Après avoir scandaleusement laissé poireauter cette malheureuse histoire pendant six mois, j'ai décidé de profiter de novembre, mois du Nanowrimo, pour l'avancer un peu plus sérieusement, à défaut de la terminer. Désolée pour le délai, vraiment... je pensais que cette histoire m'aiderait à me remettre à écrire, mais c'est apparemment pas si évident. Oh, au fait, ni le Disque ni aucun de ses vrais habitants ne m'appartiennent et je ne tire aucun profit de la façon dont je les maltraite ; ça va de soi, mais apparemment il faut le préciser (I'm a noob).
Chapitre 3
Choix éditoriaux – Du Guet et de sa politique d'avancement – Un homme et son œuvre –Courrier d'admirateurs – Plus réel que moi – Monsieur des Mots remplit ses poches – Moite von Lipwig brille de mille feux – Sacharissa reçoit un mot – Cassures
Guillaume des Mots était le rédacteur en chef du Disque-Monde. C'était un nom nouveau pour une fonction tout aussi nouvelle qu'il n'avait jamais prévu de remplir. Quand il avait commencé à envoyer cette lettre périodique aux grands noms des plaines de Sto désireux de se tenir au courant de l'actualité de la grande ville, pour arrondir ses débuts de mois, son activité n'avait pas de nom et n'avait pas vraiment besoin d'en avoir un. Il se contentait de raconter ce qui se passait, ce que n'importe qui avec deux sous de lettres [NdF – Ce qui, admettons-le, ne se trouvait pas chez la majorité des Morporkiens, qui, quand ils avaient deux sous de quelque chose, trouvaient généralement le moyen de le revendre pour trois] et un brin de mémoire aurait pu faire à sa place.
Puis, par un de ces hasards qui confirment que les dieux ont eux aussi le sens de l'humour [NdF – Mais pas un très subtil], il avait rencontré Bonnemont et sa presse, et soudain, sans que personne ne l'ait vraiment voulu, l'actualité était à la portée de tout le monde. C'était étonnant de voir à quel point cela faisait une différence.
La vérité était devenue propriété publique. Guillaume pouvait bien passer ses jours et ses nuits à débobiner tous les fils d'événements qui n'avaient jamais paru aussi compliqués, à la recherche de Faits aussi fugitifs qu'un reflet sur une vitre ; il savait qu'à la prochaine livraison, deux cents personnes écriraient pour donner leur avis sur la question, prouvant que des semaines d'investigation rigoureuse et argumentée n'auraient jamais le poids que pouvaient avoir, pour le citoyen bien informé, cinq minutes de conversation autour d'une bière à la taverne la plus proche.
Et Guillaume publiait leurs lettres (les moins mal orthographiées, en tout cas).
Il les publiait parce que cela plaisait, et que cela faisait vendre des exemplaires. Comme le faisaient les rubriques nécrologiques de gens dont personne n'avait jamais su qu'ils étaient vivants, les petites annonces en quête d'un meuble ou d'une âme sœur, les caricatures et les réclames, les (brr) légumes rigolos, le feuilleton – ah, le feuilleton… C'était la suggestion de Sacharissa, naturellement. Elle avait un singulier instinct pour ce genre de choses. Son supplément pour dames, avec ses recettes de cuisine et ses listes de meilleures adresses pour des produits cosmétiques dont Guillaume n'aurait pas pu deviner l'utilité en mille ans, connaissait lui aussi un succès que n'aurait certainement jamais la rubrique d'analyse politique du jeudi, même si la Guilde des Couturières organisait un coup d'État et que tous les postes clés de la ville se trouvaient occupés par des jeunes filles en petite tenue. Elle savait toujours ce qui enthousiasmerait le public. Ce que veulent les gens, disait-elle, c'est entendre leur propre voix. Ton journal, c'est une chambre d'échos. Tout le monde aime brailler dans les cavernes pour entendre l'écho de sa voix.
« Peut-être, répondait Guillaume, mais un journal n'est pas une caverne, et notre mission, c'est d'informer. Dire aux gens ce qu'ils ne savent pas, leur apprendre à regarder les choses différemment…
- Évidemment ! C'est très important ! Mais trop de choses différentes, ça fait peur. C'est comme une pilule ; il faut la faire passer avec du sucre. Raconter des histoires. »
Guillaume adorait sa femme, mais il savait au fond de lui qu'il ne comprendrait jamais cette façon de voir les choses. Il la laissait faire, la plupart du temps, parce que ses rubriques faisaient en grande partie vivre le Disque-Monde. Parfois, cependant, il lui semblait qu'elle allait trop loin.
