Rising Shine
Chapitre 2, The Unraveling
« A force de se méfier de son cœur, il n'en possédait plus beaucoup. »
Raymond Radiguet, Le Bal du comte d'Orgel
*
J'y étais, j'y étais, j'y étais… Enfin !
Bah voilà, au moins, j'avais réussi à arriver jusqu'ici. Et toute seule, en prime ! Oh mon dieu, qu'est-ce je devais avoir l'air cruche en cet instant devant tout ce monde ! Et j'étais surtout très idiote de nourrir de telles pensées. Je me faisais de la peine. Ah lah lah…
Première fois au lycée. Le trac !
Dans la famille, tout le monde avait repris les cours (à l'exception de Carlisle et d'Esmé, bien entendu) normalement. Pour ne pas éveiller les soupçons dus à une trop grande famille, mes deux parents ainsi que les autres s'étaient inscrits dans un autre lycée que le mien – ils gardaient tout de même l'allure de lycéens banals, toutefois sublimes, bien qu'ils fussent plus âgés que moi, flippant ! Malgré son échec, confirmée pourtant par la prémonition d'Alice, ma mère avait voulu s'inscrire dans le même lycée que le mien, mais, j'avais tenu à me retrouver seule dans ce lieu hostile. J'avais envie de me séparer un peu de mon cocon familial, si je voulais mener une vie plus saine et équilibrée.
Bref.
Bon allez, il fallait que j'y entre. Mon père m'avait offert une voiture tout ce qu'il y avait de plus… « ostentatoire », comme il s'était plu à me le dire, avec cet immense sourire flamboyant. Une très belle et grande BMW grise, tout ce qu'il y avait de plus classe. Et elle me plaisait beaucoup, je ne le niais pas. Hélas (ou heureusement ?), c'était un pêché mignon des Cullen, d'aimer toutes ces voitures rapides et sublimes, dont tout le monde avait hérité, à l'exception de ma mère. Toujours un peu à part, maintenant que j'y réfléchissais posément…
Bref, assez perdu de temps. L'heure approchait.
« C'est parti ! »
Je quittai l'habitacle chauffé dans toute ma lenteur et fus attaquée ensuite par la morsure du froid de dehors. Je ne le ressentis pas vraiment, à cause de ma température un peu plus élevée que la moyenne humaine, mais il restait tout de même présent, enveloppé autour de moi. C'était une sensation désagréable.
Bref, je fis fi de ce petit désagrément et tentai de me concentrer. J'observais précautionneusement mon tout nouvel environnement scolaire : le lycée. Qu'il était grand ! « Pas mal » me dis-je alors, guère impressionnée cependant. Les locaux étaient tous blancs, ce qui ne contrastait pas tellement avec l'amas de neige entassé contre ses murs. Le lycée se fondait dans l'horizon avec les cristaux de glace, et ce concentré de blanc devait en gêner plus d'un dans sa vision. Heureusement, les murs dégringolaient parfois de rayures vertes, rouges et marron, ce qui égayait un peu ces murs tristes. J'espérais qu'à l'intérieur des bâtiments, les couleurs seraient plus récréées.
Pour le vérifier, je fermai alors la porte de la voiture et me dirigeai vers l'immense entrée, là où se ruaient tous les élèves. Je pris aussi le temps d'en observer quelques uns. Cela me faisait tout drôle de me retrouver parmi autant d'humains toute seule. Je n'étais pas habituée à ce genre de sensations – surtout les odeurs satisfaites qui créaient du venin entre mes dents – mais cela me plaisait de ne pas à avoir entendre les voix des membres de ma famille à longueur de journée. Je pouvais savourer cette indépendance : ils me faisaient tous confiance. Et, en quelque sorte, ça me faisait du bien.
Je sortis mon emploi du temps – envoyé pendant les vacances par l'établissement –, et repérai l'endroit de mon premier cours : mathématiques. Je réussis à trouver la salle sans demander de l'aide, à mon plus grand soulagement. Et à ce moment-là, je m'étais dit que je devais passer pour une élève plutôt bizarre. Les gens me scrutaient d'un œil gêné, interrogatif.
