Auteur : Ruth Dedallime
Titre : La Rose d'Argent
Disclaimer : L'univers Harry Potter et ses personnages appartiennent exclusivement à J.K. Rowling.
Spoilers : Tome V
Rating : T

Résumé : Qui est la mystérieuse Rose d'Argent que le monde sorcier a semblé oublier depuis toutes ces années ? Severus Snape plonge dans ses souvenirs pour nous conter l'histoire de la plus inattendue des Slytherin.

Dédicace : J'ai écrite cette fic pour Catyline, alias Camille, ma béta-reader adorée, à l'occasion de son anniversaire, le 15 avril 2005. Je la remercie d'avoir accepté que je publie cette histoire qui lui appartient désormais et qui ne serait pas sans elle...

Olala, Je sais, ça a pris du temps... C'est que depuis le temps, elle mâture sacrément cette fic ! J'espère qu'elle va continuer à vous plaire.


La vie d'une Rose…

Severus contemplait distraitement l'horloge à eau. C'était un cadeau qu'il avait offert aux Longbottom, en ce lointain Noël 1978. Quelques mois après la venue des Lestrange. Snape l'avait vue pendant des années trôner sur la cheminée du salon d'Alice et Frank. Les gouttelettes cristallines jouaient dans l'espace, reflétaient la lumière et éclataient dans un tintement musical. Elles avaient redonné espoir et courage à ceux qui persistaient à lutter, malgré la constante augmentation du nombre de victimes, tant sorcières que moldues.

Et cela faisait maintenant quinze ans que cette pendule se trouvait dans les lugubres cachots du Maître de Potions d'Hogwarts. Pourtant, elle continuait à détonner bizarrement aux yeux de Snape. Ce n'était qu'un simple objet ; mais un objet d'emprunt, déplacé. Un objet qui n'aurait jamais dû atterrir en ces lieux. Pour autant, Snape ne pouvait se résoudre à la ranger au fond d'un placard. C'aurait été accepter l'échec ! Ses poings se crispèrent douloureusement.

Emprisonné dans sa délectation morbide, l'irascible professeur recommença à feuilleter son album. Il se l'imposait comme une punition. Pour ne jamais oublier ce qu'il avait perdu. Et plus la douleur étreignait son être, plus il se rejouissait de la sentir si vivace. Au hasard d'une page, une photographie attira son attention : Alice et lui-même. Il avait 16 ans. Il était en vacances. C'avait été les seules vacances qu'il ait jamais passé au Rosier Castle. Le père d'Alice se trouvait cet été là aux Etats-Unis pour affaires et Alice en avait profité pour inviter ses plus proches amis pour les vacances.
Severus venait de terminer sa cinquième année, tandis qu'Alice, elle, quittait définitivement Hogwarts pour l'Ecole Spéciale des Aurors. Sa dernière année avait été brillante : préfète-en-chef, un total exceptionnel de seize NEWTs, pratiques et théoriques, félicitations du ministère, recommandations multiples... Elle était restée, des années durant, la fierté de la maison de Salazar. L'alliance parfaite du pouvoir et du savoir. L'archétype de la réussite Slytherin. Sans cesse citée en exemple aux premières années.

Si la suprématie d'Alice sur l'ensemble des Slytherin n'avait jamais été contestée, elle avait néanmoins eu un concurrent serieux en la personne de Frank Longbottom. Elle avait cependant battu d'une courte tête les résultats brillants du Gryffindor, prefet-en-chef cette année-là. Longtemps, Severus avait cru qu'Alice et lui étaient juste rivaux. Mais les regards qu'ils échangeaient ne le trompaient plus. Même s'ils n'en avaient pas encore conscience, il y avait entre ces deux-là bien plus que de la simple compétition. Un Gryffindor, pourtant… Severus n'était pas sûr d'arriver à l'accepter.

