Rising Shine
Chapitre 1, Heaven is a place on Earth
« I am not afraid to keep on living. I am not afraid to walk this world alone. »
Chanson Famous Last Words, My Chemical Romance.
*
Tout était tellement clair en ce jour. Lumineux, festif, vivant.
La consécration, la voilà qui arrivait.
Ca y est, aujourd'hui était mon anniversaire. Le dix septembre. J'avais sept ans d'existence derrière moi. Je demeurais encore bien jeunotte, hein ?
Mais juste aux yeux des humains.
Enfin, ça, ça dépendait du point de vue, et des critères qui rentraient en compte pour définir ma jeunesse, ou dans le cas contraire, ma vieillesse – j'en frissonnai.
Eh oui, j'abordais – enfin – l'apparence d'une jeune fille de dix-sept ans. Depuis quelques temps, j'avais enfin arrêté de grandir et de vieillir. Alors, officiellement, je me considérais comme une adulte. J'étais enfin parvenue au point de maturité dont je rêvais depuis quelques temps déjà.
Drôle de paradoxe, quand même.
Sauf que je le vivais plutôt bien. J'étais heureuse, en ce jour.
« Joyeux anniversaire, ma belle ! »
Le doux carillon chantant d'Alice déclencha une palpitation de frissons le long de mon échine. J'adorais sa voix depuis toute petite. J'eus l'impression, pendant quelques secondes, de retourner dans les tréfonds de mon enfance. Aux yeux de ma famille, cela semblait leur remonter à hier, mais dans mon cas, je n'avais pas – encore – la même conception du temps qu'eux. Je le trouvais encore trop long à mon goût. Mais, enfin, j'y arrivais : l'éternité s'offrait à moi. Et mon petit cœur continuerait toujours de battre, en prime. J'en souris de bonheur.
Et tâchai de me concentrer une nouvelle fois sur la petite fête du petit lutin éclatant de vie en face de moi. « Une petite fête modeste », avait souhaité ma mère, bien que l'évènement fût important, mais c'était oublier les exubérances d'Alice. Le salon était orné d'une décoration riche en couleurs avec des ballons et tout le toutim nécessaire, comme je l'affectionnais tant. Il fallait dire que ma tante m'avait refilée ses goûts pour tout ce qui touchait un peu au côté folie et à la mode, au plus grand désespoir de ma mère qui me fuyait comme la peste lorsque je lui parlais un tant soi peu de ces « excentricités ». La petite musique joyeuse de fond donnait envie de se trémousser et donnait la pêche ! Sur la grande table de bois fétiche d'Esmé – qu'il ne fallait absolument pas casser, au passage, il s'agissait d'un effet de collection – se trouvait différents mets colorés aux différentes odeurs. Je reconnaissais le parfum salé des chips et des biscuits, les arômes de bonbons comme la fraise, la framboise, l'abricot, l'ananas, et, surplombant le reste, la senteur du gigantesque gâteau au chocolat – une forêt noire – qui semblait appétissant. J'avais beau préférer le sang (humain), le chocolat demeurait un de mes mets préférés dans la nourriture humaine. J'en salivais d'avance.
« Ah lah lah ! Comme tu es belle, Nessie ! me complimenta une fois de plus ma tante, sautillant sur place.
Merci, c'est gentil.
Non, pas belle, se fâcha mon père avec douceur, tu es magnifique, splendide, resplendissante. »
Je rougis faiblement, le remerciai et tout le monde en émit un rire léger. Comme d'habitude, ma famille parlait toujours de moi avec une espèce de dévotion religieuse qui ne cessait de me troubler et de me réjouir à la fois. J'avais un charme qui les rendait tous fous, même encore aujourd'hui, alors que je n'avais plus cette silhouette enfantine et mignonne qui me caractérisait autrefois.
Quoi qu'il en fût, cela m'importait peu.