« Salut, toi ! »
Sauf pour cet inconnu (!). Je relevai la tête, après avoir déposée ma veste en cuir sur l'un des porte-manteaux de la salle à l'entrée, et découvris un beau garçon. Il était un peu plus grand que moi, mince mais fort, à la peau blanche, aux cheveux blonds et courts en bataille et un sourire lumineux perché sur ses lèvres. Instantanément et instinctivement, je lui rendis ce dernier et me reculai d'un pas léger. Son sang sentait bon.
« Salut ! Comment va ?
Pas mal, pas mal, rigola-t-il. Tu es toute seule, pour ce cours ?
Euh, oui, répondis-je en m'empourprant.
Moi aussi ! Mes amis sont dans d'autres cours. On se met à côté ? me suggéra-t-il. »
Je le suivis alors et me plaçai à ses côtés, comme promis. Ce jeune garçon était bourré d'entrain et de conversation. Tant mieux. « Très chaleureux », commentai-je. Les gens d'ici semblaient joyeux de vivre et pas timide pour un sou. Ca m'arrangeait, j'aimais bien les gens qui savaient tenir une longue conversation – ah, les bavards ! – et mon tout nouveau voisin respectait ce critère à merveille. Je me dis qu'il m'avait abordé comme il aurait pu le faire avec n'importe qui d'autre – c'était la rentrée des classes, les gens ne se connaissaient pas tous, donc… Peut-être ? Il y avait aussi une autre proposition à ça. Tiens d'ailleurs, je ne connaissais toujours pas son prénom…
« Tu t'appelles comment ? lui demandai-je pendant un court silence.
Elliot Shaw, me répondit-il, content que je m'intéresse un tant soit peu à lui. Et toi ?
Renesmée, euh… Renesmée Cullen.
Renesmée ? s'étonna-t-il. C'est plutôt étonnant, comme nom !
Je sais. Mais ce n'est pas moi qui ais choisi.
Ah oui, les parents… Ils font des trucs bizarres, parfois hein ? »
Et il se mit à rire jovialement. De mon côté, je n'esquissai qu'un bref sourire dénué d'humour, car j'étais tout de même vexée. Je l'aimais bien, moi, mon prénom. Bon d'accord, c'était vrai qu'il y avait cent fois mieux mais… Le prénom est la première preuve d'amour des parents, alors je n'allais pas m'en plaindre. Je trouvais que le mien avait une jolie sonorité, un peu bizarre certes, mais jolie quand même. M'enfin, cet Elliot était le premier humain avec qui je discutais. Une grand première pour moi. Ainsi, je lui pardonnai ce faux pas, pourtant ma grimace pendouillait toujours sur mes lèvres.
« Oh ! Mais je ne voulais pas te fâcher, s'empressa-t-il, subitement gêné. Il est très joli, ton prénom. »
Je secouai mes boucles cuivrées, histoire de lui faire comprendre que cela n'avait aucune importance et que j'acceptais ses excuses par la même occasion. Ce fut à cet instant là que le professeur nous ramena à l'ordre, et que ma véritable première journée de cours débuta.
A midi, j'avais déjà bien sympathisé avec ce mystérieux Elliot. Nous avions deux cours en commun, par pur hasard, alors que ce lycée était plutôt gigantesque, les mathématiques et l'anglais (juste après ce premier cours, donc), et il m'avait proposé de me joindre à sa table à midi. Il m'attendrait devant les portes de la cafétéria.
Mon prochain cours fut celui d'éducation physique et sportive. Durant son humanité, le sport ne faisait pas parti de la liste des activités adorées de ma môman, qui avait été très gauche dans ses mouvements et coordinations à cette époque-là – j'avais eu droit à des récits assez agréables et distrayants de mon père sur ce sujet. Moi aussi, fallait dire. J'avais hérité de sa maladresse d'humaine à mon plus grand damne. Toutefois, mon côté mi-vampire contrebalançait un peu sur ça, et je m'en sortais mieux qu'elle. Du moins, je l'espérais !
