Rising Shine

Note de l'auteur : Bonne lecture (:

----------------

Chapitre 3, I'm not Okay (I Promise)

« La grande question dans la vie, c'est la douleur que l'on cause, et la métaphysique la plus ingénieuse ne justifie pas l'homme qui a déchiré le cœur qui l'aimait. »

Benjamin Constant, Adolphe.

*

- « Trop bien ! Vraiment trop trop bien !»

La bise mordante me caressa la joue et me calma aussitôt. J'étais très satisfaite lorsque je descendis de la moto, le casque toujours bien ancré sur la tête.

- « Hyou ! Ah ! C'était merveilleux ! m'extasiai-je encore.

- C'est sûr. »

Jacob, qui venait de descendre de sa moto à son tour, s'approcha de moi après avoir retiré son casque. Ah oui ! Il me retira alors le mien – quelle tête en l'air, moi ! –, et le posa sur le siège de mon cadeau d'anniversaire. J'ôtai ensuite l'élastique qui retenait mes cheveux et laissai mes boucles retomber en cascade derrière moi. Elles arrivaient désormais au niveau de mon épaule. Parfait !

- « Tu es contente ? me demanda-t-il ensuite.

- Bah oui ! Pourquoi ne le serais-je pas, hein ? »

Il n'y avait même pas besoin de réfléchir là-dessus. Bien sûr que j'étais contente ! Voire plus, même. C'était la première fois que je m'essayais à la moto, et cette expérience m'avait laissé un goût admirable sur la langue. Pour une fois que je ne restais pas bêtement derrière Jacob tandis que lui s'éclatait à changer de vitesse toutes les cinq secondes !

- « Parce que je t'ai battu à la course, objecta-t-il. »

Je me bornai à lever les yeux au ciel en guise de réponse et le mordis au niveau de l'épaule. Il rigola, et cela m'énerva encore plus. Mais je me contenais, ce n'était que de futilités dont on parlait ici. Inutile de s'énerver. Bien que le fait d'avoir perdu m'irritait, je n'allais pas gâcher ces précieuses secondes en compagnie de mon loup-garou.

Je contemplai alors le paysage, et soulignai la pureté de l'air du matin marin. Le vent salé me collait à la peau, et je me délectai de cette sensation. Il ne s'agissait pas des mêmes paysages qu'en Alaska, avec la neige et toujours l'éternelle neige. Non. Il n'y avait pas ce fichu froid qui mordait les corps chauds. J'aimais bien La Push et sa météo, douce et pluvieuse, et le froid ne m'irritait pas plus que cela.

Nous étions à la lisière de la forêt, un peu derrière la maison de Billy, mais la mer ne se trouvait pas très loin. Je soupirai de bonheur et me retournai ensuite, afin d'observer les traits mélodieux de Jacob. Il n'était plus là, les motos avaient disparu.

- « Jacob !? m'écriai-je alors. »

Il n'y avait plus que moi. Mon cœur s'affola alors. Comment avais-je pu occulter ça ? Je n'avais même pas senti que l'odeur animale de Jacob ne tournoyait plus autour de moi depuis quelques minutes déjà. Rêvassais-je aussi longtemps ? Il fallait que je surveille cela. Je me mis de suite aux aguets, guettant un danger.

- « Me revoilà ! »

Je me retournai, sur le qui-vive, et grognai. Même si j'avais reconnu le ténor de Jacob, il m'avait énervé une fois de plus.

- « Ne me refais plus jamais un coup comme ça !

- Te laisser seule ? demanda-t-il dans toute sa candeur.

- Oui !

- J'étais juste parti ranger les motos et les casques dans le garage pendant que tu rêvassais. Ca t'arrive souvent, tu sais.

- Je sais ! m'exclamai-je avec énervement. Mais quand même ! »

Ce n'était pas de la colère, plutôt un espèce de sentiment agaçant. J'étais agacée, voilà le bon terme. Ma vigilance venait d'être trompée et je n'aimais pas ça. Etait-ce mon côté humain qui m'affaiblissait ainsi ? Je baissai la tête, pendant que Jacob jouait tranquillement avec quelques mèches de mes cheveux.

D'un coup, il me serra fort contre son corps, et je me blottis autant que je pus contre lui, bien que je manque un peu d'air et que l'étonnement me submergeait. Lui faisant souligner ce détail, il desserra légèrement son étreinte, en riant, et je pus caller ma tête avec sérénité contre son torse. J'humai son odeur avec avidité, j'en raffolais littéralement. Il m'avait calmée très vite, il était très doué, le grand bonhomme.