J'étais « magnifique ». Peut-être. J'avais hérité des traits humains de ma mère et de la beauté impossible de mon père. Je constituais un drôle de mélange. Je possédais les yeux marron chocolat de maman – très beaux, d'ailleurs ! – et la longueur de ses cheveux. En revanche, j'avais les superbes boucles cuivrées de papa. Je ne disposais pas de l'or liquide des yeux de ma famille, à mon grand damne. J'adorais tellement me perdre dans cet océan lumineux… J'aurais aimé avoir les mêmes.
Ma famille me souhaita à nouveau un bon anniversaire, et Alice tint à faire une séance photo – tout le monde s'était jeté sur son trente-et-un, d'autant plus. Je n'échappais à aucune prise, étant naturellement la vedette de la soirée. Le flash me fit parfois fermer les yeux, ce qui provoqua les ronchonnements d'Alice. A vrai dire, je faisais cela juste pour la taquiner. Depuis petite, j'étais habituée au feu des appareils photo, alors cela ne me gênait pas le moins du monde d'être mitraillée sous toutes les coutures.
Ensuite, je couvrais mes parents d'un regard bien plus qu'affectif, et plus particulièrement ma mère. Serais-je pleine de vie en ce jour éblouissant si elle ne s'était pas battue pour moi ? Sans doute pas, non. Je tentais tant bien que mal de lutter contre les larmes de joie qui perlaient à mes yeux en les regardant, je leur devais tellement – surtout à ma mère. Je n'arrivais toujours pas à comprendre comment pouvait-on être capable de supporter une telle douleur (bien que je n'y pouvais rien, je m'en voulais de lui avoir fait autant mal lors de sa grossesse, c'était impardonnable) pour quelqu'un. Je n'y arrivais toujours pas, aujourd'hui encore, à mesurer l'ampleur de son amour à mon égard. Cela me fit frissonner, tant ça m'était inconnu, ce genre de sentiments exceptionnels.
« Hé ! Nessie, je t'interdis de pleurer, m'enguirlanda gentiment Alice. Ca va faire couler ton beau maquillage ! Jacob va bientôt arriver, plus que quelques minutes. »
A la réminiscence brutale et inattendue de Jacob, mon cœur s'affola, et personne ne s'en inquiéta outre mesure. Je lançai prudemment un regard à mon père, qui se borna à lever les yeux au ciel, et à ma mère, qui me sourit savoureusement. De toute façon, il n'y avait pas de quoi s'alarmer. Jacob ne représentait plus un danger, désormais. Jacob, ah Jacob… Oups !
Cela faisait quelques mois que je ne l'avais pas vu, désormais. Pour des raisons pratiques, nous avions dû nous éloigner de Forks. Nous vivions à Juneau, en Alaska. Mais ce détail n'entrait pas en compte dans ma tête pour le moment. Les kilomètres qui me séparaient de Jacob en ce moment se comblaient au fur et à mesure que les secondes s'écoulaient. Il me tardait vraiment de le revoir. Ces derniers mois m'avaient parus horriblement longs : je ne supporterais pas un jour de séparation de plus. J'avais très mal endurée la distance, bien que mon environnement familial m'eût aidée à passer par-dessus. Et Jacob ? Comment l'avait-elle vécue, cette séparation ? Mal, j'imagine. J'espérais même que je l'avais manqué autant que moi il m'avait manqué – je ne pensais plus qu'à une seule chose maintenant : le serrer jusqu'à l'étouffer.
Mon père râla fébrilement, en lâchant qu'un bref soupir. J'avais oublié qu'il me fallait rester discrète sur ce plan-là, et surtout qu'il décryptait mes pensées. Ah ! J'aurais bien aimé avoir le don de ma mère, histoire d'avoir un peu d'intimité. A cette nouvelle pensée, mon père grogna de colère et ma mère lui administra un coup de coude, devinant les raisons de son mécontentement.