« Sacharissa ! »
Mademoiselle Cripsloquet, qui refusait toujours obstinément de se laisser appeler madame des Mots sous d'obscurs prétextes de modernité et de relations publiques, s'arrêta à deux pas de la sortie et se retourna, le chapeau à mi-chemin de la tête.
« Oui ?
- Je ne voudrais pas faire le pessimiste, mais tu es sûre que cette une était une bonne idée ? demanda Guillaume, traversant l'appentis sombre où la presse continuait de cracher les derniers exemplaires de l'édition du matin, et en attrapant un au passage pour le lui montrer.
- En tout cas, cela semble beaucoup plaire, répondit-elle avec un grand sourire. Les garçons de l'équipe de distribution ont déjà dû revenir deux fois rechercher des réserves !
- Sans doute, sans doute, mais écoute… Autolycus Rafle blablabla aurait cette nuit cambriolé le bureau des Postes… est-ce que c'est une façon de présenter des nouvelles objectives ? Il s'agit d'un personnage de fiction, bon sang ; et un cambrioleur un peu allumé a décidé de prendre son nom pour se faire remarquer. En écrivant un article pareil, tu vas dans son sens !
- Ça ne fait de mal à personne ! Tout le monde sait bien qu'Autolycus n'existe pas. On peut rire un peu !
- Le moins possible dans ma une, se renfrogna Guillaume. Il ne manquerait plus que l'on nous croie complices de ce guignol !
- Désolée, soupira Sacharissa, rosissant. Tu n'étais pas là ; il a fallu que j'improvise…
- J'étais du côté du quartier troll ; il y a encore eu un incident ce matin avec un groupe de nains un peu arrosés. Un jour, cette histoire va devenir vraiment sérieuse, crois-moi. C'est à cela que l'on devrait consacrer nos unes… Enfin ! puisque cette affaire d'Autolycus a l'air de te plaire, je te la donne ; elle t'ira mieux qu'à moi. Mais il faut que tu expliques très clairement que notre journal n'a rien à voir avec ce cambrioleur, d'accord ?
- D'accord. Ça tombe bien, j'allais justement retourner à la Poste et essayer d'attraper un entretien avec monsieur Lipwig, cette fois. C'est toujours un très bon client.
- Et Aubin ? Est-ce qu'il est au courant, au moins ?
- Pas eu de nouvelles, mais tu sais comment il est ; je ferai un saut chez lui en revenant si j'ai le temps. A bientôt ! »
Elle lui planta un baiser sur la joue, se coiffa de son petit chapeau et s'en fut, parfaite image de la jeune femme rangée et bien sous tous rapports. Du moins à l'œil non averti. Guillaume, lui, savait que derrière le rouge à lèvres se cachait un char de guerre, suréquipé et prêt à tout renverser sur son passage. Dans toute l'histoire de la sélection naturelle, jamais aucune créature n'avait trouvé niche biologique plus parfaitement adaptée que Sacharissa Cripsloquet dans le journalisme d'investigation.
Il reposa le journal sur sa pile, et allait s'en retourner à son bureau quand un mouvement du côté de l'entrée attira son attention.
Un troll se tenait dans l'encadrement de la porte, ce qui expliquait l'assombrissement soudain de la pièce. Les trolls avaient tendance à faire des entrées remarquées. Mais celui-là, un spécimen trapu fait d'une pierre gris terne à l'air friable, tenait son casque du Guet d'une main timide devant lui, tandis que l'autre faisait semblant de frapper à quelques centimètres du bois de la porte.
« Bonjour ! lança Guillaume, passant en mode professionnel. Que puis-je pour vous ?
- Agent Molasse, du Guet, débita le troll ; division lit-té-raire.
- Le Guet a une division littéraire ?
- Depuis ce matin, déclara fièrement Molasse avec un sourire multicarats. C'est moi qui suis le directeur. J'ai un papier du com-mis-saire-vi-sion-naire et tout, vous voulez voir ? »
Sans attendre de réponse, il produisit le document froissé qui était dissimulé dans un recoin de sa cuirasse, et Guillaume incrédule put effectivement admirer la lettre à en-tête officielle garantissant que l'agent première classe Molasse, du Guet de nuit, était dorénavant en charge de la répression des délits commis en rapport avec tous romans, pamphlets, poèmes, brochures, nouvelles, contes, pièces de théâtre et épopées produits en la cité d'Ankh-Morpork, étant attendu que n'étaient pas concernés les crimes contre la littérature compris dans les catégories « dissertations scolaires » et « romans à l'eau de rose», qui relevaient d'une juridiction moins clémente.