Quelques minutes après ce doux silence, il nous fit basculer, en une seconde, sur l'herbe humide. Je me retrouvais alors le dos sur ce sol mouillé, et pestais en silence. Heureusement que j'avais ma veste en cuir, sinon j'aurais tâché le haut offert par Alice – elle m'aurait tuée ! M'enfin, je reportai toute mon attention sur Jacob qui m'observait d'un œil de délice. Son poids ne pesait pas trop sur moi, contrairement à ce que je redoutais, et sa proximité me procurait toute la chaleur nécessaire pour résister au froid matinal. Je souris. Cette position pouvait engendrer quelques équivoques, mais ni lui ni moi ne fîmes de commentaires déplacés. Soudain, son visage éclaira ma vision.

- « Tes yeux sont super clairs ! Tu t'es gavé hier ou quoi ? »

Bien que je n'aie pas l'encre des yeux de ma famille, mes yeux marron devenaient plus lumineux lorsque je me nourrissais à excès.

- « Euh, oui, avouai-je. Comme j'allais me retrouver toute seule au milieu d'humains dans l'avion, Jasper a voulu que je prenne un maximum de précautions. J'ai chassé un peu toute la semaine.

- Mais, au lycée, ça s'est bien passé j'espère ? s'inquiéta-t-il.

- Oui. J'ai rencontré des gens sympas. »

Nous discutâmes un peu des choses banales dont nous avions oublié de parler ensemble. Je tâchai de ne créer aucun silence, afin que le moment agréable dans lequel j'étais enveloppé en cet instant ne se dérobât pas aussi vite qu'il était arrivé. La position dans laquelle je me trouvais me procurait un immense sentiment de satisfaction et un autre dont je reniais la présence. Toutefois, je n'oubliais pas la conversation que j'avais eue avec Jasper et les doutes qui m'assaillaient.

Tout de même, il m'était très difficile de fructifier ce genre de pensées, de repousser l'Indien, de lui demander ce qu'il pensait de notre situation, tout ça. Dans ses bras, j'avais comme cette certitude de mon choix. Jacob était un bel hypnotiseur, mais j'avais assez d'emprise sur moi-même qu'il n'en avait sur moi pour pouvoir tout de même être apte à le tester. Mais je n'en eus pas l'occasion. Pour pouvoir en parler avec lui, quelque chose devait se briser en moi… Je le sentais.

Le silence s'amoindrissait, et nous n'entendions plus que le bruit des cigales et des autres animaux de la forêt alentour subsister. Néanmoins cela aussi s'occultait bien vite, et ce ne fut seulement que la respiration irrégulière et brûlante du loup-garou avec moi qui s'ancrait sur mon corps. Jacob caressa ma joue d'un doigt sensuel et je lui souris amoureusement. Oui, le moment était propice à quelque chose…

Alors il approcha son visage – déjà trop près du mien – avec lenteur, afin de voir si je ne le fuyais pas. Je ne fis rien, et il considéra mon silence comme invitation. Ses traits s'émerveillèrent, ce qui le rendit encore plus beau que d'habitude. Avec une tendresse infinie, ses lèvres effleurèrent les miennes pour la toute première fois. Une victoire bien trop facile…

Et une autre chose torturait mon esprit, dorénavant. La naissance de ma brisure.

Il y avait quelques années de cela, bien avant ma naissance, ma mère et Jacob avaient eux aussi partagé un moment en faisant de la moto. Bien que ce ne fût pas le même endroit selon les dires des deux compères, je fus prise d'une grande bouffée de… jalousie. Elle l'avait aussi embrassée, lui avait demandé de l'embrasser, Jake l'avait fait sans broncher.

J'imaginais alors cette scène, et une force incontrôlable m'obligea à la déformer.

Pourquoi !?

Ca n'avait pas de sens. La raison n'existait plus, voilà pourquoi…

Je ne pouvais pas le laisser faire ! Non, non, non ! Je ne le souhaitais pas, je l'avais déjà dit !

Je venais de comprendre pourquoi.

Je bondis avec brusquerie, bousculant Jacob. Mais ce n'était qu'un détail sans importance.

- « Hé, Nessie ! Ca va ? »

Je lui grognai dessus avec toute la férocité dont je disposais et me mis sur la défensive, croyant qu'il allait m'attaquer.