« Ca y est, ils sont enfin là, annonça Carlisle. »
Je n'eus qu'à attendre quelques secondes avant que la porte du hall d'entrée ne s'ouvre et n'emmène avec son entrée une vague fraîche de sang humain – et accessoirement le froid déchirant de la neige qui s'amoncelait en silence. Je sentis un picotement au niveau de ma gorge : cette brûlure que je n'aimais pas. Je réprimai une grimace lorsque je vis Charlie accompagné de Jacob. L'odeur du sang du loup-garou n'était pas dérangeante, celui de Jacob contenait des constituants animaux qui me repoussaient assez pour me contenir. Mais la fragrance de mon grand-père demeurait toujours une véritable tentation. J'étais suffisamment entraînée, et je pouvais donc la supporter comme si ne rien n'était. Comme mon père à l'égard de ma génitrice lorsqu'elle était humaine, je pouvais humer le bouquet sans goûter au vin. Néanmoins, ça restait tout de même dérangeant, comme sensation.
Mais ma soif fut bien vite oubliée, car j'avais d'autres urgences à régler dans les plus brefs délais. Mon rayon de soleil illuminait carrément la pièce. Je retins inconsciemment, au début, ma respiration, tant j'étais éblouie. Cependant la décence me rappelait à l'ordre, je ne devais pas encore me jeter sur lui.
« Renesmée ! Mon dieu, tu as tellement changé. »
Oups ! Une fois de plus, le temps s'était suspendu. Jacob avait été maître de mon univers. « Désolée », pensai-je à l'égard de mon père, qui me fusillait discrètement du regard. Les politesses, oui. Après avoir discuté avec sa fille, tandis que Jacob, lui, saluait toute la famille vampirique, Charlie me serra fortement dans ses bras. Enfin, fortement, le plus fort qu'il put. Mon côté vampire atténuait quelque peu la douleur qu'il aurait pu me procurer si j'avais été entièrement humaine. Mon grand-père n'était toujours pas au courant du secret qui nous unissait tous ici, ne voulait pas et ne pouvait pas l'être dans tous les cas. Quand bien même, j'aurais préféré le contraire. Cela m'agaçait d'avoir des choses à lui cacher, je l'adorais.
« Alors, ça te fait sept ans déjà ! On ne dirait vraiment pas ! Mais ça ne fait rien.
Le temps passe vite, hein ? C'est effrayant !
Je suis forcé de l'admettre. Et en plus, tu vieillis encore plus vite que moi !
Oui, ris-je avec tendresse, mais maintenant, ma croissance est terminée. C'est la fin de ... »
Charlie m'arrêta d'un signe de main, ce qui signifiait qu'il ne tenait pas à en savoir plus. De toute façon, je n'avais pas le droit de lui révéler de telles choses. C'était triste.
« Salut, Nessie ! »
De tous les côtés, les discussions allaient bon train, et je compris que je pouvais me retrouver rapidement seule avec Jacob avant qu'Alice nous oblige tous à chanter joyeux anniversaire. Je le contemplais alors, émerveillée, et ce fut comme dans un rêve que je me retrouvais pressée contre son torse. A l'instar de Charlie, le loup-garou tenait une force surhumaine, ce qui me coupa le souffle, mais je tenais bon. La chaleur irradiait littéralement de son torse, et je tentai de me pelotonner encore plus que nécessaire contre lui, appréciant le tout. Moi qui voulais l'étouffer, c'était lui finalement qui le faisait.
« Bon anniversaire, me souffla-t-il à l'oreille de sa voix rauque. Tu m'as manquée. »
Avec la même sonorité, je lui murmurai ce « moi aussi » qui me brûlait la langue. Ce n'était pas le moment pour entamer une discussion avec lui ; j'avais besoin d'un tête-à-tête dans de meilleures conditions pour pouvoir profiter pleinement de Jake. Sauf que pour l'instant, la simple délectation de le savoir enfin contre moi me suffisait. Je raffermis ma prise contre sa taille, et respirai son odeur avec avidité. Elle n'était pas comme celle de Charlie, à laquelle je succombais à cause de la soif, de la faim, mais l'odeur animale de Jacob me plaisait tout en me repoussant. Etrange paradoxe, ça aussi.
