira longuement :
- La seule chose dont on peut être sûr, c'est que le coupable est l'un d'entre nous.
Je hochais la tête gravement, puis tapais derechef du poing sur la table, faisant sursauter par la même occasion mes deux compagnons :
- Je crois les amis, qu'il est temps de mener notre propre enquête.
A ma grande surprise, ils acquiescèrent tous deux.
**
Lorsque nous nous réunîmes le lendemain soir, vers minuit, en sale d'étude, ce ne fut pas pour parler des cours. J'en aurais eu pourtant besoin, Carter nous ayant gratifié dans la matinée d'une séance particulièrement éprouvante pour les nerfs chez toute personne normalement constituée. Nous nous installâmes donc et sortîmes tous trois un calepin et un stylo, pour faire le point sur la journée de chacun.
- Qui commence ? demanda Sarah.
- Moi, je veux bien, fis-je, me portant par la même occasion volontaire, ça va être court en plus. Comme prévu, je suis resté à la fin du cours avec le professeur Jackson, pour lui poser des questions d'ordre archéologique. Petit à petit, j'ai fait dévier la conversation sur les agressions dans la base et sur le secret qui entoure notre présence. Au final je n'ai rien appris, à part que le docteur Jackson assure qu'il ne quitterait sa place pour rien au monde. Ah si, il est sujet à d'effroyables crises d'éternuements dues à une allergie au pollen.
- C'est plutôt mince se plaignit Sarah, la tête dans ses mains. Son stylo avait coulé sur ses doigts, et les tâches se rependirent sur son visage en une forme particulièrement virulente de bleuisse (terme récent, attribué à l'auteur de ces mémoires).
- Très mince, acquiesçais-je.
- Ouais pas surprenant avec la bouffe de ta femme…
J'en lâchais mon stylo et Sarah s'enfouit la tête dans ses bras croisés à la recherche d'un réconfort improbable.
- Letal Weapon ! L'arme fatale. Le premier de la série, un film de Richard Donner avec Mel Gibson et Danny Glover. C'est la scène ou après avoir discuté sur le bateau…
Lorsque Chris vit notre état de déconfiture avancée, qui n'avait rien à voir avec l'heure tardive, il s'éclaircit la gorge et continua
- J'ai interrogé le cuistot. Au final, j'ai appris qu'il était nouveau, et qu'il n'avait pas accès lui non plus au contenu secret de la base. Par contre, il m'a renseigné sur le contenu des étages. Regardez j'ai fais un croquis.
Il nous montra ce qui ressemblait vaguement… très vaguement… enfin… nous retournâmes plusieurs fois le… la chose, dans tous les sens sans arriver à rien deviner du tout.
Chris tiqua devant nos regards sceptiques, puis nous arracha le papier des mains.
- Ne vous inquiétez pas, je vais le recopier au propre. Mais ne vous attendez pas à grand-chose, tous les étages sont construits quasiment à l'identique. Il y a une véritable petite armée là dedans. Je n'ai pas pu poser plus de questions, le colonel Crichton a débarqué et m'a demandé ce que je fichais là… ce sont ces mots… mais je vous épargne ces autres commentaires bien plus colorés.
Sarah prit alors la parole. La fuite ne s'était pas améliorée. J'avais l'impression d'avoir affaire à un vieux Schtroumf délavé.
- Comme nous en avions convenu, j'ai simulé un malaise, dans le but d'être amenée à l'infirmerie, pour interroger tous ceux qui auraient pu entrer en contact avec les deux hommes tués de l'ascenseur.
- Et ? demanda Chris, qui s'était rapproché de Sarah, l'intérêt brillant dans son regard.
- Et, ça a capoté. Ils ne m'y ont pas amené. Ils ont fait venir une infirmière à moi. Ils ont aménagé une des salles de notre étage en salle de soins. Apparemment ils ne veulent pas que le loup rejoigne une autre bergerie. J'ai pu cependant poser quelques questions. Je n'ai pas pu aller très loin, l'infirmière a refusé de me répondre, pour à peu près toutes les questions. Tout ce que je sais, c'est qu'ils sont morts rapidement.
