5.
A La Bannière de la Liberté, servi de plusieurs verres réconfortants offerts par Doc et d'autres anciens de l'Arcadia, Aldéran s'était senti un peu mieux.
De sa poche, il avait sorti deux écrins plats, en avait ouvert un et Doc avait allongé le cou pour en voir le contenu.
- C'est pour qui, cette breloque ? questionna-t-il.
- Un cadeau que l'on m'a fait. Une adolescence assez collante mais qui me distrait. Ceci est le piercing pour le nombril, répondit le jeune homme en remplaçant celui qu'il portait.
- Et l'autre écrin… Encore une breloque, mais tu n'as qu'un nombril, et pas les oreilles percées, que je sache !
- On peut se faire percer à tant d'endroits, rit franchement Aldéran. Celui-là est pour la langue, ajouta-t-il en s'éclipsant un instant pour aller placer son petit bijou.
Aldéran avait joué les prolongations et le bar était à présent quasi vide.
Dans le coin salon, l'endroit le plus sombre de la salle, la fenêtre la plus proche occultée, Mi-Kun sur les genoux, il était plutôt demeuré silencieux et Doc s'était bien gardé de le déranger, se contentant de remplir son verre.
- Tu es sûr que tu sauras rentrer, sans encombres ? ne put-il cependant s'empêcher de glisser après un moment.
- La route est gravée dans mon esprit, ne t'inquiète pas, je pilote au radar dans les brumes de tes boissons avec maestria !
- J'espère. Un accident de voiture par mois suffit largement. Et ton frère ? s'enquit-il, le sentant plus détendu.
- On ne peut pas dire qu'il soit ravi d'avoir repris contact avec la réalité, grogna le jeune homme qui, de fait, s'était aussitôt rembruni. Avec tous les médocs, il plane pas mal, mais il se rend compte de son état… C'est vrai aussi que le constat n'est pas brillant… Les blessures sont multiples, sérieuses, aucune position ne le soulage vraiment des douleurs et bien qu'elles évoluent de façon favorable, la grande interrogation demeure… Si son dos lui fait vivre un martyr, il est encore bien plus anéanti par le fait qu'il n'a aucune sensation sous la taille…
- Que dit la Chirurgienne et ceux chargés de sa rééducation ?
- Il faut attendre.
- Je me doutais que ce serait ce tableau, soupira le vieux médecin. Enfin, Skyrone est en de bonnes mains, et le pire est heureusement derrière lui !
- C'est un point de vue… Ce n'est pas le sien !
Doc fit alors la grimace, comprenant pourquoi son aîné conscient depuis une petite semaine, Aldéran était plus mal en point que jamais ! Préférant ne plus avoir un mot malheureux, il se contenta de poser sa main sur l'épaule du jeune homme.
- Sky qui a toujours été le plus raisonnable de la famille aurait dû rejeter catégoriquement cette perspective du handicap, même temporaire… reprit Aldéran. J'étais d'ailleurs certain que cela aurait été sa réaction, une fois qu'il aurait su… Que dès lors, il se serait battu bec et ongles pour retrouver sa motricité.
- Ce que tu m'apprends implique donc…
- Dire que je croyais Delly abattue… Sky est résigné, Doc ! Je sais qu'il n'a pour ainsi aucune force, mais il n'en utilise aucune pour aider tous ceux qui s'occupent de lui. Il a accepté l'idée de ne plus pouvoir marcher et l'une des rares choses qu'il ait dites, à Delly et moi, c'est d'aménager La Roseraie pour le jour où il sortirait de la Clinique ! Et, le reste du temps, il reste sur son lit, le regard dans le vague, dans un état second quasi. Enfin, peut-être que lorsqu'il retrouvera un peu d'énergie, il récupérera aussi du moral et se reprendra en main… Mais ça n'en prend vraiment pas le chemin !
- Un peu de patience, Aldie, tenta de temporiser Doc. Ton frère s'est à peine réveillé, après tous ces traumatismes, ces opérations, je ne suis pas sûr qu'il réalise vraiment…
- Je voudrais avoir cette illusion, mais je t'assure, Doc, qu'il était parfaitement conscient et réalisait tout autant quand la Professeur Nuyark lui a expliqué les conséquences de l'explosion dans le Labo ! Bon, c'est vrai qu'après il a un peu replongé dans le gaz, mais quand il émerge il a discours cohérent… et totalement négatif !
- Je comprends que tu sois plus éreinté que jamais, Aldéran. Loin de te décharger de ces tensions, de ces tâches, de ces fatigues, le réveil de ton aîné n'a fait que les alourdir et les prolonger.
- Je n'avais pas envisagé un instant que celui que j'aurais le plus à soutenir, serait mon frère !
Il se leva, en équilibre assez instable.
- Je dois rentrer. Il faut encore que j'établisse la liste de courses pour l'Aide Ménagère qui seconde Delly à temps plein puisqu'elle passe presque tout son temps auprès de son mari. Et Torko attend sa dernière sortie. Je ne suis pas encore près de voir mon lit.
- A bientôt, Aldie et sache que la porte t'est grande ouverte !
- Je sais. Merci.
- Sur le seuil de son bar, Doc suivit du regard le tout-terrain couleur d'émeraude rapidement englouti dans le noir de la rue quasi dépourvue d'éclairage.