J'étais destinée à vivre dans l'étrangeté pour l'éternité, apparemment. Je n'arriverais jamais à m'y accoutumer. M'enfin.
Mon petit moment avec Jacob ne dura pas bien longtemps, comme je l'avais prévu. Nous fûmes donc emportés par les festivités.
*
« Incroyable ! m'exclamai-je en voyant ce qui se dressait sous mes yeux, hormis l'immense tas de neige fraîchement tombée cette nuit. »
Alors là, si je m'attendais à un tel cadeau ! On ne pouvait absolument pas faire mieux.
« C'est sérieux !? lançai-je alors à la cantonade. C'est vraiment à moi ?
Bien sûr, patate ! rigola l'Indien.
Jacob ! s'indigna ma mère, puis, s'adressant à moi. Oui, c'est à toi, mon ange. On te la donne, mais attention ! Ne la casse surtout pas. »
Je ne savais pas qu'elle pouvait m'offrir un tel cadeau. J'avais pensé qu'elle l'aurait gardé pour elle, précieusement, ne souhaitant que personne n'y touche afin de ne pas violer ses souvenirs. Une énième fois, je lui lançai un regard étonné, éberlué, et pour approbation, elle me donna un sourire tendre. D'accord, ça y est. Cette moto était à moi. A moi ! Et il ne s'agissait pas de n'importe quoi, en plus. Ce n'était pas un de ces modèles dernier cri qui faisait parler de lui, ronronnant à toute vitesse, éclatant de beauté et faisant fantasmer les adolescents, non. J'avais en face de moi une vieille moto, cependant spécialement révisée pour me l'offrir, et aménagée pour me plaire. J'avais la moto dérobée de ma mère, Bella Swan, lorsqu'elle avait ses dix-huit ans. Resplendissante !
« Elle est géniale ! haletai-je de joie. Merci ! Mille mercis, sincèrement ! »
Ce fut avec toutes mes forces que je serrai maman contre moi. Rieuse, elle passa une main cajoleuse dans mes cheveux tandis que je cachai mes émotions contre sa poitrine. Il ne faisait déjà pas très chaud dehors, et les bras hivernales renfermés sur moi n'arrangèrent en rien la situation. Néanmoins, ça n'avait aucune importance, j'étais bien là où je me trouvais.
Toutefois, il manquait un truc à la situation et j'avais drôlement envie d'y remédier…
« Au fait, il est où papa ? »
Derrière moi, j'entendis le rire chaud et sans gêne de Jacob, et sans aucun doute que ma mère dût le foudroyer du regard, car elle mit un petit temps avant de me répondre. Sans qu'elle ne le vît, je levai les yeux au ciel – sale habitude que j'avais héritée de mon père.
« Dans le salon, me répondit-elle, concise.
Pourquoi il ne voulait pas venir découvrir mon cadeau avec nous ? demandai-je sur un ton infantile et moqueur. »
Question stupide, je le savais. Question dont je connaissais déjà la réponse, par la même occasion. Mais j'avais envie de m'amuser, je voulais que quelqu'un prononce à haute voix la raison de la présence de son absence. Ma mère le devina, et cela semblait la faire rire autant que moi.
« Il est jaloux. »
Je pouffai délicatement – j'y étais permise, au contraire du loup-garou à quelques pas d'ici, qui devait aborder un air goguenard, et puis, me dégageai de l'emprise maternelle. J'abandonnai l'idée de faire venir mon père ici, bien qu'elle me plaisait beaucoup. Je le taquinerais sur ce sujet assez vite pour me distraire. Ensuite, j'accordai mon attention à Jacob. La moitié du cadeau venait aussi de sa part.
« Merci Jacob ! chantonnai-je en m'approchant de lui. On pourra en faire ensemble, maintenant !