Un long silence gêné s'installa entre nous, chacun se demandant qui mettra en mots ce que tous savaient déjà. Je me pris la tête entre les mains et résumais la situation :
- On a fait chou blanc sur toute la ligne. On a rien, nada, peau de balle ! Toute une journée perdue ! On est des fins limiers, y a pas à dire ! Sherlock Holmes n'a qu'à bien se tenir !
Sarah dodelina de la tête, puis souris :
- Je ne dirais pas ça, j'ai tout de même été réhydratée pendant deux heures. J'ai la peau nickel maintenant.
Nous partîmes d'un éclat de rire monumental (surtout moi et Chris, la pauvre Sarah ne pouvant voir ladite peau à ce moment précis), et nous fûmes donc par conséquent expulsés manu militari de la salle d'étude.
Enfin, cela devrait nous servir de leçon. Nous nous étions pris pour ce que nous n'étions pas : des enquêteurs. A chacun ses compétences.
Lorsque je m'effondrais sur mon matelas, complètement épuisé après cette interminable journée de cours et d'enquête, je pensais en souriant, que le cuisinier pourrait bien être le coupable. Puis je secouais la tête … Non, lui nous préparait une mort plus lente et infiniment plus douloureuse. Alors que je m'esclaffais tout seul (ah, moment de solitude, quand tu nous tiens), Morphée me prit par surprise et m'emmena visiter l'Egypte ancienne et ses merveilles…
***
Les deux semaines de préparation passèrent très vite. Nous fûmes entraînés dans un tourbillon de cours et de soirée studieuses.
Nous travaillâmes ainsi en moyenne 120 heures durant ces deux semaines. Je ne peux vous cacher que l'enquête passa totalement aux oubliettes. Jackson nous avait enseveli sous les livres et les époques, Carter sous les théories et expériences et Murray… sous les coups. Je fus en fait assez content quand on nous annonça que les tests allaient commencer. C'était au moins la fin d'un calvaire qui durait depuis bien trop longtemps à mon goût.
Mais vous vous demandez sûrement, fidèle lecteur ou lectrice (rayez la mention inutile), ce qui s'est passé pendant deux semaines ? Quels ont été les agissements criminels de notre mystérieux géni du crime ?
Il faut lui demander, car moi, je n'en ai aucune idée. C'était le calme plat. Il avait peut être pris peur ? Le plus logique était qu'il attendait quelque chose … ou qu'il avait déjà eu ce qu'il voulait. L'important c'était qu'il ne nous opportunaît plus.
Les tests écrits ne furent qu'une formalité. Même Chris semblait satisfait de sa prestation. Heureusement, le devoir de sciences avait été allégé pour tous les non spécialistes. Je dis heureusement, car la version initiale ne contenait quasiment aucun énoncé. Il n'y avait que des pages et des pages de chiffres. On aurait dit le contenu d'un disque dur en code alphanumérique. En notre qualité de novices, au moins, nous pûmes nous accrocher, telle une moule à son rocher, à quelques phrases glanées au hasard des énoncés.
Le devoir d'Histoire n'était évidemment qu'une formalité pour moi (j'invite le lecteur ayant ne serait-ce que pensé momentanément le contraire, à détourner les yeux de ce journal et à vaquer à d'autres activités qui nécessiteraient moins son intellect apparemment fort limité).
Je dois dire que j'avais bien préparé mes deux comparses, aussi je pense ne pas m'avancer en disant que ce test fut une parfaite réussite pour nous trois.
Restait le test de Murray. Il fallait s'essayer à diverses prises… sur un mannequin. Ce ne fut pas trop mal. Un jeu d'enfant même pour Chris et Sarah. Cette dernière en épatât plus d'un, et fut même récompensée par un rare sourire de la part de Murray. Pour ma part, je me débrouillais… plutôt bien. Il fallut tout de même à un moment démêler les membres plastifiés du mannequin des miens, après une prise acrobatique particulièrement osée mais aussi (et surtout) particulièrement ratée.