- « Nessie, hé, du calme ! Je ne vais pas t'attaquer ! Qu'est-ce qu'y te prend d'un coup ? »

Malgré ses dires, je perçus un pas de recul. Jacob avait peur de moi, bien qu'il fût contraint de le dissimuler, par crainte de m'effrayer, à moi. S'il pouvait tromper ma vigilance dans mes moments de rêveries, il ne pourrait pas le faire lorsque j'étais bien éveillée. N'était-ce pas lui qui devait prendre ses jambes à son cou, là, tout de suite ? Car je n'avais plus qu'une envie…

D'une démarche féline, je m'approchais de ma victime.

- « Nessie ! Nessie ! Nessie ! Que t'arrive-t-il ? Parle-moi bordel ! »

Qu'avais-je à lui dire ? Je remarquai que la distance entre lui et moi s'était amenuisée. Je lui grognai à nouveau dessus, et je vis que c'était lui qui s'approchait, guettant le moindre de mes faits et gestes. La moindre de mes émotions. Il sembla d'ailleurs avoir perçu quelque chose d'intéressant.

- « Tu pleures ! »

« Non ! »

En moins d'une seconde, je lui sautai à la gorge, le mordant cette fois-ci avec violence. Je savais que je ne lui faisais pas assez mal et cela attisa encore plus mon envie de le faire saigner. Cependant, la température du corps de Jacob montait de degré en degré, signe d'une grande colère aussi incontrôlable que la mienne. Il faisait tout pour me faire basculer, puisque je me retrouvais au dessus de lui. Ses deux mains tenaient fermement mes avant-bras, me poussant de toutes leurs forces. Je tentai de l'égorger, sentant cette fois-ci les grosses larmes chaudes qu'avaient remarquées Jacob couler sur mes joues afin de s'écraser sur la chemise de Jake. Il grognait à son tour, lâchant le feulement d'un gros loup féroce. Ses muscles se contractaient de plus en plus, je vis ses vêtements se déchirer, et ce fut moi qui me dégageais, instinct primitif. Je bondis sur le côté, me retrouvant à une distance de cinq mètres de mon prédateur. Comprenant le phénomène de transformation, je me positionnai en attaque.

Un immense et splendide loup brun-roux venait d'apparaître. Excitée par la douleur, je me lançai sur lui, l'attrapant par sa grosse gorge. Mais le loup avait lui aussi amorcé un pas, et s'était jetée sur mes jambes.

Au loin dans la forêt, j'entendis le bruit canin d'autres loups s'approcher.

Seules mes larmes chuintèrent comme un murmure.

*

Aucun risque. « Il ne me fera pas souffrir. »

- « Tu es tombée amoureuse de Jacob ? m'avait demandé ma mère. »

Zéro doute. « Oui, peut-être, je ne sais pas… »

- « Je ne voudrais pas qu'il te fasse souffrir, m'avait-dit mon père, protecteur. »

Et si je lui avais demandé…

- « Jacob, serais-tu quand même tombé amoureux de moi s'il n'y avait pas eu cette imprégnation ? »

Ca. Oui. Et si je lui avais demandé ça ? Qu'aurait-il fait ? Que m'aurait-il répondu ?

Il serait tombé amoureux de moi, même sans ça. Ah bon ? Pourquoi ? Ah, oui… oui, je voyais bien… Je savais pourquoi. Parce que j'appartenais à Isabella Marie Swan. La fille dont il était tombé amoureux. J'étais une partie d'elle qu'il aurait aimé avoir. Mais entièrement, j'étais Renesmée Carlie Cullen et je le resterais à jamais.

Bella Swan était désormais avec Edward Cullen. Ils ne formaient qu'une paire, c'était une éclipse que personne ne pouvait combattre.

Jacob avait tenté de décrocher une victoire, mais il avait perdu.

Ensuite, j'étais venue. Et j'étais devenue le centre de son monde.

Et vice-versa. « Beau salaud ».

Il avait remporté une petite bataille, mais pas la guerre et il n'en reviendrait jamais. Il m'avait sous son emprise, et ça l'arrangeait. Je lui rappellerais ma mère pour toujours, il se contenterait de moi parce qu'il ne pourrait jamais avoir Bella Swan pour lui seul.