« Vous pouvez me dire quoi ça parle ? demanda le troll à Guillaume qui examinait la feuille. J'ai du mal à lire quand c'est écrit en attaché.
- C'est Vimaire qui se venge de mes articles de la semaine dernière, c'est ça ? » soupira Guillaume. Puis, comme son interlocuteur ne paraissait pas comprendre : « Qu'est-ce que vous venez faire ici ?
- Je voudrais parler à monsieur Adelaminaudière, récita Molasse. Le Guet voudrait l'interroger sur une affaire le con-cer-nant.
- Vous ne le trouverez pas ici. Il ne passe pas très souvent ; la plupart du temps il nous envoie les épisodes du feuilleton par la poste. Qu'est-ce que vous lui voulez, au juste ? Ne me dites pas que vous le soupçonnez pour ce vol ?
- C'est les ordres, monsieur Guillaumedesmots.
- De qui, de Vimaire ? Je ne peux pas croire que…
- Vimaire, c'est celui avec l'armure qui brille ?
- Euh, je ne pense pas, fit Guillaume, tentant, en vain, de faire coller le verbe « briller » à quelque aspect que ce soit du commissaire divisionnaire. Ça serait plutôt le capitaine Carotte. Mais ça m'étonne tout autant…
- « Il faut explorer toutes les possibilités, agent Molasse ! L'écrivain est notre seule piste pour le moment ! » Pouvez-vous me donner l'adresse de monsieur Adelaminaudière, monsieur Guillaumedesmots ?
- Non, mais attendez… »
Il avait bien besoin de ça, misère. Le journal ne s'arrêtait pas parce que la page 6 prenait vie. Il y avait toute l'édition du lendemain à superviser. Il devait mettre au propre son article sur les émeutes. Otto allait revenir avec son reportage icono sur la régate de l'Ankh [ NdF – Otto Chriek était le vampire iconographe du Disque-Monde. En principe, les vampires ne peuvent traverser l'eau courante, mais l'Ankh ne compte pas.] On attendait un clac de Sto Lat, et, l'un dans l'autre, il devait y avoir une quinzaine d'événements plus importants à cette même heure qu'un stupide cambriolage et l'éventuelle interrogation par le Guet d'un feuilletonniste de seconde zone…
« Je veux bien vous donner son adresse, mais à une condition : je vous accompagne.
- Je ne sais pas si j'ai le droit, hésita Molasse. Le Guet doit mener l'enquête, le capitaine à dit. Vous n'êtes pas du Guet, vous.
- Non, mais écoutez, je connais Aubin. Je peux vous aider… D'un autre côté, comme vous dites, c'est vous le directeur de la section littéraire. Vous êtes manifestement un expert pour interroger les écrivains. Vous n'avez fait que ça toute votre vie, hein ? Ça ne vous posera aucun problème.
- Je crois que vous vous trompez, monsieur, fit l'agent en fronçant ses sourcils de pierre. Je n'ai jamais fait ça. »
Ah, c'est vrai, à noter : les trolls avaient souvent du mal avec la notion de sarcasme.
« Justement. Venez, je sais où il habite, je vous emmène. »
Quelques minutes plus tard, Guillaume, le carnet de notes soigneusement enfoncé au fond de la poche de sa veste (on ne savait jamais), trottinait le long de la rue de la Lueur, peinant à suivre le dandinement étonnamment rapide du troll.
« Bon, écoutez, Aubin est un peu bizarre, mais on ne peut plus inoffensif. Et le capitaine Carotte ne croit tout de même pas que le vol peut avoir directement quelque chose à voir avec notre feuilleton ?
- Eh bien, fit Molasse, je dirais que ça dépend.
- Ça dépend de quoi ? »
Le troll s'immobilisa.
« C'est quoi, un feuilleton ?