****
Nous restâmes tous au réfectoire fort tard pour fêter la fin des examens écrits. N'y voyez pas chers lecteurs une de ces soirée alcoolisées et lubriques de fin d'exams à la fac (Et je sais de quoi je parle, ayant fêté la fin des miens à Tijuana), l'armée ne nous ayant pas fourni le liquide nécessaire a de telles effusions. De plus, les épreuves pratiques ayant lieu le lendemain… il fallait tout de même être dans de bonnes conditions. Cependant l'ambiance fut fort détendue, et tout se passa bien, sans incident aucun. Peut être justement grâce à l'absence de ladite boisson.
Le seul bémol fut introduit par nos désormais meilleurs ennemis : Emerson et Carson accompagnés de leur molosse.
Ils fêtèrent l'évènement à part, se moquant ouvertement de toutes les personnes présentes. Leurs rires moqueurs résonnèrent dans la salle toute la soirée, et nous dûmes nous y mettre à deux avec Sarah pour empêcher Chris d'aller leur parler du pays.
Aussi lorsque je me couchais ce soir là, fort tard, en sachant qu'il faudrait que je me lève le lendemain, fort tôt, je ne trouvais pas le sommeil tout de suite. C'est toujours quand il faut qu'il soit présent celui là, qu'il se défile lâchement ! Je me retournais donc dans mon lit, en essayant de ne penser ni à la journée écoulée, ni à celle du lendemain (une de mes techniques, rarement efficace, mais je n'en connais aucune autre).
Je repensais donc aux deux scènes de crime : l'effraction du bureau du professeur, et les deux tués de l'ascenseur. Et petit à petit malgré l'heure tardive, le tableau prit lentement forme, et tout devint clair dans mon esprit. Toutes les pièces du puzzle s'assemblèrent d'elles-mêmes, sans effort apparent. Je m'endormis, résolument décidé que j'avais débusqué le coupable ! Restait une question insoluble… A qui le raconter, et qui me croirait ?
J'étais content de moi, et je m'endormis finalement, l'esprit plus léger, et avec le sourire…
*****
La foule m'acclamait à pleins poumons. Les cheerleaders étaient aussi présentes, particulièrement séduisantes en ce jour spécial où elles se produisaient pour moi ! J'étais dans l'enceinte d'un stade, et des milliers de spectateurs étaient là. Abdullah, mon chef de fouille était au premier rang, avec mes ouvriers. Quant à moi, j'étais sur la plus haute marche d'un haut podium brandissant une lourde et fragile coupe en cristal, qui reflétait mille couleurs dans le soleil couchant égyptien. Le jury, composé du professeur Carter, de Murray, de Daniel Jackson et du colonel Crichton m'applaudissait joyeusement. Sarah et Chris étaient aussi là, levant les bras vers moi, en un signe féroce d'adoration. De là-haut tout ce monde semblait si petit… Je tandis le cou pour mieux les distinguer…
Ce fut alors que le trophée m'échappa des mains et, Newton étant passé par là (que le diable l'emporte !), prit la direction du sol. Mais il semblait aller au ralenti. Je tentais de le rattraper, mais mes mouvements étaient bien trop lents. J'étais comme entravé par une force invisible, et pourtant la coupe continuait de chuter inexorablement en direction de la surface dure, vers sa destruction inéluctable. Tout son avait cessé autour de moi. Il n'y avait que moi et la coupe. Elle rebondit alors sur le sol, miraculeusement, sans se briser, et je l'attrapais avant qu'elle ne retombe. J'étais fier de ma prestation et je levais une fois de plus mon trophée, attendant d'être acclamé de nouveau par la foule en délire. Mais ce ne fut pas le cas. Alors que je relevais la tête, je vis que j'étais dans un bureau en désordre, un homme gisant non loin de là…
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J'aspirais l'air à plein poumon, haletant, et allumais la lumière. J'étais en nage. Une sueur froide particulièrement désagréable me dégoulinait le long du dos et des bras… Accompagné à cela, me vint un sentiment d'extrême terreur. Ce genre de sensation qui augure d'une bien piètre nuit. Mais plus que tout ça, je venais de comprendre quelque chose… c'était si… étrange… si inattendu ! Si c'était vrai cela voulait dire que… toute ma théorie était à revoir…
*******
Je me levais le lendemain, avec l'étrange sensation de n'avoir pas dormi une seule seconde de la nuit (le lecteur attentif aura noté l'emploi du verbe « lever » à la place du verbe « réveiller »). Je terminais mes ablutions rapidement sans jeter ne serait-ce qu'un regard, à mon reflet. Pas la peine d'avoir la confirmation de ce que je savais déjà. Je me rendis donc directement au self.