L'imprégnation ? Une excuse, tu parles ! Il aurait tenté de me séduire, même sans ça. Finalement, ce truc de loup l'arrangeait bien pour justifier la nature de ses sentiments.

Comme par hasard.

Jacob Black… Jacob Black… Jacob Black… Qu'est-ce que tu avais fait !?

« Non, attends, pardon… C'est moi la fautive. »

*

- « Renesmée ! Tu es réveillée !?

- Elle est encore vivante. Regarde, elle remue des lèvres.

- Oh, dieu merci ! »

Les deux voix qui s'affolaient autour de moi appartenaient à des personnes qui n'étaient pas de ma famille. Alors, personne ici n'avait prévenu les Cullen. C'était une bonne chose, déjà. Je n'avais pas encore envie d'affronter la fureur de toute ma famille. La maisonnette dans laquelle je me trouvais embaumait la fragrance animale des loups-garous. Ensuite, je m'étonnai d'être déjà aussi consciente. J'avais des souvenirs par vague de ce qui s'était passé ce matin : l'agression de Jacob. En revanche, les paroles que venaient de prononcer les deux interlocutrices – je reconnus Leah et Emily – laissaient soupçonner que j'avais des marques sur mon corps…

Jacob m'avait… fait… mal ? Inconcevable !

Je forçai mes paupières à se soulever. Tâche difficile car j'étais aveuglée par la lumière ambiante. En temps normal, cela ne m'aurait pas dérangé mais la faiblesse avait envahi tout mon corps. J'eus du mal à m'y habituer.

- « Oh, elle se réveille… chuchota Emily. Leah, ne t'énerve pas ! »

Quelque chose de frais était posée sur mon front mais fut vite retirée par la douce Emily et elle me remit une autre. C'était une serviette imbibée d'eau. J'avais dû avoir de la fièvre.

Combien de temps s'était écoulé depuis l'altercation avec Jacob ? Je n'aimais pas être ignorante du temps qui s'enfuyait.

- « Hmm, grognassai-je.

- Chut, doucement.»

La main tiède d'Emily se trouvait dans la mienne, signe de réconfort.

- « Jacob, calme-toi ! Tant que tu ne seras pas calmé, tu n'iras pas la voir. Est-ce clair ? gronda la voix de Sam. »

Ces voix ne se trouvaient pas dans la maison, je devinais donc que la meute des loups-garous se disputait dehors. J'entendis nettement le bruit sourd de leur colère, les pas feutrés et excités des garçons qui se déplaçaient sans cesse. Jacob devait tourner comme un lion en cage. Je perçus aussi le battement intempestif de la pluie rageante et inattendue.

Épuisée d'être allongée, je bougeai un peu et me redressai, les membres engourdis, faisant tomber accessoirement la serviette sur mes jambes recouvertes d'un drap de soie blanc. Emily posa alors une main sur mon épaule.

- « Doucement, s'il te plaît. Tu dois encore être en état de choc.

- J'en peux plus ! Laisse-moi aller la voir ! le supplia Jacob, toujours dehors.

- Tu sais bien que tu ne peux pas, pas encore, lui rappela Embry.

- Je vais aller la voir, moi, décida Sam. Les garçons, éloignez-le de la maison. Ecoute Jacob, bien que je ne sois plus ton chef, pense à la sécurité et au bien-être de Renesmée avant tout. Tu ne peux pas la voir dans cet état, tu en es toi-même conscient. »

Quelle prévention ! Je n'avais pas tellement envie de voir dans quel état se trouvait Jacob.

- « Emily… quelle heure est-il ?

- Dix-sept heures. Tu as dormi toute l'après-midi.

- Tiens, voilà, fit Leah en me tendant un bol chaud. C'est du chocolat.

- Ah, merci ! »

J'étais quand même un peu déboussolée. Tandis que j'apercevais Sam entrer dans la maisonnette, embrasser sa bien-aimé du bout des lèvres et discuter un peu des évènements, je me remémorai les images douloureuses et floues de ma bataille avec Jacob. J'avais tenté tant bien que mal avec mes griffes de les lui insérer au plus profond de son cœur, j'avais rué sur lui des coups à n'en plus finir. Et lui… ne faisait qu'esquiver, se laissait parfois toucher et puis… il grognait de plus en plus fort, et il m'avait chargée dessus… et…

- « Renesmée, comment vas-tu ? »

Je regardais Sam de haut en bas, et répondis à sa question par un vague hochement de tête et le remerciai de m'avoir séparée de Jacob tout à l'heure. Je retins le frisson qui me chatouillait la colonne vertébrale.