Le professeur de Potions ferma les yeux : bien des choses l'avaient marqué au cours de ce mois de juillet. La demeure ancestrale des Rosier était l'une des plus magnifiques d'Angleterre : d'un style suffisamment sévère pour inspirer le respect, mais sans le coté lugubre du Manoir Malfoy. Les jardins étaient une merveille. On racontait que les Rosier possédaient les plus belles roseraies de Grande-Bretagne. D'un simple regard, Severus avait su que cette rumeur était fondée.
La première semaine, ils étaient accompagnés par Narcissa ; puis celle-ci était partie pour le Manoir Malfoy rejoindre son fiancé. Difficile de savoir ce que pensait réellement la future Mme Malfoy. Aimait-elle Lucius ? Avait-elle accepté les fiançailles par devoir ? Ou par indifférence ? Severus avait beau ausculter les photos, rien ne transparaissait derrière les sourires impersonnels et les gestes gracieux de la Slytherin. Alice n'était pas enchantée de cette... alliance. Comment appeler autrement un mariage arrangé ? De par son caractère passif, Narcissa n'avait pas cherché à s'y opposer. La Rose d'Argent, elle, refusait ce genre de fatalité. Et s'était bien jurée d'échapper au destin de son amie.

Mais plus que de la présence évanescente de Narcissa, Snape se souvenait d'Evan... Le frère aîné d'Alice. Severus l'avait à peine côtoyé, à Hogwarts. Trop d'années séparaient le tout jeune Slytherin du septième année. Evan était Prefet-en-chef, comme Alice après lui, mais bien que brillant, il avait moins frappé les mémoires que sa soeur. Cependant, à l'époque, il était déjà surnommé la Rose d'Acier. D'où cela venait-il ? Snape ne le savait pas exactement. Et les jeunes bizuths de la maison du serpent apprenaient vite à ne pas poser de questions trop personnelles à leurs aînés. Il était plus prudent d'observer les 'grands' de loin.

Au cours de l'été, Severus avait appris à connaître Evan et à l'apprécier. Il avait peu changé physiquement et restait le grand brun ténébreux dont le jeune Snape se souvenait. Mais il dégageait, quatre ans plus tard, une aura et une puissance dont peu de sorciers pouvaient se vanter. A sa sortie d'Hogwarts, il était parti étudier deux ans au fin fond de la Hongrie, dans une école spécialisée dans les maléfices et les envoûtements. Puis il avait parcouru l'Europe et une partie de l'Asie Centrale pour compléter ses connaissances en la matière. De retour en Angleterre, il ne souhaitait plus que profiter un peu de sa famille, au sein du calme de Rosier Castle.

Alice était très attachée à son frère ; elle lui vouait en outre une admiration sans bornes. Mais quand Evan rapportait quelqu'anecdote de ses voyages, elle ressentait toujours un pincement de jalousie. La Rose d'Acier, qui en avait bien conscience, avait toujours cru que sa soeur suivrait son exemple. Quelle n'avait pas été sa surprise d'apprendre l'admission prochaine d'Alice à l'Ecole Spéciale des Aurors ! Quelle mouche piquait donc sa petite soeur ?
Severus, lui, n'avait guère d'illusions sur les raisons profondes de cette soudaine vocation. Un certain Gryffindor comptait lui aussi le devenir. Bien sûr, cela n'expliquait pas tout, mais Snape pensait ne pas se tromper... La Slytherin aurait cependant préféré mourir sous la torture qu'admettre un quelconque penchant pour Longbottom.
L'idée fit grimacer Severus. La torture serait-elle donc toujours associée à la vie d'Alice ? Le professeur de Potions se demanda pourquoi il contemplait encore ces photos vides de sens. Il s'y attardait, pourtant. Un dernier cliché, où le frère et la sœur faisaient mine de se battre à coups de chaises volantes, le gardait captif. Leur bonne entente semblait parfaite. Qui aurait pu imaginer qu'à peine trois ans plus tard, ils deviendraient les plus féroces des adversaires ? Qui aurait pu imaginer que ces deux roses en arriveraient à se haïr autant ?