Si tu veux, mais pas ici. Les routes sont verglacées, tu risquerais de te faire mal. »
Immédiatement, je reconnus mon loup protecteur. Je lui souris avec chaleur, tandis que je déviais subitement ma trajectoire vers la moto. Pour la première fois, je la touchai. Génial ! Le métal était encore plus gelé à cause de la neige. Jacob se rapprocha alors de moi.
« Qu'est-ce que je t'ai dit ? me gronda-t-il. Pas ici ! »
Quelle mouche lui piquait ? Je n'avais absolument pas l'intention de monter dessus. Vexée, je le regardai de haut, histoire de lui montrer que j'étais offusquée – il ne pouvait pas rapetisser, ce gaillard ? Il mesurait au moins deux mètres, si ce n'était plus ! J'avais l'impression de retomber en enfance. C'était gênant. Alors, comme à mon habitude, je le mordis quelque part – ma morsure tomba sur son bras droit. Et comme toujours, il en rit. Je ne lui faisais même pas mal, en plus ! Minable !
« Bon allez, Nessie. Je vais la ranger dans le garage, et on va rentrer. Il commence à faire froid, et Blond… Rosalie t'attend.
Et Charlie ? Il est où ? »
Ce fut à ce moment là que je remarquai que ma mère s'était éclipsée. Nous étions déjà dans le garage. La chaleur s'imprégnait en moi.
« A l'hôtel. Tu dois aller le voir cet après-midi, d'ailleurs. Et on repart ce soir. »
J'écarquillai les yeux. Ah non ! Pas question !
« Déjà !? Je ne veux pas, moi ! »
Jacob me sourit, d'un de ces sourires joyeux que j'adorais tant, qui prouvait qu'il était content de savoir que je ne voulais pas qu'il s'éloigne de moi. Cependant, il y était aussi mêlé un peu de tristesse et de regrets. Je savais qu'il n'avait pas le choix. N'empêche…
Mon loup-garou n'avait pas tellement changé depuis ces sept dernières années. Il devait avoir vingt-trois ou vingt-quatre ans, désormais. Physiquement, je ne constatais pas trop de changements. Il abordait toujours ce même corps musclé et tonifié et cette peau brun-roux à l'odeur boisée. Il avait les yeux sombres, un sourire démentiel et les cheveux noirs coupés courts. J'étais donc ravie de le constater, me délectai encore un peu du spectacle puis repris mon sérieux.
« Et pourquoi ne viens-tu donc pas me voir à la Push, hein ?
Hum ! Pourquoi pas ? L'idée est alléchante. Mais je connais un certain monsieur qui travaille presque tout le temps. Il m'est donc quasiment impossible de lui faire une petite visite de temps en temps.
Très drôle ! grommela-t-il, en souriant cependant. Viens me voir ce week-end, je suis libéré aussi. Ca me ferait super plaisir ! On pourra faire de la moto ensemble. Et tu pourras conduire, cette fois-ci. »
L'idée de Jacob et moi faisant une course de moto à la réserve me séduisait assez. Et le fait qu'il soit libre tout le week-end aussi. Ces deux derniers jours, je n'avais pas pu profiter pleinement de lui. Alors oui, pourquoi pas ?
« Je t'en prie, me supplia-t-il.
Et si mes parents ne veulent pas, hein ? tentai-je de plaisanter.
Alors, je te kidnapperai. Je ne supporterais pas d'être séparée de toi encore plus longtemps. Tu me manques trop. Viens ! »
Je perdis la raison. L'haleine fraîche de Jacob me submergeait, je remarquai enfin qu'il s'était penché vers moi, finissant presque dans mes bras. Je sentis le rouge me monter lentement aux joues, et je baissai la tête, tentant de cacher mes rougeurs avec l'aide de mes boucles. C'était un de ces moments propices à… Bref, les paroles de l'Indien étaient niaises, et romantiques. J'eus comme l'impression que l'image du grand-frère dévoué s'était évaporée pour laisser place à un nouveau Jacob. Et je savais de quoi il s'agissait. Mais là, tout de suite, maintenant, je n'avais pas tellement envie d'y penser. Je n'allais pas lui accorder une victoire aussi facile.
