Note à moi-même : pour réapprendre à écrire après un long blocage, Havelock Vétérini n'est pas le meilleur personnage. Pfiou ! Ce fut laborieux.
Note aux lecteurs : comme pour le chapitre 1, il y a un lien vers une illustration dans mon profil.
Chapitre 2
Dans la gueule du loup — Monsieur Lipwig est innocent — Le commissaire divisionnaire a d'étranges idées — Une question de tenue — L'importance d'un bon divertissement — On ne peut pas gagner à tous les coups — Revue de presse
Tambourinœud, le secrétaire du Patricien, passa respectueusement la tête par la porte du Bureau Oblong.
« Monsieur, le ministre des Postes est dans l'antichambre.
- Vraiment ? fit Vétérini. Est-ce que je lui ai donné rendez-vous ?
- Eh bien, répondit le secrétaire en farfouillant hâtivement dans ses papiers, pas que je sache, non…
- C'est ce qu'il me semblait », dit le Patricien, et il se replongea dans la lecture des dossiers soigneusement triés sur son bureau. Tambourinœud se retira sans commentaires.
Le soleil acheva péniblement de se lever sur Ankh-Morpork, semant un scintillement de paillettes bon marché sur l'humidité des pavés et des toits. Le Patricien travaillait avec une rigueur d'automate. De temps en temps, Tambourinœud passait déposer un nouveau classeur ou en reprendre un, à présent scrupuleusement annoté de remarques incisives qui feraient trembler des fonctionnaires dans leur redingote d'un bout à l'autre des échelons de l'État. Les horloges de la ville sonnèrent huit coups, ce qui, à elles toutes, prit un bon quart d'heure ; puis neuf, ce qui prit à peine plus longtemps et la vie d'une colonie de pigeons ; puis dix. A neuf heures et demie, le Patricien avala la moitié d'un verre d'eau qu'un sous-secrétaire lui avait apporté sur un plateau. A dix heures et demie, il sonna Tambourinœud.
« Monsieur ?
- Est-ce que le ministre des Postes est toujours derrière cette porte ?
- La dernière fois que j'ai vérifié, monsieur.
- Faites-le entrer, voulez-vous ? »
Tambourinœud repartit, et quelques instants plus tard, la porte s'ouvrit sur un Moite von Lipwig à l'air un peu flapi, vêtu d'un costume brun passe-partout, qui vint se poster sans beaucoup d'allant devant le bureau du Patricien. Lequel haussa légèrement un sourcil tandis que s'esquissait un peu plus bas un sourire millimétré.
Au bout de quelques secondes, la phrase partit avec toute l'énergie d'une réplique que l'on avait prévue comme une entrée tonitruante trois heures plus tôt.
« Ce… n'est pas moi.
- Ce n'est pas vous, répéta le Patricien.
- Je… vous… ne faites pas semblant de ne pas savoir, je suis sûr que vous êtes parfaitement au courant de ce dont je parle, débita Moite.
- C'est bien possible, monsieur Lipwig. Cependant, quelque chose me dit que les choses seraient plus simples si vous preniez la peine d'être un peu plus explicite. »
Moite poussa un soupir désespéré.
« On a volé la caisse de la Poste, cette nuit. Tout le contenu du coffre. Le voleur a disparu sans laisser de traces… enfin, presque. C'est une drôle d'histoire. Mais je vous promets que je n'ai rien à voir là-dedans.
- Vraiment ? Je suis enchanté de l'apprendre, monsieur Lipwig ; parce que votre enthousiasme à clamer votre innocence aurait pu pousser certains à penser le contraire. Que c'est aimable à vous de me rassurer sur ce point ! Me voilà beaucoup plus tranquille.
- S'il vous plaît, vous voyez bien…
- Laissez-moi deviner, coupa le Patricien. Vous allez me dire que, si vous étiez le coupable, vous ne seriez pas venu me trouver pour me mettre au courant, mais que vous seriez déjà à mi-chemin de Pseudopolis avec votre butin ; et que le fait que vous soyez ici prouve votre honnêteté ? »
Moite se redressa.
« Non – j'allais vous dire que, si j'étais le coupable, personne n'aurait encore remarqué que l'argent a disparu, monsieur. »
Cette fois, le Patricien sourit franchement :
« Excellent, monsieur Lipwig ! Ma foi, il semblerait bien que nous ayons découvert un crime dont vous soyez parfaitement innocent ! Qu'allez-vous faire maintenant ?
- Je… Écoutez, vous voyez bien où est le problème. Le Guet va enquêter, et il risque de découvrir des choses. Je suis sûr que vous n'avez aucune envie que votre Poste flambant neuve avec ses beaux rouages s'écroule à nouveau comme une pendule cassée parce qu'on m'aura remis à la Pastille, alors… vous ne pourriez pas faire quelque chose ?