Severus les observe : Evan, carré dans un fauteuil monumental, ses longues jambes élégamment croisés ; Alice, perchée sur l'accoudoir, son bras nu négligemment appuyé au haut dossier du fauteuil. Le frère et la sœur se ressemblaient particulièrement, ce soir-là. Leurs chevelures brunes tombaient royalement sur leurs épaules et luisaient sous le rougeoiement des flammes. Ils portaient les mêmes robes noires, rebrodées de fins entrelacs en fils précieux, fermées à l'épaule par une broche ouvragée en forme de rose. Ils dégageaient l'un et l'autre la même sensualité et la même assurance. Toute la noblesse des Rosier. Severus a pleinement conscience de se trouver face à deux êtres exceptionnels.
Alice a relâché sa garde et daigne offrir un visage naturel et franc. Ce n'est pas un spectacle auquel Severus est habitué ! La Rose d'Argent y perd un peu de son charme Slytherin ; certes. Mais elle y gagne beaucoup en douceur. Evan, lui, garde son habituelle expression indéchiffrable ; mais sa décontraction n'est plus feinte, elle est bien réelle. Tout deux goûtent le calme et l'harmonie de cette paisible soirée, loin des intrigues slytherinesques et de la pression du monde extérieur. Severus se sent comme un témoin privilégié, autorisé à contempler cet instant de vie dépassionné.

D'un même mouvement fluide, le frère et la soeur se tournent vers le jeune homme ; mais seul Evan prend la parole :
« C'est nous que tu regardes, Severus Snape ? » dit-il d'une voix taquine.
Incapable de prononcer une parole, qui aurait fatalement rompu le charme, Severus ne peut que hocher la tête.
« Je ne nous savais pas si fascinants » remarque Alice, mais sans son acidité habituelle. « Tu fais dans l'anthropologie familiale maintenant, Sev ? » ajoute-t-elle avec une pointe d'amusement.
Elle fait un petit clin d'oeil complice à son ami, puis échange un léger sourire avec son frère. Ils se replongent dans leur méditation et le silence retombe bien vite sur la pièce.


Toutes les soirées n'avaient pas été pas aussi idylliques que celle-là. Alice souffrait du manque de reconnaissance d'Evan à son égard. Elle était une sorcière puissante et elle aurait voulu qu'il l'admette. Mais la Rose d'Acier continuait à la traiter en petite fille, douée certes, -après tout, c'était une Rosier- mais trop jeune encore pour prétendre au même pouvoir que lui. Alice, avec son féroce esprit de compétition, était sans cesse tiraillée entre son admiration sincère pour son frère et sa volonté farouche d'en découdre. Il existait entre eux une rivalité sous-jacente qui contrôlait chacun de leurs actes, leurs moindres pensées ou sautes d'humeur. Pour attirer l'attention d'Evan, la Rose d'Argent était capable de bien des choses. Utiliser Severus à cette fin ne lui causait pas le plus petit scrupule.


C'est ce qui s'est passé ce fameux jour. Presque sans préambule, Alice l'a défié en Potions. Lui, Severus Snape ! Le premier qui réussirait la difficile décoction de translucidité aurait le privilège d'ordonner ce qu'il voudrait au perdant. Severus n'est pas dupe des raisons profondes de la jeune fille. En espérant le battre dans sa matière forte, elle veut encore une fois prouver sa valeur à Evan. Severus est un vrai virtuose des potions. Ce n'est un secret pour personne et c'est d'ailleurs en ces termes qu'elle l'a présenté à son frère.