- « Et… Jacob… commençai-je, un goût amer sur la langue, il va bien ?

- Il est trop excité, énervé. Je ne l'ai jamais vu dans un tel état. Je pensais qu'avec le temps, il avait appris à contrôler à et gérer ses émotions pour ne pas laisser le loup l'emporter sur lui.

- Jacob est sensible, voilà tout, déclara Leah.

- Renesmée, tu n'as pas mal ? Il ne t'a rien fait ?

- Non, aucune blessure. Tu es intervenu au bon moment, il n'y a pas de doute, le rassura Emily.

- Tant mieux, tant mieux. »

Je bus avec lenteur le chocolat proposé par Leah et me fis toute petite. Je me demandais bien si les Indiens avaient averti ma famille de l'accident. Je savais qu'Alice ne pouvait pas voir mon futur, en ce moment, ce qui devait sans doute rendre ma famille anxieuse. Jacob étant un loup-garou, et moi une hybride (Alice ne pouvait pas me percevoir), la bataille n'avait pas pu être prédite à l'avance, sans quoi je ne serais même pas ici en cet instant. Alors… je n'avais pas tellement envie de voir Carlisle, Esmé, mes parents… eux surtout… et un en particulier.

Ma torture mentale fut interrompue par l'observation de quelqu'un à mon encontre. J'espionnai alors la maisonnée, et découvris l'œil curieux de Leah me contempler. Elle rougit, gênée, et détourna la tête. Interrogatrice, je fronçai un sourcil et ne m'en formalisai pas outre mesure. Il y avait bien plus important.

J'attendis que le temps passe, laissant mon corps se détendre un peu. J'appris alors plusieurs choses : Jacob avait abandonné son idée de créer un clan à lui seul, bien qu'il fût un Alpha, idée survenue lors d'une période un peu trop folle – Seth et Leah en furent grandement déçus, par ailleurs. Il avait voulu s'autogérer, seul, et avait décidé de se transformer en loup-garou le moins possible, une fois que ma famille eut quitté le territoire de Forks. La présence de vampires les obligeait tous à se transformer, nous avions jugé qu'il fallait donc quitter la péninsule, vers mes trois ans (surtout que Sam escomptait vivre et… mourir avec son âme sœur). Je me souvins vite fait des parties de chasse avec Jacob, et de mes multiples victoires lorsque nous faisions la course quand il était transformé en loup. Toutefois, il n'avait pas cru bon d'aussi quitter La Push ; il n'avait cependant pas songé à venir vivre avec nous, les Cullen, juste pour ma présence. Il avait donc ouvert un garage ici, à La Push, après avoir passé son bac au lycée, qui attirait la clientèle de Forks, et venait me voir depuis, aussi souvent que possible. Je lui avais déjà proposé de venir vivre à Juneau, mais pour des raisons obscures, il avait refusé. Bref, il restait tout de même en contact avec Sam et la meute, « au cas où ». Et en ce jour, s'il n'avait pas passé cet accord, je me demandais bien ce qu'ils nous seraient arrivés… Personne n'en aurait rien su, peut-être…

Quel super week-end. Complètement gâché !

- « Euuh… »

Tous les regards se tournèrent vers moi.

- « Qu'y a-t-il ? fit Sam.

- Est-ce que vous avez prévenu ma famille ?

- Ah, ça. Non. Jacob ne l'a pas voulu. Il nous a dit que pour ce genre de choses, il préférait mieux aller leur expliquer en face. J'ai tout de même insisté, mais si toi, tu veux qu'on les prévienne…

- Non, ça ira. Je suis d'accord avec Jacob. Il a raison. Pour ça, il vaut mieux leur expliquer en face… »

J'étais surtout trop lâche et faible pour pouvoir les affronter. C'était encore trop tôt.

- « D'accord. Je respecte.

- Tu as faim ? intervint Emily sur un ton un peu plus gai.

- Hum, oui, un peu.

- Bon, eh bien je vais m'atteler à la cuisine, rit-elle alors.