- Beaucoup plus d'ennuis que ça n'en vaut la peine, voilà ce que c'est… Oh, ça a l'air d'une bonne idée comme ça, mais depuis quelques mois, on dirait qu'il n'y a plus que ça qui compte dans le journal ! Les trois quarts du courrier des lecteurs sont là-dessus ! Curieusement, Aubin n'a pas l'air de beaucoup s'en préoccuper, d'ailleurs. Il gribouille dans sa mansarde, il envoie son épisode toutes les semaines et il est content. Il ne lit même pas le reste du Disque, à part les cambriolages. Je crois que le monde réel ne l'intéresse pas beaucoup. L'idée qu'il soit mêlé à un vrai vol…
- Le sergent Petitcul dit que monsieur Adelaminaudière écrit des choses qui font sourire.
- Possible.
- Je lui ai demandé si on devait prévenir la brigade des stupéfiants, elle a dit non.
- Hmm.
- Moi, je ne suis pas très calé sur tout ça, avoua Molasse d'une voix mélancolique, en triturant son casque qu'il tenait toujours à la main.
- Hmm ? Et on vous a chargé de cette affaire parce que… ?
- Je ne sais pas, fit le troll, étonné. Vous pensez qu'il y a une raison ? Moi, je faisais juste le planton devant la porte, et le sergent Colon est venu me voir et m'a demandé si je voulais de l'avancement. On m'avait dit qu'il y avait de bonnes perspectives de carrière au Guet, vous savez ? Eh bien c'est vrai !
- Je vois ça. Bon, venez, Aubin n'habite pas à côté. »
Aubin Minaud, plus connu par les trois quarts de la ville sous le nom d'A. de la Minaudière, rédacteur aussi prolifique que discret des aventures d'Autolycus Rafle, occupait une petite chambre en mansarde en arrière de l'allée du Marais, tout en haut d'une bâtisse antédiluvienne dont les escaliers gémissaient d'une manière peu rassurante sous les pas de l'agent Molasse. Jetant un regard inquiet en arrière pour s'assurer que son compagnon était toujours derrière lui, Guillaume frappa à la porte, ornée d'un écriteau jauni qui proclamait de Ne Pas Déranger – injonction à laquelle l'auteur, craignant sans doute de s'être montré trop sec, avait ajouté un petit « s'il vous plaît » griffonné en lettres baveuses.
« Aubin ? appela Guillaume en l'absence de réponse. C'est Guillaume des Mots ! Le Guet voudrait vous parler…
- Si c'est pour me demander ce qui va se passer dans l'épisode de la semaine prochaine, je ne parlerai pas même sous la torture », répondit la porte d'une petite voix aigre. Puis, comme on ne répondait pas, elle s'ouvrit, révélant, à hauteur des épaules de Guillaume, une paire de lunettes rondes perchée sur un nez crochu au-dessus d'une moustache et d'une barbichette tremblotantes. Le résultat de l'assemblage de ces différents traits donnait l'impression d'un croisement entre Monsieur Patate et un clerc de notaire, avec la cravate tachée d'encre du second en prime. Derrière les lunettes, deux yeux noirs et rutilants allaient et venaient, dans un mouvement rapide et incessant, comme une paire de scarabées paniqués dans une boîte d'allumettes, de Guillaume à Molasse et vice-versa en passant par tous les points de l'espace intermédiaire dans le désordre.
« Aubin, je vous présente l'agent Molasse, du Guet… Il souhaiterait vous interroger à propos d'une affaire… Euh, vous êtes au courant qu'Autolycus – que quelqu'un qui se donne le nom d'Autolycus Rafle a cambriolé le bureau des Postes cette nuit ?
- Oui, oui, madame Grume ne pouvait pas parler d'autre chose ce matin », marmonna l'auteur en s'effaçant pour laisser entrer les arrivants. La porte donnait sur une petite pièce encombrée où seul le bureau, directement situé sous le vasistas, bénéficiait d'un peu de lumière. Étonnamment pour un bureau d'écrivain, il était relativement dégagé ; pas de brouillons éparpillés façon feuilles mortes à l'automne, pas de schémas abstrus épinglés au mur ou traînant aux alentours, pas de tours branlantes de livres et de papiers s'élevant dangereusement de part et d'autre de l'espace de travail ; seulement deux piles de feuilles bien nettes, les unes vierges, les autres remplies de l'écriture minuscule mais impeccable que connaissaient bien les typographes du Disque. Les aventures d'Autolycus Rafle se déversaient directement de l'esprit de l'auteur sur le papier, sans aucune hésitation ni rature, comme si Aubin ne faisait que recopier ce que crachait à l'enfilade l'imprimerie de son esprit. Un drôle d'esprit, se dit Guillaume, comme un pressentiment déplaisant toquait à l'arrière de sa tête. On ne peut plus inoffensif. Un petit bonhomme qui passait ses journées à commettre dans son imagination les crimes les plus audacieux, et à les accomplir impunément, à travers son avatar littéraire, dans les pages du premier journal de la cité…
Quand il se retourna, Aubin, qui avait dû s'asseoir sur son lit pour laisser à Molasse la place de se tenir au centre de la pièce, était en pleine conversation avec le troll qui avait l'air au moins aussi gêné que lui.