*
Les deux dernières heures de la matinée s'étaient plutôt bien déroulées : j'avais sympathisé avec une fille, Hearly, durant le cours de sport, et après, en français, je n'avais pas vraiment parlé à quelqu'un mais le cours fut très captivant. Après, je me dirigeai vers la cafétéria, bâtiment à part entière, juste à côté de celui pour les cours. La masse d'élèves qui y affluait restait importante, mais je repérais tout de même Elliot, qui discutait avec une fille aux cheveux lustrés platine et un beau corps d'athlète. D'ailleurs, ils se tenaient la main et avaient une certaine complicité. Une seconde me fut nécessaire pour reconnaître Hearly. Quel hasard ! Le monde était bien petit !
« Salut ! m'exclamai-je sur un ton joyeux. »
Je m'étais trompée sur le compte d'Elliot : je croyais qu'il m'avait abordé ce matin parce qu'il me trouvait jolie, derrière sa fascination évidente qu'il ressentait à mon encontre – je l'avais clairement lu dans ses yeux -, et qu'il voulait peut-être aller plus loin si affinités. Mais non, j'avais été sotte. Ah lah lah, c'était du moi tout craché : m'imaginer des scénarios un peu bizarres et déjantés. Mais cette idée m'avait beaucoup séduite.
Hearly fut assez étonnée de constater que je connaissais son petit ami, mais enjouée à la fois. Les deux compères sortaient ensemble depuis cet été seulement, après avoir fréquenté la même colonie de vacances pendant un mois. Enviant !
A l'intérieur de la cafétéria, je ne cessais de m'exciter. Enormissime ! On se serait cru au milieu d'un océan ténébreux et éclairé en même temps, ça procurait un sentiment assez curieux. L'endroit était chaleureux, débordant de vie. A ma table, il y avait juste un petit groupe composé donc du couple d'amoureux (je me retrouvai aux côtés d'Elliot), de deux garçons, un à la peau matinée et l'autre de couleur noire, respectivement Davis et Zack, et d'une autre fille très belle aux origines japonaises, Chizu. Je me mêlai à leur conversation, afin de m'intégrer le plus possible. Ce groupe se connaissait déjà depuis le collège, et Hearly leur fut présentée durant les vacances après son attachement avec Elliot. Ainsi, je me retrouvai comme étant la seule étrangère, alors je devais m'adapter avec rapidité.
Participer à la conversation fut aussi intéressant et instructif que les cours : c'était tout neuf, à mes yeux.
« Et t'as regardé le match de hockey hier ? demanda Davis à Elliot.
Ben ouais ! C'était calé, je suis allé le voir chez Ely.
Putain (mon oreille fut écorchée, je fermai un œil), vous auriez pu m'inviter !
Moi aussi, vous abusez ! Moi, j'ai plus la télé chez moi ! intervint Zack. J'ai dû l'écouter à la radio. Pff ! »
Le dialogue entre les garçons était très viril, bourré d'humour et d'insouciances mais un peu trop vulgaire pour mes oreilles – cela me rappelait Jacob dans ses moments de colère. Dans ma famille, les vulgarités n'appartenaient pas au langage qu'on utilisait couramment. Enfin, il y avait une deuxième conversation, un peu plus douce : celle des filles. J'y prêtai aussi un peu plus d'attention, alors.
« Et t'as un copain, sinon ? questionna Hearly.
Hum, non. J'ai rompu cet été, juste avant qu'on se rencontre.