« T'inquiètes pas, le rassurai-je, m'éloignant légèrement de lui. Le week-end prochain, promis, tu devras me supporter moi et mes caprices.
C'est l'extase !
Oui, oui, me bornai-je à dire, sachant que ma famille devait sans doute nous écouter piailler. Bon, on y va. Tu as dis que Rose m'attendait. »
J'avais tenté de le départir un peu de sa bonne humeur, parce que je sentais d'ici l'odeur exquise de mon père qui devait bouillonner d'impatience et d'énervement. J'allais une fois de plus devoir affronter sa jalousie paternelle – idée sympathique, mais plus qu'ennuyante. Arrivée dans le salon, je fus attrapée sur-le-champ par Rosalie et Alice, furieuses d'hâte, qui m'enlevèrent pour faire du shopping. J'avais oublié ça, la séance shopping de la semaine. Je partis alors sous les éclats de rire de Jacob et d'Emmett, non sans surprise.
*
Je venais de passer l'après-midi avec mon grand-père et ma mère. Très sympathique. Mais ceci ne fut fait qu'après une rude séance de shopping en compagnie de mes tantes. Plutôt rigolote, d'ailleurs. J'avais pris des trucs aussi bizarres et cools les uns des autres, mais j'étais contente d'avoir renouveler ma garde-robe – jusqu'à la semaine prochaine.
La nuit s'apprêtait à tomber. Pour l'instant, l'horizon demeurait entre chien et loup : c'était le crépuscule. Après la froide nuit de septembre, le temps s'était radouci dans la journée. Il faisait un peu plus chaud (juste de un degré) et cela m'apaisait. Je n'étais pas très loin de la maison, seule. Enfin, plus pour longtemps… Une présence captivante se trouvait derrière moi, douteux de savoir s'il devait se rapprocher ou pas.
« Oui, papa ? Tu peux venir. »
Je me retournai, et tapotai la place à mes côtés, étant assise sur un énorme rocher, Je le vis tenir ma guitare acoustique entre les mains, et redoublai mon sourire. Il s'approcha d'un pas hésitant, et finalement, prit place à mes côtés, après m'avoir longuement étudiée. Il me couvait toujours de ce regard rempli de dévotion et d'adoration, et je crus redevenir une gamine. Etait-ce mon côté diabolique qui rendait tous les membres de ma famille ainsi ? Parfois, cela me faisait peur. J'entendis mon père rugir, et calmai mes pensées destinées à un but humoristique. Malheureusement, il ne l'avait pas compris. Je lui donnai alors un coup de coude amical, afin d'apaiser l'atmosphère, et je le sentis se détendre, petit à petit.
« Arrête d'écouter mes pensées si elles te gênent !
Ce n'est pas de ma faute, m'expliqua-t-il de son ténor satiné. Calme-les quand je suis dans les parages.
D'accord. Mais je ne te promets rien.
Hmm.
Alors, que me veux-tu ?
Tiens, me dit-il en m'offrant d'office la guitare.
Eh bien !
Allez, joue-moi quelque chose. »
Je m'exécutai, et jouai donc un petit morceau calme et tranquille, une ballade inspirée d'une chanson rock progressif. J'étais consciente que mon père n'aimait pas le country – dommage pour lui. Grâce à lui, j'avais développé un attrait pour la musique, et je lui en étais très reconnaissante. En dépit du piano que je n'arrivais pas tellement à adopter même si je trouvais cet instrument merveilleux, j'avais eu un coup de cœur pour la guitare classique. Cela devait en faire désormais quatre ans que j'en jouais, et cela me plaisait au fur et à mesure que les notes glissaient sous mes doigts.
Je jouai pendant de longues minutes, et m'arrêtai, abrupt.
« Papa ? fis-je, indécise.
Oui ? »
Il paraissait serein. Néanmoins, je pivotai faiblement la tête vers son visage afin de m'assurer de la véracité de ma supposition. Oui, c'était bon. Il souriait au soleil, et sa peau brillait par vagues de diamants. Ce spectacle me réchauffa alors le cœur.