« Vous ne voudriez vraiment pas ? pour me faire plaisir ?
- Euh… Ce n'est pas que je sois contre a priori, comprenez-moi bien, monsieur l'agent ; mais si vous pouviez me dire ce que vous voudriez, au juste, que j'avoue ?
- Ben, fit Molasse, l'air hésitant. C'est pas à moi de vous le dire, si ? Le Guet, il pose les questions, et les suspects, ils avouent. C'est ça qu'on m'a dit. S'il vous plaît ?
- Bon, bon, intervint Guillaume, les rejoignant. Je vais vous aider, d'accord ? Molasse, vous avez dit que vous me laisseriez vous aider pour l'interrogatoire, pas vrai ?
- Vous avez ma permission, lâcha le troll.
- Merci. Bon, Aubin, que je sache, vous n'avez jamais mis de cambriolage de la Poste dans vos romans ? Vous aviez le projet de le faire ?
- Non, fit l'auteur, papillonnant des yeux. Aucun intérêt. Pas de trésors, pas de gardes dignes de ce nom…
- Monsieur Lipwig ne vous a pas contacté pour… je ne sais pas, vous sponsoriser en échange d'un peu de publicité ?
- Qui ?
- D'accord. Bon. Est-ce que vous auriez reçu, ces derniers temps, la visite de gens intéressés par votre roman ? Ou des lettres, peut-être ?
- Oh, je reçois beaucoup de lettres, fit Aubin en haussant les épaules. La plupart veulent me donner des conseils pour la suite de l'histoire. Je leur réponds toujours en leur expliquant en détail qu'ils ont tort, et pourquoi. Beaucoup de jeunes dames m'écrivent pour demander qu'Autolycus tombe amoureux d'une mystérieuse inconnue – je cite une des dernières – à la beauté envoûtante. Vous avez une idée de pourquoi elles font ça ? »
Il leva sur Guillaume un regard authentiquement perplexe. Non, décidément, Aubin Minaud était autant à sa place dans le monde du crime qu'un calamar dans un club d'échecs. D'un autre côté…
Toute la cité connaissait son nom ; des centaines de personnes auraient donné leur paie du mois pour savoir ce qu'il trimbalait dans sa petite tête à demi chauve ; et non seulement il s'en moquait, mais si on le lui avait expliqué, il aurait froncé les sourcils comme si on lui parlait en une langue étrangère. D'après Sacharissa, qui le connaissait un peu mieux, il ne recevait quasiment pas de visites et ne sortait presque jamais de chez lui. Un simple feuilleton d'aventures pouvait-il vraiment absorber aussi complètement la vie d'un homme ? Ne pourrait-on pas comprendre qu'il décide de porter son obsession à un niveau plus… réel ?
Aubin Minaud, en chapeau melon et collants noirs, un masque par-dessus ses lunettes rondes, s'introduisant nuitamment dans les bureaux de la Poste en faisant attention de ne pas déranger les meubles…
« Qu'est-ce qui vous fait rire, monsieur Guillaumedesmots ? demanda Molasse.
- Αhem – rien… Bref. Ces lettres. Vous les gardez ? Vous pouvez me les montrer ?
- Oh, sans doute, fit Aubin, se levant de son lit pour aller ouvrir un des tiroirs de son bureau, d'où jaillit aussitôt un geyser de papier qui devait avoir été compressé à une densité phénoménale. Pourquoi ?
- Eh bien, il ne faut rien espérer, mais comme le disait l'agent Molasse, il n'y a pas d'autre piste pour le moment. Peut-être que le voleur est un de vos admirateurs obsessionnels, poussé à l'action par désir d'imiter votre personnage. Et si c'est le cas, il y a des chances pour qu'il vous ait écrit, et pour qu'on puisse obtenir des résultats en allant voir les gens dont les noms reviennent le plus souvent dans votre correspondance, pas vrai Molasse ?