- Hmm ? Et que voudriez-vous que je fasse ?
- Je ne sais pas, moi… glissez un mot au commissaire divisionnaire Vimaire, dites-lui d'y aller tranquillement ?
- Monsieur Lipwig, fit le Patricien. Avez-vous la moindre idée du fonctionnement du commissaire divisionnaire ? Pensez-vous franchement que je puisse lui ordonner quoi que ce soit ? Je veux dire… naturellement, je le peux. Je suis tyran, après tout. Mais le commissaire divisionnaire a d'étranges idées à ce sujet. Il est persuadé, dans sa drôle de tête, qu'il existe, à côté de moi, un autre tyran appelé Loi qui édicte des décrets bizarres comme « tout le monde doit être traité également ». Ne cherchez pas ; il y a des gens curieux. »
Moite réfléchit. Effectivement, d'après sa connaissance du personnage, il était tout à fait probable qu'un ordre direct d'en haut ait pour seul effet de pousser cette tête de mule de Vimaire à taper encore plus fort dans l'autre direction. L'homme était bien connu pour soutenir que tout le monde était coupable tant qu'il n'était pas prouvé innocent, ce qui, dans le cas de Moite, prendrait probablement jusqu'au recommencement de l'univers.
Vétérini était toujours aussi parfaitement impassible, mais Moite était certain qu'à ce moment précis, il s'amusait énormément.
« Je suppose… Vous n'auriez pas déjà une idée de qui a fait le coup ?
- Je n'en ai pas la moindre idée, fit le Patricien. Pour la bonne raison que je n'ai pas le temps de m'intéresser à tous les faits divers qui assombrissent notre belle cité. C'est pour cela que j'emploie des gens comme le commissaire Vimaire, ses vaillants officiers, et toutes sortes d'autres personnes qui ont choisi de vouer leur vie au service de la communauté. A propos de quoi, monsieur Lipwig, qu'avez-vous l'intention de faire ?
- Moi ? Euh, à propos de quoi ?
- A moins que cette conversation ne m'ait échappé d'une manière ou d'une autre, vous étiez bien en train de me raconter que quelqu'un avait vidé la caisse de la Poste, n'est-ce pas ? poursuivit le Patricien d'un ton anodin. Un office gouvernemental qui est, si je ne me trompe fort, sous votre responsabilité ? C'est bien vous qui me disiez, il y a quelques minutes, que je n'avais pas intérêt à ce qu'il s'écroule à nouveau, je cite, comme une pendule cassée ? Je vous demande, donc, monsieur Lipwig, ce que vous allez faire pour arranger la situation ? »
Il y avait même pas pensé. Se tirer d'affaire, c'était tout ce qui avait compté – mais d'un autre côté, ça partait d'une bonne intention, non ? La Poste ne pourrait pas s'en sortir sans lui…
Mais bien sûr.
« Je remarque, poursuivit Vétérini d'un ton anodin, que vous n'avez pas jugé bon ce matin de porter la tenue officielle de votre poste.
- Oh, le costume, bredouilla Moite. C'est-à-dire que, vu la situation, je me suis dit qu'il valait mieux passer inaperçu, je ne tenais pas à ce que…
- Et je suppose également que vous avez préféré ne pas dire à vos employés où vous alliez ? Je comprends. Après tout, ce n'est pas comme si ces braves gens avaient vraiment besoin de savoir que leur directeur est à leurs côtés dans cette crise.
- Je… »
A n'importe qui d'autre, il aurait débité sans hésitation qu'il ne fallait pas s'inquiéter, que tout était déjà réglé, qu'il avait un plan, que la Poste était parée à toutes les éventualités et que ce cambrioleur à la manque allait voir ce qu'il allait voir, foi de Lipwig. Et on l'aurait cru, bien sûr.
Cela ne marcherait pas sur Vétérini, mais – et cela, Vétérini le savait – cela pourrait marcher sur Moite. En y mettant un peu d'effort, il était assez bon bonimenteur pour se convaincre lui-même de n'importe quoi. Et il ferait mieux de commencer dès maintenant.
« Je réfléchis, monsieur. Ne vous inquiétez pas, je vais trouver une solution ! Vous me connaissez, ce n'est pas ce petit contretemps qui va nous arrêter !
- J'y compte bien, j'y compte bien ! fit Vétérini, l'air ravi. Eh bien, monsieur Lipwig, je ne voudrais pas vous retenir, pas quand vous montrez un tel empressement à retourner faire votre devoir ! La casquette ailée vous attend ! »
Deux minutes plus tard, le Patricien releva la tête de sa lecture.
