Ce soir-là, Draco prit son journal et nota quelques lignes. Je reprends Harry en charge dès demain. On va enfin pouvoir avancer !Et ça n'a aucun rapport avec mon Gryffondor préféré, mais j'ai aussi la sensation d'avoir aidé Ron aujourd'hui. Quelque chose me dit que Hermione va passer une nuit très mouvementée grâce à moi !Il rit doucement et referma le carnet. Quand il alla se coucher, un large sourire éclairait son visage.
Draco retourna donc auprès de Harry. Au bout d'une dizaine de séances, il finit par établir que la magie du jeune homme était bel et bien à l'origine des crises. Elle agissait comme si elle voulait le garder sain et sauf. Quand la pression devenait trop forte, elle se manifestait brutalement et « débloquait » son cerveau, ses pensées, ses souvenirs…tout ressurgissait d'un coup et c'était la raison pour laquelle ce phénomène était si violent. Il ne contrôlait pas son pouvoir et tous les moments difficiles qu'il avait vécu lui revenaient en tête. D'où ses réactions démesurées. Mais comme il l'avait dit à Hermione, c'était positif. Cela permet à Harry de faire le vide. Il posa son stylo, referma son carnet et regarda son patient, assis sur le fauteuil. Il avait replié ses jambes contre son torse et son menton reposait sur ses genoux. Il se balançait lentement d'avant en arrière. Draco laissa échapper un soupir lorsque son regard croisa les yeux vides de toute émotion. Il se leva. Il allait se faire un café avant de reprendre la séance.
« Froid… »Abasourdi, Draco se tourna vers Harry qui avait cessé de se balancer. Mais ses lèvres étaient closes. Pourtant, son cœur se mit à battre follement dans sa poitrine. Il s'agenouilla devant le jeune homme et posa ses mains sur les siennes. Elles étaient cramponnées à son jean, et surtout affreusement glacées.
« Harry…tu as parlé ? »murmura t-il. Pas de réponse. Peu importe, il avait appris à être patient durant sa formation. Alors, il attendit. Cinq minutes. Dix minutes. Un quart d'heure. Une demi-heure. Trois quarts d…
« J'ai froid. »Draco prit une grande inspiration pour retenir un hurlement de joie. Il se releva et se rendit compte que ses jambes étaient engourdies. Il s'installa à côté de Harry, reprit sa main et demanda :
« Pourquoi as-tu froid ?
-J'ai froid.
-Je sais, Harry. Mais pourquoi as-tu si froid ?Où es-tu ?
-J'ai froid. »Le Psychomage n'arriva pas à en tirer plus. Alors il le prit dans ses bras et se mit à la bercer doucement. Il en était presque à lui chantonner une comptine quand Hermione fit irruption dans le salon. Elle écarquilla les yeux et Draco, follement gêné, tenta de repousser Harry. Peine perdue. Le jeune homme était accroché à sa chemise comme si il s'agissait d'une bouée de sauvetage.
« Heu…hum, salut Hermione !
-Salut… »Draco savait très bien ce qu'elle pensait : un Psychomage ne prenait définitivement PAS un patient dans ses bras. C'était tout simplement contraire à la déontologie. De plus, elle savait qu'il était homosexuel depuis son entrevue avec Ron.
« Je…ce n'est pas ce que tu crois, tenta t-il pitoyablement. Je te le promets ! »Merlin, il avait l'impression d'être retourné en arrière, quand il avait étreint Hermione et que Dana était arrivée.
« Il avait besoin d'être réconforté, reprit-il. Il avait froid. »La jeune femme gardait cet air dubitatif. Elle se mordit la lèvre et lâcha :
« Comment le savais-tu ?
-Il me l'a dit.
-Il a parlé ?! »Draco se retint de pousser un soupir de soulagement. Hermione venait de lui donner la possibilité de détourner la conversation, ce qu'il s'empressa de faire. Oui, Harry avait parlé. Il n'avait pas dit grand-chose, certes, mais pour quelqu'un qui n'avait plus parlé depuis trois ans, c'était incroyable. Un énorme progrès. Hermione se tordait nerveusement les mains, surexcitée. Elle resta jusqu'à huit heures du soir, mais Harry ne dit plus un mot. Cela n'arriva pas à entacher sa joie.