Ah oui ? Qu'est-ce qu'y s'est passé ? Pourquoi ? »
J'avais beaucoup appris. Les centres d'intérêts étaient différents selon les deux sexes, même chez les humains. C'était un bon point à connaître, ça. Ce fut un peu tôt pour me construire un catalogue des activités humaines mais je cernais rapidement certaines choses. Mes oreilles aiguisées interceptaient de temps à autre quelques autres répliques d'autres conversations dans la salle et j'eus donc une idée à peu près globale. Les garçons étaient plutôt attirés par tout ce qui touchait au sport, et adoraient plaisanter – ne pas se prendre la tête, quoi. Une fois de plus, mes pensées vagabondèrent un instant vers Jacob (il adorait la mécanique aussi, et ce fut à ce moment là que j'entendis Elliot lancer un sujet sur sa nouvelle acquisition : une moto). Du côté des filles, les conversations n'étaient pas alimentées du même essentiel : elles préféraient les sujets sur les questions sentimentales, la famille…
C'était noté ! Devais-je parler des mêmes choses qu'elles, alors ? Non, bien sûr que non…
« Reste toi-même ! m'avait dit Jacob. On t'appréciera pour celle que tu es, c'est sûr ! On ne peut que t'aimer, tu verras. »
Bon, on verrait cela bien assez tôt…
*
Deux heures de cours dans l'après-midi, et je terminais à quinze heures. Je rejoignis ensuite ma voiture, et aperçus en y arrivant l'attention toute particulière des adolescents envers cet engin. Je reconnus Elliot et Davis parmi l'attroupement. J'allai à leur encontre avec un beau sourire, en remettant en place mon sac à dos sur mon épaule.
« Elle vous plaît, ma copine ? »
Ils pivotèrent vers moi, surpris. Je m'étais exprimée sur un ton « à la cool » ; je ris intérieurement de ma propre bêtise.
« C'est ta voiture ? s'exclama Davis, ahuri.
Oui, lui répondis-je en agitant les clés devant ses yeux gloutons.
Waouh ! Faudra que tu me la prêtes !
Rêve ! soupirai-je en levant les yeux au ciel. »
Les deux garçons s'esclaffèrent, et Davis s'en alla, car il devait travailler à la boutique de son père et était déjà en retard. L'intérêt autour du cadeau de mon père s'était atténué aussi vite qu'il avait été suscité. Je continuai pendant quelques minutes à parler avec mon petit blond. Chouette garçon.
« Génial, comme voiture, quand même, renchérit Elliot.
Y'a que ça qui vous intéresse dans la vie ou quoi ? souris-je.
Oh, non ! T'inquiète. Alors, dis-moi… »
Il s'arrêta brusquement, et espionna l'horizon pendant quelques secondes. Je pris soin de composer sur mon visage un air intéressé, croyant deviner ses intentions. J'avais parfaitement remarqué que le petit Elliot s'était rapproché de moi, mais le vent frais soufflait dans ma direction, écrasant contre mes narines son odeur de feu.
« Ce week-end, je fais une petite fête chez moi et …
Désolée, le coupai-je rapidement. Je ne peux pas.
Pourquoi ? me demanda-t-il, curieux.
J'ai d'autres projets, fis-je, puis, croyant bon de fructifier ma maigre réponse, je dois aller voir de la famille. Une autre fois ?
Ok, pas de souci. »
Il me sourit, et je me sentis embarrassé de lui avoir refusé ça. Mais ce fut bien vite oubliée, j'avais d'autres trucs en tête en ce moment. J'abrégeai nos adieux, et me coconnai dans ma voiture. Après m'être bien imprégnée de la chaleur, je me rendis à la maison. Le trajet ne me prit pas beaucoup de temps, une quinzaine de minutes tout au plus.
Je quittai mon paradis chauffé et m'engouffrai aussi rapidement que je le pus à l'intérieur. Mes parents, Emmett et Rosalie se trouvaient dans le salon.
« Youhou ! C'est moi !