Severus n'aime pas être utilisé, il fronce les sourcils, pensant : "Ce que tu veux prouver à Evan ne me regarde pas ! …Je refuse de me faire manipuler, même par toi !"
Et pour la contrer, il énonce les difficultés matérielles :
« Et les ingrédients, tu vas les trouver où ? Sous le sabot d'un hippogriffe, peut-être ? » ironise-t-il, d'un ton grinçant.
« Pour qui nous prends-tu ? Nous avons des laboratoires sous le château et notre herboristerie est des mieux garnies ! » répond-t-elle, d'une voix tout aussi acerbe.
Severus contemple un instant Alice, sans répondre.
« Je sais que nous n'avons pas le même niveau... mais je sais que TU es tout à fait capable de ME donner du fil à retordre... » lance-t-elle comme dernière pique.
Les yeux de Severus s'étrécissent sous l'effet de la colère.
« Très bien ! Je relève le défi ! » acquiesce-t-il malgré ses résolutions précédentes.
Il emboîte le pas à Alice, bouillant intérieurement : "Tu m'as cherché, tu vas me trouver, Rose d'Argent !"
Puis la colère reflue lentement et Snape demande innocemment à sa camarade :
« Mais qui arbitrera le défi ? »
« Mon frère, bien sûr. Il connaît sûrement cette potion. »
Severus grimace un sourire. Il l'aurait parié !

Quelques minutes plus tard, ils se retrouvent dans les laboratoires de Rosier Castle. Alice a envoyé un elfe prévenir Evan qu'on avait besoin de lui de toute urgence. La Rose d'Acier arrive peu après, et il ne fait aucun commentaire pendant qu'Alice lui explique leur affaire.
« Bon » dit-il. « Je vais vérifier que le matériel mis à votre disposition est bien identique. Et je vous invite pendant ce temps -surtout toi Severus- à regarder attentivement les armoires à ingrédients. »
Severus le regarde étonné.
« Alice connait parfaitement le contenu des armoires et la place de chaque ingrédient, » explique Evan. « Tu serais désavantagé, si tu perdais du temps à chercher les bons produits... »

Severus hoche la tête et regarde attentivement l'emplacement de tous les composants de la potion dont il va avoir besoin. De toute évidence, Alice n'a pas menti quand elle avait parlé de la richesse et de la diversité de leur herboristerie. Evan le rappelle bientôt à l'ordre :
« Severus ? Tu es prêt ? »
Sans mot dire, le jeune Slytherin rejoint son chaudron, attendant le signal du départ.
« En cas de trous de mémoire, les grimoires sont à votre disposition, » dit encore Evan, en désignant une bibliothèque au fond de la salle.
Il ignore le reniflement de mépris de sa sœur et aussitôt, les deux concurrents se mettent à la tâche.

Trois heures plus tard, les potions sont terminées. Alice a fini une petite minute avant Snape, mais ce dernier est confiant. Sa potion est parfaite ; il est impossible d'obtenir un tel résultat en moins de temps. La Rose d'Argent a dû faire une erreur quelque part. C'est indubitable.
Evan appelle deux elfes de maisons et leur fait tester les deux essais. Les pauvres créatures glapissent de terreur en voyant leurs membres perdre en opacité. Snape les regarde, déconfit. Les effets de la potion d'Alice sont exactement ceux voulus. Ce n'est pas possible ! Il y a forcément une erreur quelque part.
« Le vainqueur est Alice ! » décrète Evan.
Il fait boire aux elfes un contre-effet basique et les renvoie aussitôt à la cuisine.
« Alors, mon petit Sev… Qu'est-ce que je vais bien pouvoir te demander ? » fait Alice d'une voix amusée.
« Comme si tu n'y avais pas déjà réfléchi ! … Avoue que tu as déjà une idée bien en tête ! » grogne Snape, mécontent de son échec.
« Pas le moins du monde… Disons que tu me devras une faveur ! »
Snape lui lance un regard noir. S'il y a bien quelque chose qu'il déteste, c'est se sentir redevable. Et Alice, qui le sait très bien, prend toujours un malin plaisir à le mettre dans ce genre de situations.