Seulement, après deux semaines, il était toujours muet. Draco se répétait qu'il fallait être patient, mais c'était de plus en plus difficile. Et si ce n'était pas du tout un progrès ?Si il avait déjà lâché quelques mots auparavant, sans que personne ne s'en rende compte ?Il lança un regard à Harry et se prit la tête entre les mains. Jamais il n'avait été confronté à un cas si grave. Mais il ne pouvait pas se permettre d'échouer. Il s'accroupit devant le jeune homme assis, comme il en avait l'habitude, et se mit à lui parler :
« Il faudrait vraiment que tu me dises quelque chose, Potter. Comme la dernière fois. Je sais que tu comprends ce que je raconte, même si tu ne réagis pas. J'ai beaucoup de mal à t'aider, tu sais pourquoi ?Parce que la plupart de mes patients veulent guérir. Ils viennent chez moi en connaissance de cause, ils me disent : aidez-moi, Mr Malefoy. Toi, tu ne veux pas guérir. C'est moi qui suis venu à toi. Tu restes muré dans ton silence obstiné, tu n'es plus que le reflet de toi-même. Une enveloppe vide, un légume. Tu…
-Non. »Draco ne bougea plus et retint son souffle. Il attendit qu'Harry continue. Comme l'ex-Gryffondor fixait obstinément le mur d'en face, il reprit :
« Non ?Tu n'es pas d'accord, Harry ?
-Non. Non.
-Pourtant, c'est la vérité. Tu es comme une coquille vide.
-Peux pas…
-Tu ne peux pas quoi, Harry ?
-Trop…pas...je peux pas…trop… »Il se débattait avec ses mots, la voix rocailleuse d'avoir été délaissée toutes ces années. Sa bouche grimaçait tandis qu'il parlait d'une voix hachée. Draco restait pendu à ses lèvres, cherchant à faire le tri dans son discours, à comprendre ce qu'il voulait dire.
« Dur, finit par souffler Harry. Tous…morts !
-Je sais que c'est dur, Harry. Je sais que des centaines de personnes sont mortes pour cette foutue guerre. Mais il te reste Ron, Hermione…même moi, si tu le veux bien.
-Trop…dur… »Une larme dévala sa joue pâle. Draco la recueillit du bout du doigt. Merlin, il avait terriblement envie de le réconforter. De…de l'embrasser. Il se secoua. Bon sang, il divaguait complètement. Harry était malade. Harry était son patient. Il dit doucement :
« Pour nous aussi, c'est dur, Harry. Mais on y est arrivés. Il ne faut pas s'apesantir sur ceux qui sont morts, mais penser à ceux qui sont encore avec nous. Il ne faut pas vivre dans le passé.
-Plus…je…non, pas…plus rien…je...fin !Fini. »Harry recommença son incompréhensible discours, et Draco n'arriva plus à démêler ses paroles. Un flot continu de mots en désordre continua à sortir de la bouche rouge jusqu'au soir, quand Hermione arriva. Elle pleura de bonheur en voyant son ami parler. Draco, lui, fit un pauvre sourire. Il comprenait la joie d'Hermione, mais ces paroles n'apportaient rien.
Et pourtant, elles continuèrent les jours suivants. Harry, qui n'avait rien dit depuis des années, se mit à discourir à bâtons rompus. Des mots sans suite passaient ses lèvres, et ce dès le moment où il était réveillé. Draco l'enregistrait avec son magnétophone Moldu et réécoutait les bandes chez lui, essayant de comprendre ce que son patient souhaitait exprimer. Certains mots était grognés ou marmonnés, et on entendait parfois des soupirs contrariés. Le Psychomage finit par comprendre qu'Harry lui-même était agacé par cette incapacité à s'exprimer. Cependant, il finit par trouver la solution.
C'était à l'heure du déjeuner. Draco voulut lui faire boire un peu d'eau, mais il tourna la tête. Le blond reposa le verre et Harry se mit à siffler bizarrement. Draco haussa les sourcils, étonné. Puis il reconnut ces sons étrangement sifflants. C'était du Fourchelangue !Tout Poudlard savait que le Survivant parlait la langue des serpents depuis leur deuxième année. Malheureusement, Draco ne comprenait pas ce langage. Il lui fallait trouver un autre Fourchelangue. Il fronça les sourcils et passa en revue toutes les personnes qu'il connaissait, mais aucune n'avait cette capacité. Puis il eut une idée.
« Je reviens bientôt, Harry ! »dit-il en allant chercher son blouson. Il appela Hermione pour qu'elle envoie quelqu'un à sa place et se rendit chez lui. Ou du moins à ce qui avait été « chez lui » durant près de dix-sept ans, le Manoir Malefoy. Quand il habitait Manhattan, il avait bien évidemment gardé contact avec ses parents. A présent, sa mère s'occupait des enfants de Mangemorts tués à la guerre. Il fallait leur ôter de la tête tout ce qu'on leur avait raconté sur la soi-disant magnificience du défunt Seigneur des Ténèbres, et surtout les réintégrer dans la communauté sorcière, qui ne pouvait s'empêcher de voir leurs géniteurs en eux. Son père, quant à lui, avait été changé par la guerre. Il avait perdu son orgueil et son amour-propre, et il passait désormais son temps à se promener longuement dans l'immense propriété des Malefoy. Draco se gara juste devant l'entrée, jaillit de sa voiture et grimpa la volée de marches de pierre. Il allait saisir le heurtoir de la porte quand celle-ci s'ouvrit. Sa mère apparut dans l'encadrement, tenant par la main un petit garçon à la peau café-au-lait.