Salut Nessie ! me salua Emmett. Alors, ta première journée ? »
Immédiatement, ma famille m'accorda toute son attention. Je leur racontais comme une gentille fille, dans les moindres détails, cette première journée de cours. J'avais bien envie d'omettre certaines choses – l'odeur alléchante de mon premier nouvel ami par exemple –, mais avec Alice dans les parages, elle n'hésiterait pas à combler les vides de mon récit. Et c'était aussi oublié mon paternel, qui fouillait mes pensées en cet instant. Je grognai à la fin de mon histoire.
« C'est super, ma chérie, me dit ma mère en cajolant mes boucles.
Mouais, cet Elliot quand même… Ca me rappelle quelqu'un, grommela mon père.
Edward ! »
Je réprimai mon sourire, et me complus à écouter les récits lycéens de mes parents. Je voyais de qui il parlait. Un certain Mike Newton, à qui Bella Swan de ses dix-sept ans avait beaucoup plu. Emmett se plaisait aussi à me conter d'autres histoires fantasques (s'était-il passé tellement de choses pendant ces années là !?), tandis que mon père restait troublé.
Ensuite, tout le monde s'adonnait à ses activités quotidiennes. Je jouai quelques parties de dames contre Jasper. Malheureusement pour moi, je ne pouvais pas y jouer contre mon père ou Alice. Leurs dons m'exaspéraient. J'entendis mon père composer une nouvelle mélodie, avec Esmé à ses côtés qui chantait d'une voix basse et douce. Alice et ma mère étaient parties je ne savais où, Rosalie jouait de la guitare d'un air distrait tandis qu'Emmett se plaisait, à ses côtés, à regarder un match de baseball à la télé. Je pensais de suite à Charlie.
Bref, la soirée se déroula bien. Tout comme le reste de la semaine.
Un soir, cependant, j'interceptais Jasper en privé. J'avais une furieuse envie de parler, de me confier. Nous étions dehors – je venais à peine de quitter les cours -, perchés à un grand arbre non loin de la maison. Le paysage immaculé de neige me refroidit le cœur. Ce n'était pas tellement ces horizons là que je rêvais de voir. Mais le week-end s'annonçait pour le lendemain soir, et samedi matin je me retrouverais en compagnie de Jacob. Fichu temps !
- « Que se passe-t-il ? Tu as des problèmes ? »
Des problèmes… Jasper avait du mal à deviner pourquoi j'avais choisi lui et non pas ma mère, par exemple, qui était la plus à même à m'écouter et à me comprendre, surtout. Mais la compagnie de Jasper m'apaisait – fichu don, fichu don ! – (j'avais ma tasse des dons dans cette maison). Et en fait, j'aimais bien discuter avec mon oncle. Moins exubérant qu'Emmett et Alice, plus attentionné sur certains aspects que Rosalie. Moins protecteur et partial que mes géniteurs. L'équilibre parfait. J'évitais Carlisle et Esmé, que je considérais trop aussi comme des parents. Jasper demeurait le juste milieu. J'étais contente qu'il fût là.
« Bah, des problèmes, pas spécialement… Je me la coule douce, ici. »
Je remarquai à ce moment là, que bien que je n'usais pas de langage vulgaire dans mes paroles, je m'exprimai de manière plus détendue que tous les autres vampires de la famille. J'accusai en silence, pour rire, le fauteur de ces expressions.
« Oh.
Tu sais, demain soir, je vais à La Push pour voir Jacob.
Ah oui. Tu as hâte ?
Un peu, oui ! Surtout pour les motos ! J'ai vraiment hâte d'essayer ! C'est la première fois que je vais en faire. »
Il rit de mon excitation.
« M'enfin. Là n'est pas le problème. Mon père m'a dit que les sentiments de Jacob avaient changés. Qu'il était amoureux de moi maintenant. »
Un nouveau rire, plus poli, cependant. Je n'étais pas réputée pour tourner autour du pot, mais une fois plongé dans le cœur du sujet, je perdais parfois mes mots.
« Ma mère m'a parlé du phénomène d'imprégnation… chez les loups… J'ai trouvé ça… comment dire… bizarre. Et, ça me fait un peu… peur. »
Mes hésitations sonnaient ridicules. Je me repris.