« C'est fort curieux ; j'ai l'impression que vous êtes encore ici, monsieur Lipwig.
- C'est-à-dire que… je n'ai pas pu m'empêcher de remarquer que vous lisiez le feuilleton du Disque-Monde… »
Il déplaça un classeur de quelques centimètres, dévoilant un exemplaire rigoureusement plié du journal qui affichait, sur le dessus, le dernier épisode des aventures d'Autolycus Rafle. Le Patricien s'en saisit et le feuilleta négligemment.
« Nous avons tous besoin de nous distraire, n'est-ce pas ? Il se trouve que j'aime beaucoup la prose de monsieur de la Minaudière. Un bon divertissement sans prétention de temps en temps, rien de mieux pour aérer le cerveau, ne pensez-vous pas ?
- Euh… »
S'il y avait une chose pour vous couper la parole encore mieux que la peur, la honte ou le sentiment d'être coincé au milieu d'un étroit pont de planches avec une colonie de termites comme seule compagnie, c'était bien l'idée de Havelock Vétérini s'abîmant dans un feuilleton populaire. Par bonheur, il n'attendit pas que Moite lui dispensât ses commentaires, et reprit :
« Par ailleurs, ce personnage de gentilhomme voleur est particulièrement fascinant. Rendez-vous compte : plus il accumule les forfaits, et plus les lecteurs l'aiment et l'admirent ! Cela ne vous donne-t-il pas un aperçu passionnant de la nature humaine ?
- Eh bien…
- Apparemment, vous pouvez défier la loi de la manière la plus éhontée, tant que vous le faites avec élégance et style. Ce serait à vous donner envie de revoir vos plans de carrière, pas vrai ?
- Ce n'est qu'un roman, monsieur, répondit prudemment Moite.
- Précisément. Les choses se passent différemment dans la vraie vie, Dieux merci. Cependant, je pense que vous ne perdriez rien à jeter un coup d'œil à cette œuvre… ne serait-ce que pour vous détendre un peu ! Vous avez l'air d'en avoir bien besoin !
- Si vous le dites, marmotta Moite, en prenant le journal que son interlocuteur lui tendait pour le glisser dans la poche de sa veste.
- Naturellement ! Et maintenant, déguerpissez. »
Moite déguerpit. Après quelques instants, Tambourinœud se matérialisa de nouveau à la porte.
« Ah, vous tombez bien, s'exclama Vétérini. Pourriez-vous me passer un crayon, s'il vous plaît ?
- Volontiers, répondit le secrétaire, surpris (le bureau du Patricien était abondamment fourni en matériel d'écriture de toutes sortes) ; il en extirpa un de sa poche et le tendit à son patron, qui haussa un sourcil.
« Tiens donc. Monsieur Lipwig doit être plus perturbé que je ne le pensais. Il est vrai que je n'y suis pas allé de main morte… Tant mieux, je suppose ! C'est comme cela qu'il donne le meilleur de lui-même. Je dirais que nous devons nous attendre à être fort divertis dans les prochains jours, Tambourinœud.
- Tant mieux, monsieur. »
Le Patricien griffonna quelques mots sur un papier et le tendit à Tambourinoeud avec le crayon :
« Faites porter cela à la Guilde des Voleurs, voulez-vous ; cela informera monsieur Boggis qu'il a rendez-vous ici à midi.
- Entendu. A propos, je venais vous dire qu'une lettre est arrivée de l'adresse que vous savez.
- Hmm ? Excellent, excellent… »
Il décacheta l'enveloppe à en-tête du Disque-Monde que lui tendait Tambourinœud, déplia la feuille et lut :
Cher contributeur anonyme,
J'ai beaucoup apprécié vos suggestions concernant la suite des aventures d'Autolycus Rafle. Cependant, j'ai le regret de vous informer que je ne compte pas les suivre, pour la raison suivante : si je mets à exécution le plan que vous me proposez,comme vous le faites remarquer vous-même, Autolycus sera l'homme le plus riche du monde et le maître incontesté d'Ankh-Morpork en moins de cinq épisodes. Pour intéressante que soit cette perspective, j'ai peur qu'elle ne soit un peu décevante pour les lecteurs, qui s'attendent sans doute à un conflit plus partagé. De plus, mon contrat avec le Disque-Monde se prolonge jusqu'à l'année prochaine.
Je vous prie d'accepter l'assurance de mes salutations distinguées.
A. de la Minaudière
« Que voulez-vous, Tambourinœud, soupira le Patricien en repliant la lettre, on ne peut pas gagner à tous les coups.