« J'ai un truc à te demander, me lançai-je enfin, fermement décidée.
Je crois deviner, marmotta-t-il, bougon.
Je peux aller voir Jacob le week-end prochain, hein ? Comme je n'ai pas cours le samedi, je ne louperais pas de cours ! »
La rentrée scolaire s'annonçait pour le lendemain. Et il avait été convenu que j'y assisterais et passerais une année scolaire dans un des lycées de Juneau. C'était la première fois que je m'y rendrais, et la perspective de me retrouver seule dans cette jungle m'effrayait, ayant toujours suivi des cours par correspondance ou avec ma famille. Nonobstant, je reculai cette idée dans les tréfonds de mon esprit. J'aviserais le jour suivant.
« Aller voir Jacob ? Il ne travaille pas ? s'enquit-il en feignant la surprise
C'est oui !? m'emportai-je, heureuse.
Non. »
Je le mordis, mécontente, touchai son visage de ma main droite et usai de mon don. Je lui montrais les moments d'amitié entre lui et Jacob auxquels j'avais assistés, et son soudain retournement d'attitude à son égard. Il n'était pas devenu agressif, au contraire, il s'entendait toujours bien avec, mais il semblait plus distant et… jaloux.
« Je n'y peux rien, Nessie, soupira-t-il, une fois que j'eus décollée ma main de son visage.
C'est ça ! ris-je en levant les yeux au ciel. Bon, je prends ça pour un oui. »
Je me levai d'un bond, toujours la guitare en main.
« N'interprète pas mes paroles de la manière qui te plaît !
Explique-moi donc ce qu'il t'arrive. Pourquoi as-tu peur de Jacob ?
Tu le sais très bien. Arrête de poser de telles questions.
Bah ! Ca me ferait plaisir de te l'entendre dire. Allez, vas-y ! Donne-moi des conseils, des avertissements à son égard ! S'il te plaît ! »
Mon père se mit enfin à rire. J'agissais de manière purement candide et puérile.
« Eh bien, soit. Tu le sais, Jacob est amoureux de toi… »
Je frémis, non pas à cause du vent qui venait de souffler, mais de ses paroles. Entendre cette affirmation, pourtant redoutée, me gratifia d'un sentiment étrange.
« Ses sentiments viennent de changer, maintenant. Et tu as dû t'en rendre compte. Toutefois, il faut que tu saches que tu as le choix. Jacob est quelqu'un d'adorable, et il te rendra sans doute heureuse. Il a tout fait pour toi depuis ta naissance. Mais ce n'est pas parce qu'il s'est imprégné de toi qu'il faut que tu t'amouraches obligatoirement de lui. Ne te sens surtout pas obligée de quelque chose. Tu n'as aucune obligation à son encontre. Et je ne voudrais pas que tu souffres à cause de lui. D'accord ?
Te biles pas, le rassurai-je. Je sais que j'ai le choix. Faut pas que tu t'en fasses, j'suis une fille responsable, maintenant ! »
Il ne put s'empêcher de grimacer, mais mon sourire le tranquillisa quelque peu. Je retournai alors à ma place sur le rocher, comme une gentille gamine, et me mis à jouer rêveusement un de mes morceaux favoris sous l'oreille attentive et mélancolique de mon paternel. Toutes mes pensées se dirigèrent alors vers mon grand-frère, mon loup-garou à vie, mon imprégné, Jacob…
Je sentis une force spéciale me parcourir. Comme si y'avait un truc qui venait de se métamorphoser chez moi, mais je ne devinais pas très bien de quoi il pouvait s'agir. Mais cette fois-ci, on y était et je pris réellement conscience que l'éternité m'attendait dès à présent.
« Je n'ai pas peur de rester en vie. Je n'ai pas peur de traverser ce monde seul. »
Chanson : Heaven is a place on Earth - Allister