Severus quitte brusquement ses hôtes et se retranche dans un coin reculé des jardins. Il y relit inlassablement son grimoire, cherchant la cause de sa défaite. "Ma potion était parfaite... Je sais qu'elle était parfaite ! ... Et c'était au plus court ! Je le sais. J'en suis sûr... Alice a dû bâcler la sienne... Oui, à un moment ou un autre… Elle l'a forcément baclé ! ... Foi de Snape, je vais trouver la faille ! ... Voyons... Et si elle avait inversé le processus de coupe des amanites ? Non, absurde, ça lui aurait fait perdre du temps, plutôt que d'en gagner ... Ah, ça m'énerve ! … Tu t'en tireras pas comme ça, Alice Rosier ! …Peut-être en mettant les ailes de chauve-souris en… "

Il interrompt ses réflexions en entendant Evan s'approcher. Même si la Rose d'Acier a une démarche féline et quasi silencieuse, Snape le sent instinctivement. Sa longue fréquentation forcée des Slytherin lui a, depuis longtemps, appris à être sur ses gardes. Il ne lève même pas les yeux de son grimoire.
« Hey Rosier ! » lance-t-il avec une certaine mauvaise humeur.
« Snape, » répond simplement Evan.
« Qu'est-ce que tu veux ? »
« Te dire que ta potion était parfaite. »
Severus jette un coup d'oeil à son interlocuteur, puis se replonge dans son grimoire, en crachant d'un ton rogue :
« Tu ne m'apprends rien ! »
Evan sourit à la fierté de son cadet.
« Je t'ai bien observé tout au long du défi, Severus… Je ne prétends pas être un expert en matière de Potions, mais j'ai été impressionné. Ta maîtrise des dosages, ton habilité et ta précision, quelles que soient les conditions de travail, prouvent un vrai talent… Alice a été plus rapide, c'est vrai. Mais son résultat était loin d'avoir la qualité et la perfection du tien. »
« Mais c'est pourtant elle qui a gagné ! » fait Severus d'une voix rancunière.
« Ne prends pas mal le fait que je l'ai déclarée vainqueur. Dans un sens, elle l'était. Elle a obtenu la bonne potion dans un temps plus court que le tien. Même si ça ne s'est joué qu'à une minute... »
« Mais il y avait forcément un problème avec sa... » commence Snape.
« Je le sais parfaitement, » coupe Evan. « Mais le but du défi était de réaliser la décoction de Translucidité, pas de la faire la plus parfaitement possible. Alice et toi n'avez pas la même conception des potions. N'oublie pas qu'elle est une future Auror… Pour elle, une potion doit être avant tout efficace et vite prête. Toi… Si le Destin le veut, tu seras un Maître des Potions. Tu en as les capacités, et le goût profond. »
« Ah oui ? » fait Severus, encore méfiant.
Evan ne répond pas immédiatement, laissant son regard errer au loin.
« J'ai rencontré à Sophia, l'an passé, un grand Alchimiste. Je l'ai vu, grâce à ses potions, ensorceler l'esprit d'un homme et emprisonner ses sens… »
La Rose d'Acier s'interrompt et scrute Severus, puis il reprend lentement :
« Son talent, je le retrouve en toi, dans tes gestes mesurés, dans ton esprit rigoureux. Les potions t'ouvriront les portes du pouvoir. Tu sauras distiller la grandeur, mettre la gloire en bouteille et peut-être même enfermer la mort… dans un flacon. »

