3.
Soucieuse, Karémyne observa un long moment son fils.
- Ca va aller, Aldie ? Entre ton boulot, ton propre accident, l'état de Sky et devoir s'occuper de sa famille, tu vas tenir le coup ?
- Il le faudra bien, remarqua Aldéran. Et puis, vu que ma vie privée se résume au mot « néant », être auprès de Delly et de ses filles me fait du bien… Mais c'est vrai que quand je peux enfin me coucher, je n'ai pas à chercher le sommeil, je sombre aussitôt ! Désolé de ne toujours pas avoir de bonnes nouvelles de Sky à transmettre…
- Si seulement ton père ou moins pouvions nous libérer… Mais je dois finaliser la fusion, la signature est imminente et la Presse assiège nos hôtels. Quant à ton père, il est allé inspecter minutieusement, avec Toshiro, les vaisseaux de la Flotte afin que les contrats soient partagés au mieux des compétences de Gorend et de Skendromme Industry… Même de façon optimiste, on ne saura pas revenir avant encore trois à quatre semaines !
- Quel retard… Delly aurait tellement besoin de soutien. Et avec toutes nos alertes de dernière minute, après être passé à la
Clinique, je rentre très tard presque tous les jours ces derniers temps.
- Je donnerais mon fauteuil de big boss pour être auprès de vous ! lança Karémyne. Je m'inquiète tellement, pour vous tous.
Elle se mordit la lèvre inférieure.
- Quand vont-ils le réopérer ?
- Demain après-midi. Les hématomes à son dos se sont résorbés et ont enfin cessé de faire pression sur sa colonne vertébrale. Et ils vont pouvoir s'occuper des lésions que ces hématomes dissimulaient jusque là !
- Et…
- Non, il n'est pas du tout certain que cela lui permette de remarcher. Ils ne veulent absolument pas se prononcer, dans un sens, ou dans l'autre. Enfin, si ça réussit, il va peut-être enfin se réveiller !
- Avec le décalage des fuseaux horaires, ce sera la pleine nuit pour ton père et moi, mais tu nous appelles immédiatement.
- Bien sûr, maman ! Je crois que, pour une fois, j'ai hâte que vous reveniez…
- Tout la pression te retombe dessus, j'imagine que cela ne doit pas être aisé pour toi de gérer tout cela. Sans compter ta propre inquiétude pour ton aîné ! Je t'assure qu'à l'instant où on en aura fini, nous revenons au plus vite.
- Merci.
- Ca va être de la réunion, je te laisse, mon grand chéri. Je t'aime.
- Moi aussi, maman.
La communication terminée, Aldéran demeura un long moment
devant l'écran vide de son ordinateur.
« Ca ne fait que trois semaines et je suis sur les genoux… Dire que l'entraînement était sensé me donner une parfaite condition physique ! Bon, c'est vrai que les trois jours de survie étaient éreintants – c'est leur but – mais ça fait vraiment beaucoup de choses en même temps. Ce serait bien si je pouvais avoir une nuit de plus de cinq heures de sommeil ! ».
A la fin des heures de service, quittant le Bureau à une heure décente. Son sac dans le coffre, Torko sur la banquette arrière, il partit pour sa seconde visite quotidienne à la Clinique Sperdon.
4.
Yélyne présenta à Aldéran l'assortiment de viennoiseries qu'elle avait achetées sur son trajet, afin qu'il choisisse, Kaéryane chargée d'apporter les cafés à ses partenaires.
- Tu es sûr de ne pas vouloir prendre toute ta journée de congé ? glissa Soreyn qui, vu son jeune âge, était le plus proche du Lieutenant-Colonel dirigeant l'Unité Anaconda.
- Inutile, l'intervention n'a lieu qu'en début d'après-midi, pour se terminer avant la soirée. A quoi bon que je tourne comme un lion en cage, avec Delly qui serait prostrée dans son fauteuil et muette ! siffla Aldéran.
- Elle va mal à ce point ?
- L'accident de Sky, son état, ça l'a complètement foudroyée.
Et, sans ses filles, elle achèverait de se laisser aller… Heureusement que Saréale Chyme a repris le Labo, car là, il n'y a plus personne à la barre ! Delly reste la plupart du temps dans un fauteuil ou un autre, ou dans sa chambre. Elle ne dit plus grand-chose et parfois j'ai l'impression qu'elle ne m'entend même pas quand je lui parle !
- A ce point ? Oui, la dépression n'est pas loin, si ton frère ne se réveille pas après cette opération… Et toi, tu as une mine épouvantable !
- Quand c'est ta propre vie qui part à vau-l'eau, c'est déjà pénible. Mais c'est pire encore quand il s'agit de celle de ceux que tu aimes par-dessus tout ! Je ne peux rien faire pour la détresse de ma belle-sœur tout comme mes parents ne peuvent rien pour la mienne. Mes grands-parents ont été bouleversés et ils vivent tout cela très mal aussi ! De l'extérieur, on pouvait sembler soudés, mais il a suffit d'un rien pour que tout vole en éclats, que chacun se referme sur sa propre souffrance.
- Je crois que tu pessimises un peu trop. Tu as pris ta belle-sœur et ses enfants en charge ! C'est toi qui as repris la direction de la famille en l'absence de ton père.
Aldéran haussa les épaules, son visage se durcissant et ses prunelles bleu marine étincelant.