- C'est pas faux, fit le troll, impassible.
- Regardez, poursuivit Guillaume, feuilletant le paquet de lettres. Je vois déjà deux ou trois noms qui reviennent plus de cinq ou six fois. Des gens particulièrement passionnés par le roman d'Aubin, à n'en pas douter. Tenez, Molasse. Vous pouvez déjà porter ça au capitaine. »
Il lui tendit le paquet, que le troll, après y avoir jeté un regard incertain, fourra maladroitement dans sa cuirasse.
« Ceci dit, peut-être qu'un admirateur vraiment dévoué ne jugerait pas suffisant de vous écrire, Aubin. Est-ce que des gens sont venus vous voir récemment ? Pour vous parler d'Autolycus, ou même pour autre chose ?
- Je ne réponds pas toujours à la porte, admit l'auteur. Demandez à madame Grume, la concierge, elle en saura peut-être plus.
- Entendu, fit Guillaume. Vous avez entendu, Mo… Molasse ! »
Le pas du troll dans les escaliers faisait déjà trembler l'immeuble ; sans doute commençait-il à se lasser d'une conversation où le suspect n'avait pas l'air parti pour avouer grand-chose. Guillaume resta seul avec Aubin, qui s'était assis à son bureau et agitait faiblement sa plume dans le vide, comme s'il écrivait une lettre invisible.
« Donc, vous ne pensez pas qu'Autolycus soit vraiment l'auteur de ce cambriolage, lâcha-t-il au bout d'un moment.
- Quoi ? Bien sûr que non, c'est ridicule ! Autolycus n'existe pas !
- Bien sûr, fit l'auteur avec un petit rire. Mais parfois… les lettres, les réactions… j'ai parfois l'impression que pour beaucoup de gens, il est réel, Guillaume. Plus réel que moi !
- Oui, mais enfin, ça ne suffit pas, marmonna Guillaume, se retenant d'ajouter que si le monde ne considérait pas Aubin Minaud comme suffisamment réel, c'était peut-être que celui-ci le lui rendait bien. Venez, allons voir de quoi Molasse discute avec votre concierge, je ne suis pas tranquille. »
En fait, ils trouvèrent l'agent on ne peut plus poliment planté dans le vestibule, le casque à la main, en train de demander à la vieille dame en fichu qui époussetait la rampe d'escalier si elle pouvait avouer, vite, au nom de la loi, s'il vous plaît madame. Guillaume, sans vraiment savoir s'il venait au secours du troll ou de la concierge, s'immisça ; mais madame Grume, s'avéra-t-il, ne se souvenait pas d'avoir vu passer aucun visiteur particulier pour le locataire du dernier étage. Ce qui, connaissant la mémoire et le sens de l'observation du spécimen moyen de gardienne d'immeuble, qui feraient passer Sherlock Holmes pour un loir amnésique, en disait long sur le caractère reclus d'Aubin Minaud. Lequel s'approcha à son tour d'un pas timide.
« Désolé pour le tapage, madame Grume.
- De rien, monsieur Minaud, répondit la concierge avec un signe amical du chiffon à poussière. J'espère que tout y va bien chez vous !
- Et merci pour la tisane, elle était excellente.
- A vot'service, monsieur Minaud ! Ça fait bien digérer, vous savez. C'est important, la bonne digestion.
- Je vous crois bien, madame Grume.
- Bon, je crois qu'on va y aller, annonça Guillaume.
- Mais j'ai encore fait avouer personne…
- Ne vous inquiétez pas, Molasse, les enquêtes policières, c'est un travail de longue haleine. Maintenant, vous allez emmener ces lettres au Guet et laisser vos supérieurs s'en charger !
- Je dois aller faire mon rapport au directeur de la section, convint le troll. Qui est moi-même, tech-ni-que-ment. Ça risque de poser problème. Il faudra que je demande. Merci de votre assistance, messieurs. Monsieur Adelaminaudière, vous êtes toujours suspect. Attendez-vous à ce que le Guet revienne vous poser des questions. Bonne journée.
- Bon, et je dois retourner au Disque, fit Guillaume. Otto doit m'attendre. Aubin, faites attention à vous, surtout.
- Vous voulez de la tisane ? J'en ai de reste. Pour la digestion.