Il y a dans la voix d'Evan un étrange accent hypnotique. Severus le regarde, fasciné. La Rose d'Acier dégage maintenant une aura de puissance à couper le souffle et ses yeux sombres brillent d'une flamme exaltée. Le temps semble s'être arrêté. Snape ne peut détourner son regard de Rosier. Les quelques paroles prononcées tourbillonnent dans sa tête et se gravent pour toujours dans son esprit.
Mais tout ne dure qu'un instant.
« Alice est une fine rouée » reprend Evan d'une voix normale. « Elle a su trouver le seul endroit où elle pouvait gagner un peu de temps… Quelle opportuniste ! Elle ne supporte pas de perdre ; c'est certainement là que se trouve son talon d'Achille… J'ai peur qu'un jour, par obstination, ou inflexibilité, elle ne commette une erreur. »
« Je pensais au contraire que sa volonté était sa force ! » remarque Severus.
« A la fois sa force et sa faiblesse. Parfois, pour vaincre, il faut savoir s'incliner ; plier comme un roseau dans le vent plutôt que… »
« Que se briser comme un chêne ! » récite Severus. « Je ne savais pas que les fables d'Esope faisaient parties de tes lectures de chevet ! » ajoute-t-il d'une voix ironique.
Evan hausse les épaules et, ignorant la raillerie dans le ton de Snape, poursuit :
« Certaines lectures moldues sont pleines de philosophie et riches d'enseignements… »
« Donc, selon toi, la Rose d'Argent ressemblerait trop à un chêne ? » ré-attaque Severus.
« Crois-tu vraiment qu'elle accepterait un compromis qui lui sauverait la vie ? »
« Tu parles d'elle comme si elle était une tête brûlée de Gryffindor ! » répond-t-il dédaigneusement. « Les Slytherin ne se soucient que de réussite et l'Honneur n'a jamais véritablement fait partie de nos valeurs, que je sache. »
Evan l'interrompt d'un geste de la main.
« Certes, certes. Mais Alice… Elle est si fière… Trop, sûrement... Enfin, nous verrons bien quels seront ses choix le moment venu… » murmure-t-il en s'éloignant.

Severus le regarde partir. Evan s'inquiétait pour sa sœur, cela ne faisait aucun doute. Mais d'un autre coté, il semblait également s'en défier. Alice était-elle une menace pour lui ? Ou avait-il tracé un chemin qu'elle se refusait à suivre ? … Et lui-même, allait-il suivre cette voie entraperçue, à peine dévoilée par les paroles d'Evan ?


Aujourd'hui encore, les paroles de la Rose d'Acier hantaient le Maître de Potions. Et chaque année, il s'obstinait à les répéter aux nouvelles générations de sorciers qui arrivaient à Hogwarts, espérant de l'un d'eux qu'il en comprendrait le sens.

Severus tourna encore quelques pages de son album. Les mois défilèrent sous ses yeux. Alice avait changé. Les photos montraient une jeune fille au front chargé de soucis et d'inquiétudes. Ses yeux ne riaient plus de la même façon ; ces clichés étaient différents de ceux de l'époque de Hogwarts. Severus avait détesté sa scolarité ; Alice, elle, avait détesté sa formation d'Auror. Tous les jours, les professeurs et les étudiants lui reprochaient son appartenance à la maison Slytherin. La même que "Vous-savez-qui" ! "Vous êtes sûrs qu'il est raisonnable d'enseigner nos techniques à une fille qui deviendra peut-être Mangemort ?" ; "Vous savez qu'Evan Rosier a étudié les Arts Noirs en Hongrie ? Allez savoir ce qu'il a enseigné à sa sœur…" Aurait-elle été à Durmstrang qu'on ne l'aurait pas traitée de pire façon. Et pourtant, elle était la meilleure élève, la recrue la plus prometteuse.

Heureusement, il y avait Longbottom. C'était à cette époque que Snape avait commencé à avoir de l'estime pour lui. Sans se préoccuper de l'avis des professeurs, de ses amis, ni même de sa propre famille, Frank s'était tenu aux cotés de la Slytherin. Et plus les mises en garde pleuvaient, plus il se rapprochait de la Rose d'Argent. Ce que ces Gryffindor pouvaient être têtus, quand ils s'y mettaient !
Longbottom n'étant pas mal de sa personne, Alice lui avait tout d'abord offert une courte aventure, sans lendemain. Mais contrairement à ce qu'elle escomptait, il n'avait pas voulu s'en contenter. Non pas qu'il harcelait la jeune fille de ses assiduités ; mais il restait en sa compagnie. Comme un... ami ? La jeune fille ne comprenait pas ce que lui voulait exactement Longbottom. Les fidélités et amitiés éternelles que se vouaient les Gryffindor, comme leur refus profond de l'injustice, lui passaient largement au-dessus de la tête.
Alice avait alors soigneusement observé le jeune homme, cherchant en vain quelques indices sur ses motivations profondes. Frank avait certainement une idée derrière la tête, pour agir avec autant d'opiniâtreté. Que gagnait-il, pourtant, hormis des sarcasmes ? Que se passait-il donc ? Snape sentait le trouble de la jeune fille augmenter à chacune de ses lettres.