- Il a toujours été absent ! aboya-t-il. Ce n'est pas en tissant quelque fils avec moi ces dernières années que nous allons nous tomber dans les bras l'un de l'autre… C'est lui qui aurait dû être là, abandonnant cette fichue inspection de vaisseaux pour laquelle seul Toshiro aurait suffi ! Il nous abandonne, encore, pour changer. Et, là, je ne reprends nullement au pied levé la direction de la famille, je ne fais que ce que je dois, pour la famille de mon frère et lui ! N'importe qui en cette situation ferait de même.
- Aldie, il ne t'est pas venu à l'esprit que s'il n'accourrait pas, c'est parce qu'il te faisait suffisamment confiance, qu'il te pensait assez fort pour résister ? ! Tu n'es pas le premier venu bien que le stress du boulot te fragilise plus qu'un autre face à une situation aussi dramatique…
- Mon frère va s'en sortir ! hurla presque Aldéran. Il n'y a pas de drame, juste d'un accident technique… Et il était au mauvais endroit au mauvais moment ! Il se remettra, un point c'est tout et je ne permets à personne d'en douter !
Et constatant que son inévitable éclat avait fait se tourner plus d'une tête, Aldéran fit mine de s'intéresser à la messagerie de son ordinateur, mettant ainsi fin à la tentative de soutien amicale.
- Oh, suffit, Mel, je me suis juste emporté ! Si tu dois convoquer dans ton bureau chaque agent qui hausse le ton…
- Tu sais très bien qu'il ne s'agit pas que d'un simple mot plus haut que l'autre, rétorqua sèchement Melgon. Et là, je te parle en tant que ton Colonel. Nous savons tous que tu es soumis à rude épreuve et qu'en dépit de ta résistance, tu es rudement éprouvé, et il ne s'agit pas que du physique… C'est compréhensible. Mais, là, tu atteins un point d'instabilité qui me préoccupe, je ne peux plus te le cacher ! Que l'état de santé de ton frère te mine, d'accord, mais pas que cela influe sur tes nerfs au point que tu hurles sur un membre de ton Unité !
- Ce n'était qu'un incident. C'est un jour vraiment particulier…
- … Un jour où tu n'aurais pas dû être là ! rétorqua Melgon. Il ne m'est pas possible de te laisser mener l'Unité en étant presque à deux doigts de la crise de nerfs ! Tu les exposes tous à plus de danger encore, je ne peux le tolérer. Je te mets en congé forcé, Lieutenant-Colonel. Ne reviens qu'après l'intervention de ton grand frère et ses résultats.
- L'Unité…
- Elle peut se passer de toi. Elle devra juste ne pas se rendre sur les situations de Codes 5 à 7, j'y veillerai !
Aldéran soupira, reposant la tasse de café froid qu'il s'était contenté de faire tourner entre ses mains.
- Colonel, si je ne m'occupe pas l'esprit…
- Vas au cinéma, fais-toi un resto, dragues une fille, que sais-je ! ? Mais tu es dans un état émotionnel qui ne me permet pas de…
- Fais-moi confiance. Je ne me donnerai plus en spectacle, je t'en donne ma parole. Il n'y a que l'adrénaline que me procure le boulot qui surpasse mes inquiétudes !
Le Colonel du AZ-37 réfléchit quelques instants.
- Tu peux retourner sur le plateau, qu'il y aie une alerte ou non. Mais, je demande à Yélyne de te surveiller de près et je lui donne le pouvoir de t'écarter du commandement si tu pars à nouveau en vrille. C'est cela ou tu rentres auprès de ta belle-sœur !
- D'accord, accepta Aldéran, penaud.
Aldéran et Yélyne échangèrent en regard en descendant du Van d'Intervention avant qu'il ne refasse le résumé de la situation sur laquelle ils devaient agir.
- On a une mère ayant enlevé son fils à la sortie de l'école, alors que le père en a la garde exclusive, jeta le jeune homme. Il est exclu d'abattre cette dame, évidemment, mais il faut récupérer l'enfant pour le rendre au parent qui l'élève. Yélyne, Soreyn, vous partez pour un assaut traditionnel avec le Bélier de poing. Kaéryane, vous demeurez en appui.
- Et toi ? s'enquit Yélyne.
- Je vais me poster en sniper.
Yélyne saisit son bras.
- Tu ne vas pas… ?
- Je vais juste vous donner la diversion nécessaire pour intervenir, sourit Aldéran. Rassures-toi, je ne m'en prends pas aux mères de famille ! Mettez-vous en place.
Et lui obéissant, les membres de l'Unité prirent leurs positions.
Après la pause déjeuner, où il n'avait avalé que trois feuilles et un demi œuf de sa salade composée, Aldéran avait presque fui le Bureau qui lui pesait alors pour se rendre à la Clinique Sperdon.
- Aldie…
- Je suis là, Delly.
- Sky ?
- J'ai vu la Chirurgienne Nuyark, il est parti en Chirurgie juste après mon arrivée. Nous allons attendre, ensemble.
- Je n'en peux plus, Aldéran. Je n'en supporterai pas davantage…
- Si, pour ton mari et vos filles, assura le jeune homme. Tu n'es pas seule !
- Merci.
Et la jeune femme s'étant blottie contre lui, Aldéran se décomposa légèrement.
« Mais qui sera là pour moi… Personne… C'est ainsi… Je n'ai pas droit même à un bonheur familial… ».
Et sous son poing serré, il écrasa une larme, totalement épuisé.