- Je dois y aller, murmura Leah en se levant. On reçoit quelqu'un à la maison, ce soir. »

Nous la saluâmes. Son « au revoir » fut teinté de froideur, et avant de quitter la maisonnée, elle me lança un long regard que je n'arrivais pas à décrypter. Qu'avait-elle ? Je commençais à m'inquiéter. Je me rappelais, plus jeune, de son regard déchiré, mélancolique et joyeux à la fois. Je me remémorais que lorsqu'elle était au lycée, elle s'était entichée de Sam et vice-versa et ils étaient sortis ensemble pendant toutes leurs années lycéennes. Et puis après, une fois qu'il était devenu un loup-garou, Sam s'était imprégné d'Emily Young, la cousine de Leah. Rester dans cette maison, alors que les deux imprégnés s'étaient mariés, il n'y avait pas si longtemps que cela, devait être très lourd à porter pour elle, malgré les années qui passaient.

Pour autant, cela n'expliquait pas son… courroux (!?) dans ses yeux à mon encontre.

Bref, j'allais m'installer à la table ronde au centre de la pièce où se trouvait posée dessus une corbeille de fruits. Depuis des années, le petit couple vivait dans cette maisonnette où les murs de bois transpiraient de souvenirs, de rires, de larmes, de discussions et respiraient l'odeur des loups-garous de la réserve.

Ensuite, je me rappelai de quelque chose de très important.

- « Au fait… Je ne voudrais pas abuser de votre hospitalité, bredouillai-je, un peu honteuse.

- Ne t'en fais pas, me sourit Sam. Tu peux rester ici, si tu le souhaites. Je suppose que tu devais dormir chez Jacob, ce soir ?

- Oui. Et je vais dormir chez lui, d'ailleurs. C'était prévu comme ça.

- Tu n'es pas en colère contre lui ? s'étonna-t-il.

- Non. »

Je fus tout aussi étonnée que lui de ma réponse.

- « Alors, pourquoi l'as-tu attaqué ?

- Je ne sais pas trop. Sincèrement, je suis désolée. Vraiment. Maintenant, vous devez penser que les vampires sont des êtres incontrôlables, incapables de gérer leurs émotions. Mais j'étais très émue par… ce qui s'est passé entre nous… (je rougis à l'évocation de mon premier baiser raté et baissai la tête)… je ne sais trop, en fait. Il a dû être surpris, d'où sa transformation involontaire. Quand on est agressé, on a qu'une envie, c'est de se défendre. »

Tremblante, je me confondis à nouveau en excuses.

- « On ne t'en veut pas, Renesmée. Et si tu dois t'excuser, c'est seulement à Jacob. Comme tu es encore jeune, tu n'es pas comme les autres membres de ta famille, qui, eux, arrivent à gérer leurs émotions. Tâche d'être plus prudente à l'avenir.

- Jacob n'a pas été blessé ?

- Ne t'en fais pas, il panse vite les plaies. »

Je baissai la tête. Les gens avaient tendance à m'excuser trop rapidement et facilement, alors que j'enchaînais les erreurs. Je passais toujours pour une fille pure, gentille, intelligente… parfaite. Moi-même je me perdais parfois dans ce jeu des faux-semblants. Je n'étais pas comme il le pensait. Je haïssais cette perfection dont ma famille m'avait entourée. J'avais vécu dans un cocon, trop gâtée, et cerise sur le gâteau, je n'avais finalement même pas fini capricieuse ! Studieuse, excellente élève, maîtrise parfaite de la guitare et du chant, un peu moins au piano mais cela arrivait petit à petit. Curieuse de tout, j'aimais apprendre. J'étais gentille, attentionnée avec tout le monde, j'étais devenue le soleil de ma famille.

J'avais seulement sept ans… J'avais grandi trop vite, muri trop vite…

Et Jacob pansait bien vite les plaies. Et la mienne ? Quand allait-elle se panser ? La brisure que je n'attendais pas était finalement venue se loger au centre de mon cœur. Je ne croyais plus en rien. Je ne cherchais pas à justifier cette jalousie injustifiable envers ma mère. Elle n'avait absolument rien fait, rien prédis. Elle n'avait pas prévu d'être enceinte de moi, et lorsqu'elle l'avait su, elle avait protégé ma vie. Ce qui expliquait la raison de mon existence.

Aucune raison ne justifiait ma jalousie envers elle, aucune, vraiment aucune. J'avais beau chercher, malgré tout, malgré moi, cherché encore, le néant s'imposait toujours. Je n'arriverais jamais à expliquer ce qui m'avait poussé alors à attaquer Jacob. Je serais trop honteuse de leur avouer… ça.