Et puis, Severus avait constaté que la Rose d'Argent se confiait de moins en moins à lui, que ses missives s'espaçaient de plus en plus. C'était dans l'ordre naturel des choses, bien entendu ; mais il avait cru avoir davantage d'importance aux yeux d'Alice. "Cesse de t'illusionner…" se disait-il. "Elle a sa propre vie et aucune place n'y est prévue pour toi !" Depuis qu'elle avait quitté Hogwarts, Severus devait souvent se faire violence pour éviter l'auto-apitoiement abusif. "Allons ! Tu n'as pas besoin d'un ange gardien et tu ne dois plus compter que sur toi-même… C'est ce qu'elle voudrait !"
A tout prendre, mieux valait que le choix d'Alice se portât sur Longbottom, plutôt que sur un crétin de Hufflepuff ou un sadique de Slytherin. Snape avait suffisamment souffert sous la dictature de ces raclures de Mulciber et de Nott... Mais quand même, c'était un Gryffindor… auquel il était impossible de reprocher quoi que ce soit ! … Ce qu'il pouvait être énervant !

Severus sortit de l'album une photo prise sur le Chemin de Traverse. Elle montrait Alice et Frank se disputant avec animation, chez "Fleury and Bott", autour d'un livre de Défense contre les Arts Noirs. Dissimulé derrière un volumineux grimoire de Potions, Severus n'avait rien perdu de l'échange. Il pouvait presque encore entendre la discussion, le ton irrité de Frank et celui, désinvolte, d'Alice.


« Tu ne vas pas recommencer ? » lance Frank, excédé.
« Ce livre n'est qu'un tissu d'âneries, Longbottom, et tu le sais... » réplique Alice, presque amusée.
« Et tu vas aussi prétendre que Narkotic n'est qu'un niffleur en bas âge pour nous avoir conseillé cet ouvrage… » insinue Frank.
« C'est toi qui l'a dit ! » remarque Alice d'un ton ironique.
« Si le livre fait partie du programme, c'est que son contenu a forcément quelque chose de pertinent. »
« Ecoute Frank, j'ai des connaissances en magie noire que Narkotic n'aura jamais. Je suis donc plus à même de juger du contenu de ce livre que lui ! »
Longbottom pousse un gros soupir :
« Et qu'as-tu l'intention de faire au juste ? Te mettre Narkotic à dos en lui disant que ce livre ne vaut pas un veracrasse et qu'il n'a pas le huitième de tes connaissances ? »
Frank a vraiment l'air préoccupé. Il faut bien reconnaître qu'Alice est la bête noire de tous les professeurs et qu'elle ne fait pas grand chose pour changer cela.