Mes intestins jouaient du yo-yo autour de mon douloureux estomac. J'auscultais d'un œil passablement pessimiste les quelques « plats » que nous avait concocté le cuisinier. Ce n'était pas pire que d'habitude, mais dans mon état, tout me rebutait… Je finis par me décider. Je ne craignais rien avec un petit café.
Tout d'un coup, quelqu'un jeta avec force son plateau à coté de moi. Je sursautais violemment, maudissant l'intrus belliqueux, qui me provoquait à une heure aussi outrageusement matinale. Je me radoucis, alors que je vis le colonel Crichton, sourire aux lèvres. Mes nerfs étaient en pelotes. Je reposais le café à sa place. Le colonel, à coté de moi semblait quant à lui en grande forme. Il lui tardait sûrement de nous voir nous ridiculiser, et de pouvoir nous lancer des imprécations jusqu'à plus soif. Il tendit la main, serra celle du cuisinier.
- He ! Ça a l'air bon ça ! Jimmy je t'en prends un ! (Pour info, le cuisinier s'appelait John)
Le pauvre homme naïf indiquait de son doigt musculeux un plat qui ressemblait à s'y m'éprendre à du lait avec des céréales. Je savais par expérience, que ça n'en était pas. (J'épargne le lecteur qui va peut être bientôt se sustenter du véritable contenu du récipient). Je souris, le cœur au bord des lèvres :
- Monsieur, si j'ai appris quelque chose en venant ici, c'est qu'il ne faut jamais se fier aux apparences.
Un éclat de rire monumental, vint ponctuer ma remarque. Puis tout à coup un choc violent me percuta l'épaule droite, et mes genoux fléchirent. Ce n'était qu'une tape amicale dévastatrice venant de la part d'un militaire surentraîné, mais sur le moment je crus que la montagne dégringolait sur moi.
- Sacré Michael ! On attend beaucoup de toi aujourd'hui, n'est-ce pas Franck ? (le nom du cuisiner n'avait pas changé, c'était toujours John)
J'allais répondre mais, voyant le regard que me jeta le cuisinier, je me rappelais de ma précédente remarque le concernant. Je me servis d'un fruit (à l'aide de mon bras valide), puis je m'éclipsais rapidement.
Il n'y avait pas que Crichton qui était présent, tous nos professeurs étaient dans le réfectoire.
Leur table était située juste à coté de la poubelle, ce qui leur assurait un gain de temps non négligeable. C'est à ça qu'on reconnaît les officiers dans l'armée : à leur capacité à anticiper.
Je rejoignis mes deux collègues à leur table, au fond de la salle.
Chris semblait presser d'en découdre, s'échauffant en faisant de grands moulinets avec ses épaules tandis que Sarah était dans le même état que moi. Elle jouait avec son porridge, son visage verdâtre orné d'une horrible grimace.
La tension était palpable entre nous trois, aussi ne nous échangeâmes à peine quelques mots d'encouragement. Heureusement nous ne vîmes pas ce matin là, nos trois amis : bête, méchant et… bête. La situation aurait très vite dégénéré avec toute cette tension accumulée dans l'air autour de nous.
A dix heures, nous embarquâmes dans des camions militaires, en direction d'un lieu inconnu de tous... ou presque… du moins je l'espérais pour nous.