- Merci, madame Grume, ça ira. Bonne journée. »
Il s'en fut à son tour, prenant garde de ne pas prendre le même chemin que Molasse, même si les locaux du Disque-Monde étaient approximativement dans la même direction que le Guet. Il ne tenait pas à ce que le troll, qui était bien intentionné mais qui avait l'air d'avoir tout l'esprit d'initiative d'une serpillère mouillée, décide que son assistance serait tout compte fait bienvenue et le traîne de force aux Orfèvres. Une des raisons pour lesquelles Guillaume préférait éviter cette perspective était le fait que ses interactions avec le Guet n'avaient jamais été excessivement chaleureuses, comme on pouvait s'y attendre de la part de deux fouineurs concurrents se cognant dans la même ruelle. Une autre était le paquet de lettres qu'il avait soigneusement dissimulé dans les poches de son gilet pendant qu'il interrogeait Aubin à leur sujet.
Il n'avait guère été difficile, quand il repérait les correspondants réguliers de l'auteur, d'escamoter quelques-unes des épîtres portant les noms les plus fréquents tandis qu'il remettait les autres sur le paquet. Et ce n'était pas comme si c'était de la rétention d'information, après tout ; Molasse avait gardé toutes les autres occurrences des mêmes signatures.
En ajoutant à ce premier corpus toutes les lettres qui avaient été écrites directement au journal, et qui devaient toujours être bien à l'abri dans un tiroir des archives rue de la Lueur, cela devrait faire une bonne base pour l'enquête.
Ce n'était pas qu'il ne fît pas confiance au Guet ; Molasse n'était peut-être pas le plus fin des limiers, mais Vimaire avait des façons d'œuvrer là où on ne l'attendait pas, et il était célèbre pour ne pas lâcher le fil de la vérité tant qu'il n'avait pas décousu tout le pull-over du mystère. Quant au capitaine Carotte, avec son armure reluisante et son sourire innocent, il était beaucoup moins naïf qu'il n'en avait l'air. Mais ni l'un ni l'autre n'avait jamais eu affaire à un suspect du type Aubin Minaud. Guillaume imaginait mal quelle défense l'auteur pourrait bien présenter face à une accusation formelle. « Non, monsieur l'agent, vous avez tort, ce n'est pas comme ça qu'Autolycus Rafle cambriolerait un bureau de poste. Je m'y connais bien en cambriolages, vous savez. J'ai fait beaucoup de recherches… Oh, et au fait, j'ai l'impression que mon personnage est plus réel que moi. » Autant embaucher Duncan-Qui-l'a-Fait comme attaché de presse.
D'ailleurs, il en allait de l'honneur du Disque-Monde. Autolycus et sa clique étaient peut-être un boulet monumental, mais ils faisaient partie du journal, que Guillaume le veuille ou non, et maintenant, c'était toute la rédaction, lui le premier, qui se trouvait entachée par le guignol qui avait endossé cette identité.
Guillaume des Mots était le rédacteur en chef du Disque-Monde, avec tous les devoirs que cela impliquait. Demain, il se ferait responsable du courrier des lecteurs.
***
« Et dès à présent, nous ouvrons les souscriptions pour cette toute nouvelle série de timbres consacrés à notre nouveau héros ! Attention, je rappelle qu'il s'agira d'une édition limitée ! Dépêchez-vous ! Ces timbres vaudront bientôt de l'or ! »
Perché sur les marches de la Poste dans le soleil de l'après-midi, dans son célèbre costume et sa casquette ailée sur la tête, Moite von Lipwig étincelait si violemment que les spectateurs les plus proches devaient être contraints de s'abriter les yeux s'ils tenaient à leurs rétines. Mais personne ne fermera les yeux, songea Sacharissa, qui, debout au milieu de la foule, sténographiait furieusement. Quand on est à une représentation style Lipwig, on n'en manque pas une miette. De l'autre côté de la porte, elle croyait déjà voir se former une ébauche de queue devant un guichet impromptu occupé par Yves Hertellier, le responsable des timbres, qui tenait dans ses mains légèrement tremblantes les bons de commande pour les nouveaux carnets à l'effigie de l'icône culturelle de toute une cité : Autolycus Rafle, gentilhomme voleur.
« Du calme, du calme ! cria Moite, agitant sa casquette pour attirer l'attention à lui (comme s'il en avait eu besoin). Pas de panique ! Si vous manquez le carnet Autolycus, tout n'est pas perdu, car la Poste sortira bientôt le kit postal Autolycus complet : le cachet officiel et dix enveloppes, le tout pour deux piastres seulement ! Surveillez également notre collection de cartes de visite personnalisables à venir, à l'imitation de la seule, la vraie, l'unique que vous connaissez tous ! »
Il tira de sa poche un petit carton blanc qu'il agita au-dessus de sa tête avant de la faire disparaître d'un geste expert.