« Tiens, tiens… Longbottom et Rosier » retentit une voix froide, non loin d'eux.
Alice se retourne et offre au nouveau-venu son plus superbe sourire de pitié condescendante, made in Slytherin. Le visage de Frank se ferme et perd instantanément son air amical.
« Dawlish… » fait Alice d'une voix mielleuse, en lui tendant la main.
Le dénommé Dawlish, un de leurs condisciples de l'Ecole des Aurors, regarde la main tendue avec une moue méprisante.
« Tu ne t'attends quand même pas, Rosier, à ce que je salue une Mangemort… » crache-t-il.
Longbottom serre si fort les poings que ses jointures blanchissent. Il esquisse un geste pour saisir sa baguette, mais la flamme claire qui brille dans les yeux d'Alice le dissuade d'intervenir. Snape hoche imperceptiblement la tête. Alice n'aurait pas apprécié son intervention. Elle aime régler ses comptes elle-même et gare à celui qui s'interposerait ! Sentant que quelque chose se prépare, Severus sort son appareil photo.
Le sourire de la Slytherin s'approfondit et elle a un rire aussi joyeux que soudain :
« Fais-moi plaisir, Dawlish… »
Immédiatement et à la surprise générale, ce dernier pose un genou à terre et baise avec adoration la main de la jeune femme.
« Photo, Sev ! » crie-t-elle.
« C'est fait » répond le Slytherin d'une voix plus réjouie que d'habitude.
Le futur Auror bondit brusquement sur ses pieds et hurle à Alice :
« C'était un Impérium ! Tu as utilisé l'Impérium sur moi, espèce de… »
« Tu m'insultes ? »
La voix d'Alice est à glacer le sang et le jeune homme recule d'un pas.
« Tu as utilisé l'Impérium sur moi ! » répète-t-il, malgré tout.
« Tu n'imagines quand même pas que je te ferais cet honneur, » répond tranquillement Alice. « C'est sur moi-même que j'ai lancé un sort ! »
Elle sort sa baguette de sa manche et d'un geste souple enchante le livre que Frank tient encore en main :
« Invenio effets opposés »
Le grimoire se feuillete sous l'action de la magie et s'ouvre sur la page 459 intitulée "Les sorts des effets opposés : Contrario et Antalgos "
« Le sort de Contrario ou sort des contraires permet d'obtenir le résultat opposé à celui souhaité. Le sort Antalgos ou sort des antagonismes est un sort d'illusion qui vous fait passer un court instant pour l'opposé de ce que vous êtes pour votre adversaire... » récite la Rose d'Argent d'un ton méprisant. « Et dire qu'un jour, ça se prétendra Auror ! »

Frank referme brusquement le grimoire, faisant sursauter tout le monde.
« Alors, tu oses encore soutenir que ce livre n'est qu'un "tissu d'âneries" ? » lance-t-il à la jeune fille.
« Frank, le fait que je connaisse son contenu ne garantit en rien la qualité de l'ouvrage… »
« N'empêche que tu l'as déjà lu et le jour où tu perdras ton temps à lire un "tissu d'âneries", tu m'appelleras ! » fait Frank d'un ton goguenard.
« Je n'ai jamais dit que je l'avais lu ! » sourit la Slytherin.
« Quelle mauvaise foi ! Comment pourrais-tu le réciter sans l'avoir lu ? »
La discussion a repris de plus belle. Alice et Frank ne se soucient déjà plus de Dawlish, qui les dévisage avec un regard de haine et de crainte mêlées. Il finit par s'éloigner sous l'œil dédaigneux de Snape. « Toi, je te garantis que tu n'oublieras pas cette scène de sitôt » pense Severus cruellement.

En effet, dès le lendemain, circulait une bien étrange photo dans toute l'école des Aurors. On y voyait Dawlish se jetant aux pieds d'Alice pour lui baiser respectueusement la main sous les yeux ahuris de Longbottom. Dawlish avait beau clamer partout qu'il n'avait pas été maître de ses réactions, il était discrédité auprès de tous ses amis. Rien cependant ne pouvait être imputé à Alice : son innocence était largement prouvée sur le cliché, qui la montrait se jetant discrètement un sort. Elle avait fort habilement utilisé le concept des effets opposés. C'était un stratagème parfait, une plaisanterie qui semblait presque innocente et anodine. Et pourtant, un plan digne de la Slytherin que demeurait Alice, au grand dam de toute l'Ecole des Aurors.


Et voilà ! Deuxième chapitre achevée. La suite dès que possible.

Je vous embrasse

Ruth (qui erre dans les dédales de Rosier Castle)