« Draco !Quelle joie de te voir ici !dit-elle en lâchant l'enfant pour le serrer dans ses bras.
-Je ne reste pas, Mère, je suis désolé. Je dois juste récupérer quelque chose.
-Tu ne veux même pas une tasse de thé ? »Draco se mordit la lèvre mais finit par hocher la tête. Ils allèrent s'installer au salon et un elfe de maison vint apporter une théière et trois tasses. Draco remercia la créature d'un bref signe de tête et se tourna vers le garçonnet. Il avait des cheveux auburn et de grands yeux clairs.
« Comment tu t'appelles ?demanda le Psychomage en souriant.
-Gabriel.
-Moi, c'est Draco.
-Je sais, Tatie Cissa l'a dit quand elle t'a vu.
-Ah oui, pardon. Et tu as quel âge ?
-Neuf ans.
-Et il est très intelligent pour son âge, ajouta Narcissa en passant tendrement une main dans les cheveux de l'enfant. Comme toi à l'époque !
-C'est grâce à vous, Mère.
-Tu n'aurais rien appris de moi si tu ne l'avais pas voulu !Mais tu souhaitais te cultiver. Gabriel aussi. Il a de grands projets pour l'avenir. Enfin, tu as encore le temps d'y réfléchir.
-Oui. »fit Gabriel, conciliant. Mais Draco intercepta son regard déterminé. Il se demandait quels étaient ces « grands projets ».
« Alors Draco, que voulais-tu ?reprit sa génitrice.
-Le portrait de Salazar Serpentard, celui qui est dans ma chambre.
-Vraiment ?Pourquoi donc ?
-Je soigne…un patient en ce moment, et il s'exprime en Fourchelangue. Or, je ne parle pas cette langue et il m'est donc impossible de le comprendre.
-Ça alors !Mais je suis navrée, nous nous sommes débarassés de ce tableau depuis longtemps, Draco.
-Oh non…
-Tatie !Moi je parle Fourchelangue, moi !intervint Gabriel.
-Chéri, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée… »murmura Narcissa en se tournant vers son fils. Draco se mordit la lèvre. Il pouvait difficilement s'aider d'un garçon de neuf ans pour soigner une personne avec de gros troubles mentaux. Et en même temps, il savait combien les Fourchelangues étaient rares. Il avait pensé pouvoir utiliser le tableau de Serpentard pour que son occupant parle avec Harry, mais puisque le portrait n'était plus là. Le jeune homme continua à maltraiter sa lèvre, tiraillé entre deux choix. Il finit par lâcher :
« Peut-être que si il vient juste à une ou deux séances, ce serait bon… »Narcissa fronça les sourcils. Draco n'aurait pas dû répondre ça, il le savait très bien. Sauf que le patient, c'était Harry. Son Harry. L'homme qu'il aimait. Il se rendit compte que Gabriel trépignait de joie. Il tirait frénétiquement sur la manche de sa mère en chuchotant :
« Oh, dit oui Tatie !S'il te plaît, s'il te plaît, s'il te plaît !
-Gabby…
-Alleeeez !Je serai vraiment très sage !
-Je…je ne sais pas. Est-ce que ce patient est dangereux, Draco ?
-Non, bien sûr que non. »Menteur, lui souffla sa conscience. Mais Harry n'était PAS dangereux. A part pendant les crises…Et pourtant, Narcissa Malefoy finit par accepter. Draco remonta donc dans la voiture accompagné de Gabriel, et ils allèrent directement chez Harry. Dès qu'il le vit, le petit garçon s'écria :
« Oh !Mais c'est Harry Potter !
-Heu…oui, oui. Il ne faut pas le dire à Tatie Cissa, hein ?
-Pourquoi il est comme ça ?
-Il est très malade. Et je dois le guérir. C'est pour ça que tu es là, pour m'aider. Tu peux comprendre ce qu'il dit ? »Gabriel s'approcha d'Harry et écouta ses sifflements. Puis il se mit aussi à siffler et les deux Fourchelangues entamèrent une conversation.
« Qu'est-ce qu'il dit ?s'impatienta Draco.
-Il dit…il dit qu'il a froid, et qu'il fait sombre, mais qu'il est bien…
-Quoi ?!
-Il ne souffre plus, continua Gabriel. Il n'a plus mal. Il ne veut pas guérir. Il ne veut pas de ton aide. » Draco sentit son cœur se serrer. Harry ne voulait pas de lui.