« J'ai conscience d'être lié à Jacob d'une façon aussi surprenante qu'inexplicable. C'est comme si je ne pouvais pas vivre sans lui. La distance entre nous me tue en silence. C'est incroyable. Je le vois comme mon grand frère, comme un membre à part entière de ma famille. Et là, quand mon père m'a dit que Jacob était amoureux de moi, j'ai ressenti un drôle de truc. Genre, le cœur qui bat à la chamade, tu vois ? (Il hocha la tête pour approbation) Mais, ça veut dire quoi, exactement ? Genre, je suis amoureuse ? Genre, maintenant, je dois faire ma vie avec lui parce que je sais que y'aura personne d'autre ? Ai-je eu le choix dans cette décision ? Mon père m'a dit que oui, j'ai le choix. Je suis libre de ne pas accepter les sentiments de Jacob, mais… »
Je repris ma respiration et clarifiai mes idées. C'était assez confus dans ma tête.
« C'est bizarre, lâchai-je, minablement.
Tu es amoureuse de Jacob ? me demanda-t-il alors, au bout de quelques minutes. »
Là était toute la question. Je le lui dis.
« Je n'ai jamais connu aucun autre homme que Jacob. Alors… Je ne sais pas trop ce que c'est l'amour. Bon, d'accord, mon père n'a connu que ma mère dans sa vie et vice-versa, mais je trouve cela… étrange. Peut-on vraiment être sûr de son choix lorsque l'on a connu qu'un unique amour dans sa vie ? Et puis, tomber amoureux, comment cela fonctionne-t-il ? Cela vient en toute innocence, dans la pureté, avec le temps ? Ou y a-t-il un coup de foudre ? Je ne pense pas que l'amour se repose sur des bases aussi fragiles que ça. C'est… malsain, presque. Ce lien d'imprégnation, considérer l'être aimé comme un membre de sa famille avant d'organiser sa vie avec lui, c'est mal ! C'est incestueux ! J'arrive pas à le concevoir. C'est impossible, non ?
Tu sais, commença Jasper en souriant, l'amour est variable selon les gens. Mon idéal n'est pas forcément celui de Carlisle ou d'Edward, par exemple. Ni même celui d'Emmett (il rit à nouveau). Et il ne sera sans doute pas pareil que le tien. L'amour est un sentiment unique, perçu de milliers de façons selon les personnes. Alors, te conseiller sur ça… Ce serait une erreur, t'induire dans des conceptions faussées à tes yeux. Tu comprends ?
Moui… murmurai-je après un court laps de temps.
Le plus simple, ce serait que tu en parles avec Jacob. »
Mon cœur eut un raté. En parler avec Jacob ? Ben tiens… quelle drôle de solution. Mais en y pensant bien…
« Ouais, ouais, lançai-je vaguement.
Sérieusement. »
Il me couvait d'un regard tout ce qu'il y avait de plus réfléchi. La seconde d'après, ma tête fut cachée dans mes bras.
« Il n'empêche… Quelle maturité ! Je ne te pensais pas capable d'une telle réflexion sur les sentiments aussi complexes. Je veux dire, tu n'as que sept ans, tout de même. Je ne te prends pas pour quelqu'un de stupide. Ne te méprends pas ! Mais…
J'ai compris. T'inquiètes, le rassurai-je, la tête toujours enfouie dans mes bras.
Ne te prends pas la tête avec ça, me rassura-t-il en caressant mes boucles cuivrées. Tu n'as qu'à suivre ton instinct, d'accord ? »
Trop bizarre, cette imprégnation. Etais-je obligée de l'accepter ? Non, apparemment. Mais comment pouvais-je refuser cet amour ? Il y avait quelque chose en moi qui me contraignais à tomber dans les bras de Jacob. Mon côté têtu ne le souhait pas, c'était une victoire trop facile pour ce satané loup. Je l'avais déjà entendu parler de ça avec maman.