« Mais celle-là, je la garde… histoire de ne jamais oublier que le sieur Rafle a honoré mon modeste établissement de sa présence ! (La foule éclata de rire.) Mesdames et messieurs, merci de votre attention ! Les guichets rouvriront incessamment pour tous vos besoins postaux habituels ! Je vous souhaite une bonne fin de journée ! »
Avec un sourire extravagant, il leva sa casquette, tourna le dos et disparut à l'intérieur. Aussitôt, l'ébauche de file devant le guichet d'Hertellier se transforma en carambolage complet, secoué de bourrades, de coups de coude, de « moi d'abord ! », tandis qu'à plusieurs endroits s'illustrait la plus vicieuse de toutes les techniques, bien-aimée de la citoyenne morporkienne, consistant à faire appel alternativement à la galanterie du voisinage et à un parapluie plus acéré qu'une baïonnette.
Parmi les rares qui ne s'étaient pas précipités sur le guichet, certains échangeaient leurs impressions en riant, d'autres reprenaient le chemin de quelque occupation à laquelle ils eussent l'intention de vaquer ; à côté de Sacharissa, un homme de haute taille, vêtu de noir, continuait d'applaudir à tout rompre, apparemment secoué d'un rire irrépressible.
« Bravo ! Bravo ! Excellent ! Bien joué !
- Ça a l'air de vous plaire, monsieur… ? fit Sacharissa, enclenchant le mode « interroger l'homme de la rue ».
- Certainement ! D'ailleurs, pourriez-vous me rendre un service, mademoiselle ? Vous êtes journaliste, n'est-ce pas ? Au Disque-Monde, si je ne m'abuse ?
- Tout à fait, répondit-elle, intriguée ; que puis-je pour vous ?
- Pourrais-je vous emprunter votre carnet et votre crayon quelques instants ? »
N'y voyant pas d'inconvénient tant qu'elle le gardait à l'œil, Sacharissa s'exécuta ; l'homme griffonna quelques mots sur une page vierge, l'arracha, puis lui rendit le tout.
« Puis-je compter sur vous pour remettre ce mot à votre rédacteur en chef, mademoiselle ? Ce pourrait être le début d'une collaboration fructueuse… Merci, merci infiniment ! »
Avec une légère courbette, il s'enfonça dans la foule et disparut ; son rire joyeux résonna quelques secondes avant de se perdre dans le brouhaha ambiant. Sacharissa déplia la petite note.
« Par tous les dieux ! »
Frénétiquement, elle joua des coudes dans la cohue, regrettant de ne pas avoir emporté son parapluie, se hissant régulièrement sur la pointe des pieds ; mais l'homme en noir n'était visible nulle part. Jurant mentalement [NdF – Ce qui, chez Sacharissa, n'impliquait rien d'aussi peu convenable qu'un juron concret et véritable. « Jurons », ou une notion approchante, pensé avec suffisamment de conviction suffisait largement en ce qui la concernait, et vu que personne ne l'entendait vraiment, elle ne voyait guère de différence.], elle s'extirpa de la foule, et, une fois à l'écart, lut une deuxième fois le petit mot.
« Ça alors », murmura-t-elle, prise entre l'indignation et le rire. Pliant soigneusement le papier en quatre pour le remiser au fond de son sac à main, elle reprit à la hâte le chemin du Disque-Monde.
***
Cependant, à l'Université de l'Invisible, c'était une journée calme pour les plus éminents spécialistes des arcanes de la magie.
« Archichancelier ?
- Quoi encore, Stibon ? Vous ne voyez pas que je m'exerce au billard ?
- Archichancelier, il faut que je vous informe… il semblerait qu'on ait une cassure dans la structure de la réalité.
- Vraiment ? Eh bien ça sera pour votre poche, mon garçon ! Le budget de l'Université n'est pas extensible, vous savez !
- Non, mais… aah !
- Quoi encore ?
- Archichancelier, il semblerait que vous m'ayez envoyé une boule de billard dans les lunettes.
- Hmm ? Je visais le chapeau. Tenez-vous plus tranquille, vous voulez bien ?
- Oui, Archichancelier… »