J'en voulais secrètement à Jacob d'être tombé amoureux de ma mère.

A quoi rimait cet amour sans avenir ? A quoi rimait l'amour ?

Bon, je me repris et tâchai de rendre le dîner joyeux. Entre-temps, Emily s'était chargée de passer un coup de fil à mon imprégné, lui demandant de venir me chercher. Juste après le dîner, on toqua à la porte. D'ici, je percevais avec clarté la délicate odeur de mon loup, commune et si unique à la fois. Sam alla ouvrir, tandis que je finissais ma pomme. Lorsque la porte s'ouvrit, j'entendis avec plus de méchanceté la pluie démentielle et l'orage éclatant de folie.

- « Bonsoir, Jacob. »

Je tressaillis et me levai d'un bond.

- « Merci Emily, merci Sam pour votre hospitalité, les remerciai-je avec franchise. Je ne saurais comment vous rendre la pareille.

- Mais le plaisir était pour nous ! Allez, va ! me salua Emily. »

Nous nous attardâmes pas plus chez les Uley et ni sous leur toiture, d'ailleurs. Sans même nous regarder – d'autant plus que la tempête devait brouiller la vue de Jacob – nous nous faufilâmes dans sa voiture, dont les phares étaient allumés. La nuit venait de tomber. Et sans même dire un mot, l'Indien prit immédiatement la route.

J'eus comme l'impression que le voyage durait une éternité jusqu'à chez lui. Et pour cause ! Nous avions quitté les limites de La Push et nous nous dirigions désormais vers Port Angeles. Je crus que ce fut enfin le bon moment pour rompre la glace.

- « Jacob ! Qu'est-ce que tu fous !? On va où, là ? »

Paniquée, je relevai la tête et nos regards s'accrochèrent. Pendant un instant, je crus que la trajectoire de la voiture allait dévier, mais il n'en fut rien. Jacob reprit bien vite le contrôle de la situation, regardant cette fois-ci devant lui, les essuie-glaces dansant devant ses yeux.

- « Je suis désolé, chuchota-t-il. »

Que racontait-il ? Y avait-il quelque chose qui ne tournait pas rond chez lui ? Ce n'était pas à lui d'être désolé !

- « Ah non ! Tu ne vas pas dire que c'est de ta faute, maintenant ! m'emportai-je virulemment. J'en ai marre que lorsqu'à chaque fois que je fais des erreurs, tout le monde prenne tout sur lui en m'innocentant ! Je ne suis plus une gamine ! Cela m'insupporte, surtout lorsqu'il s'agit de toi ! Je veux prendre conscience des responsabilités qui m'inculpent ! S'il te plaît, ne fais pas ça, surtout pas toi… C'est moi qui m'excuse. Je ne voulais pas te faire du mal… Je ne sais pas du tout ce qui m'a pris. »

Le niveau de ma voix baissait à chacun des mots prononcés, jusqu'à ce que le dernier s'éteigne.

- « Pardon. »

La voiture s'était désormais arrêtée, et malgré la pluie battante, je remarquai que nous étions garés sur le parking d'une boîte de nuit branchée de Port Angeles.

- « C'est ici que je voulais t'emmener pour ce soir, m'apprit-il, après un silence. Tu te souviens ? Un jour, tu m'avais dis que t'aimerais bien y aller. »

Je le regardai comme si un inconnu était me sauver après le vol d'un vulgaire sac à main.

- « Ecoute, faut pas que tu te tortures pour les choses du passé. D'accord ? Je te dis, ce week-end il n'y a que toi et moi. Bella n'est pas là. Bella n'existe plus à mes yeux. Je te le promets. »

Je ne respirais même plus. Je ne me souvenais pas lui avoir confié de telles choses… étais-ce pendant mon assaut ? Rassemblant mes esprits, je ne pus que lui offrir un rictus face à des paroles aussi niaises.

Tandis que visage se rapprochait dangereusement du mien, il me prit la main comme un trésor. Il colla alors son front brûlant contre le mien.

- « Je suis un parfait idiot, rigola-t-il. Je vais trop vite, sans doute. Alors je ne veux pas te précipiter. Pour autant… (Sa voix s'était radoucie).

- Qu'y a-t-il ? l'invitai-je à poursuivre, mon cœur cognant contre la poitrine.

- Non, rien… On va danser ? »

Chanson : I'm not Okay (I Promise) - My Chemical Romance