« Renesmée est quasi assurée de vivre avec moi, plus tard, lui avait-il dit. Son choix est garanti, il sera porté sur moi obligatoirement. Ce lien existe entre nous, il est incassable… »
Ben tiens ! J'allais lui faire baver ! Il allait voir, ah ! Les actes étaient plus parlants que les mots, parfois. Si je me noyais dans le tourbillon des faux-semblants de la parole, ma gestuelle ne tromperait pas Jacob et parlerait pour moi.
Vivement demain ! Mais en même temps…
Pourquoi étais-je aussi indécise ? Pff, ça me donnait envie de me gifler, tiens. Je n'avais pas envie d'être fleur bleue. Quoi qu'il en fût, j'avais tenté d'exprimer ce qui me trottait dans la tête. Pas évident. Si j'avais discuté avec les parents, la conversation n'aurait pas tourné aussi court et surtout, mon embarras aurait pris le dessus et je n'aurais rien pu dire. Jasper me faisait le plus grand bien.
Je lui ferais un rapport complet de mon week-end spécial interrogations. Il n'allait pas du tout être déçu avec moi !
*
Le lendemain soir, mon angoisse arrivait à son apogée. Youpi ! Youpi ! Je sautillai presque sur place, ce qui n'échappa pas aux yeux experts d'Hearly que j'avais trouvé par hasard dans les couloirs après ma dernière heure de cours. J'eus droit à ma première analyse psychologique par une fille. Cela me fit esquisser un sourire discret.
« Eh ben ! Tu trembles de partout !
Je suis contente ! C'est le week-end.
Ah oui ? maugréa-t-elle, suspicieuse. Tu as des plans de prévu ? »
Les filles ne se laissaient pas berner par une réponse aussi banale. Il y avait toujours des sous-entendus sous des mots simples. C'était vrai… Je laissai parfois échapper des messages sans vraiment le faire exprès. Flippant ! Je ne pus résister à la douce tentation de raconter mon impatience grandissante à Hearly.
« Je vais voir quelqu'un ce week-end.
Vue ta joie, je ne pense pas que ce soit ta famille. Elliot m'en a touché deux mots. Il y a plus que ça ?
Euh, oui… Un ami.
Ouais, ouais. On me l'a fait pas à moi ! rigola-t-elle, puis elle dit sur un ton suggestif, ton petit ami, je présume ?
Non ! m'empressai-je de répondre, ayant malgré moi insuffler un peu de colère, mais Hearly ne le perçut pas. On n'en est pas encore là.
C'est bien, ça ! Je t'envie en un sens.
Pourquoi ? m'étonnai-je. Ca se passe bien avec Elliot, non ? »
Aussitôt, le visage d'Hearly se referma. Nous étions déjà dehors – fichu froid, grr ! – sur le parking. Je me pinçai les lèvres. Je me dépêchai alors de lui présenter mes excuses ; je l'avais blessée, cependant que ma curiosité me brûlait les lèvres. J'étais déjà avide d'en savoir plus, sans savoir pourquoi néanmoins.
« Ne t'inquiètes pas. Je suis sûre que ça s'arrangera. »
Je la raccompagnai à sa voiture. Entre temps, elle laissa juste échapper, d'une voix morne, qu'ils n'avaient pas rompus. Au temps pour moi ! Cela m'ôtait un poids de ma conscience – j'étais consciente que je plaisais un peu (pas mal ?) à Elliot. Ca me peinait plus qu'autre chose. Je soupirai dans le flot de mes pensées.
Une fois dans la voiture, je balayai ces petits problèmes humains. J'aurais tout le temps de m'y plonger et de les résoudre à ma manière la semaine prochaine.
Je reposai alors ma tête sur le volant, et me tourmentai encore l'esprit quelques instants. Un sacré week-end se profilait à l'horizon. Je ne pus m'empêcher d'offrir un rictus au soleil déjà couchant.
Chanson : The Unraveling – Rise Against