- Si vous le dites, monsieur », fit le secrétaire étonné.
***
Moite, plongé dans la lecture du Disque-Monde, sauta à l'arrière d'une diligence qui descendait la Grand-Rue en direction de la Poste et se hissa sur l'impériale, remarquant à peine le salut cordial que lui adressait le conducteur.
Ce feuilleton était une des choses les plus ridicules qu'il ait jamais lues de sa vie, c'était certain. Autolycus Rafle, cambrioleur distingué, s'introduisait chez les riches aristocrates d'Ankh et escamotait tranquillement leurs valeurs, se donnant même le luxe de laisser chez certains de petites notes les informant que leur collection n'était pas assez classieuse à son goût. Moite n'avait jamais laissé de notes chez les gens qu'il volait. Cela lui semblait aller à l'encontre de toute espèce de bon sens. Mais les Morporkiens du feuilleton admiraient l'audace et riaient à gorge déployée ; et, si l'on en croyait le courriers des lecteurs, ceux de la vraie ville étaient du même avis.
Merci à M. de la Minaudière,écrivait un honnête citoyen, pour son feuilleton qui met un peu de gaieté dans la grisaille de notre vie de tous les jours ! Et un autre renchérissait : Il faudrait un Autolycus à Ankh-Morpork, pour remettre à leur place ces sinistres du Guet !
C'étaient les mêmes, il en était convaincu, qui, quelque temps plus tôt, avaient applaudi à la pendaison d'un escroc qui défiait le bon ordre de la cité. Peut-être aurait-il dû laisser sa carte, tout compte fait.
« Hé, mon gars, t'as un épisode de retard ! C'est ici que ça se passe, maintenant ! »
Moite se retourna pour voir un passager, casquette graisseuse et grosse moustache, qui lui agitait un journal à la figure avec un large sourire. C'était l'édition la plus récente du Disque-Monde, et la une affichait fièrement d'une encre encore humide :
Autolycus Rafle frappe plus fort que jamais (par Sacharissa Cripsloquet)
Quelle n'a pas été notre surprise, annonçait l'impossible Sacharissa, d'apprendre que M. Autolycus Rafle, le réputé malfaiteur dont les exploits se limitaient jusqu'ici aux pages de notre journal, aurait cette nuit cambriolé le bureau des Postes d'Ankh-Morpork ! Connaissant le goût de notre ami pour le spectaculaire, il est certain qu'il ne pouvait pas choisir meilleure cible que la Poste, qui depuis quelques semaines défraie régulièrement la chronique grâce aux innovations audacieuses de M. Moite von Lipwig, son directeur. (Nous vous renvoyons notamment à notre une d'il y a deux jours, celle de la semaine dernière, et celle des lundi, mercredi, jeudi et octedi précédents.) M. Lipwig, qui s'est souvent montré le digne rival du fameux cambrioleur pour ce qui est des effets d'annonce, n'a pas pu être joint pour le moment ; mais nous comptons bien qu'il se montrera à la hauteur de la situation…
« Elle s'amuse comme une folle, soupira Moite. Et je parie que ça va faire exploser leurs ventes, bien sûr…
- Elle a raison, renchérit le moustachu ; avec Lipwig, on va bien rigoler ! Je vais montrer ça aux collègues, ça va leur plaire… Hep ! Mon journal ! Rends-le moi ! »
Moite, qui venait de sauter de l'impériale, lança hâtivement le Disque à son propriétaire (lequel en rattrapa à peu près la moitié, tandis que le reste se perdait au vent) et se fondit dans la foule de la rue ; il ne tenait pas à arriver avec la diligence jusque dans l'arrière-cour de la Poste, où quelqu'un le reconnaîtrait certainement. Il entra dans le bâtiment par la grande porte, évita une foule d'employés en grand désarroi, gravit l'escalier quatre à quatre et referma sur lui-même la porte de son logement de fonction.
Celui qui en ressortit cinq minutes plus tard était le ministre des Postes Moite von Lipwig en grande tenue, ors étincelant à la lumière poussiéreuse des fenêtres, casquette ailée fièrement perchée sur le crâne ; il redescendit l'escalier avec allant et dignité.
Ils voulaient du divertissement ? Ils voulaient voir le gentilhomme voleur affronter le bouffon au costume doré ? Ils allaient avoir ce qu'ils voulaient.
Il était temps d'aller annoncer aux gens de la Poste le plan qu'il avait formé pour les tirer de cette fâcheuse situation.
Le fait que, pour l'instant, il n'ait pas la moindre idée dudit plan ne le perturbait pas plus que cela. Après tout, il y avait encore quelques marches avant d'arriver dans le hall.