« Tu n'es pas sorti de l'auberge, mon pauvre petit. Hé oui, c'est à toi de tenir les tiens à bout de bras. Courage ! ».
6.
Les balles sifflant, Aldéran replongea derrière le comptoir alors que les dernières vitrines explosaient, le couvrant de débris.
- Darys, il faut absolument que tu nous libères un passage. Nos revolvers ne font pas le poids face à leurs pistolets-mitrailleurs ! Soreyn, on doit arriver à les contourner pour avoir un meilleur angle de tir.
- Impossible, je suis complètement coincé ici, ces deux-là croisent leurs tirs, je n'ai pas intérêt à montrer le bout de mon nez !
- Bon, je vais essayer alors. Darys va avoir besoin d'un moment pour pouvoir envoyer les bombes aveuglantes. C'est sûr que plus
personne n'en a ? insista Aldéran.
- On les a toutes utilisées pour forcer le passage à l'entrée… avant de nous faire piéger !
Aldéran abaissa la visière de son casque, le filtre spécial lui donnant une parfaitement vision des lieux, même quand les bombes aveuglantes exploseraient !
Se déplaçant centimètre par centimètre, tâchant de ne pas produire le moindre son, il quitta son abri, apercevant deux des cinq malfrats à quelques mètres.
- Soreyn, Kaéryane, j'ai besoin d'une diversion, chuchota-t-il encore dans son oreillette.
- Je suis prêt, annonça pour sa part Darys. Ne bougez plus, je vais envoyer les bombes.
Figé sur place par l'aveuglante lueur, ceux qui avaient attaqué la bijouterie furent incapables de réagir à nouveau – les vitrines explosées et le mobilier trop détruit que pour fournir une protection - face aux membres de l'Unité Anaconda !
Son adversaire – le dernier de la bande non maîtrisé - aussi vif que lui au corps à corps, Aldéran avait le plus grand mal à prendre l'ascendant et à l'immobiliser.
Agacé, s'étant pris en sus quelques mauvais coups, le jeune homme rugit et du bout des doigts, il frappa le braqueur en quatre points du corps, le quatrième le touchant à la cuisse, le faisant s'effondrer, presque paralysé, gémissant.
- Comme si tu pouvais réellement penser un instant que j'allais te permettre de te laisser avoir le dessus sur moi, siffla-t-il tandis que Soreyn lui passait les menottes et lui énonçait ses droits.
Ses lèvres ayant enfin cessé de saigner, Yélyne ayant posé un pansement sur son arcade sourcilière éclatée, Aldéran sentit que son cœur commençait à retrouver un rythme normal.
- Cette tactique… glissa Soreyn. Je ne l'avais vue que dans des fictions !
- Les Points de Pression ? C'est une technique vieille comme le monde ! rétorqua Aldéran.
- Impressionnant…
- Non pas tant que ça, une fois que tu maîtrise, assura encore Aldéran en remontant dans le Van.
Il prit place dans un des fauteuils, celui de Melgon et cela lui faisait toujours bizarre, et commença à rédiger à chaud son rapport d'intervention, ravi que l'attention des membres de l'Unité se soit détournée de lui.
« Comment ai-je pu le neutraliser… Je n'ai jamais appris les Points de Pression, au Camp Militaire du SIGiP, ou ailleurs… Kwendel, ne me dis pas que tu es toujours là ? ! ».
Cela avait été avec des pieds de plomb qu'Aldéran, une fois son service terminé, s'était rendu à la Clinique Sperdon.
Skyrone était évidemment toujours aux soins intensifs et ses journées se passaient entre sa chambre, les soins et ceux qui devaient être prodigués dans les salles appropriées.
- Salut Sky, j'ai apporté tout ce que tu as demandé, mais je doute que tu puisses utiliser quoi que ce soit avec ton bras doublement fracturé…
- Tu ne crois tout de même pas que je vais rester sur ce lit ou dans la chaise roulante à regarder le plafond ou les murs ! Et il y a peut-être sept cent chaînes de télévision, mais ça ne m'intéresse pas ! aboya Skyrone.
- De toute façon, tu dois te reposer, répondit posément son cadet.
- Je dors près de dix-huit heures par jour, c'est bien suffisant.
- C'est précisément ce qu'il te faut, ne fait donc pas ta mauvaise tête.
- Tu es mal placé pour te plaindre de mon irritation, tu t'es toujours comporté ainsi, depuis ta tendre enfance.
- Voilà pourquoi je parle en toute connaissance de cause ! objecta Aldéran qui sentait la moutarde lui monter au nez.
S'obligeant à demeurer calme, il préféra également ne pas commenter l'apparence de son aîné, tenant de la momie, amaigri, les joues très creuses et les jambes désespérément inerte sous la couverture.
- Delly et moi avons été voir vos filles le week-end dernier. Tu leur manque. On leur a dit que tu avais eu un accident, mais sans rentrer dans les détails. Valysse le prend un peu mal mais s'occupe beaucoup de Lyavine.
- Elles aussi t'en voudront pour ce mensonge. Comme si depuis tout ce temps, tu ne savais pas qu'il te fallait éviter les embrouilles… Décidément, tu ne seras jamais adulte !
- Et toi, arrête de t'agiter. Repose-toi avant les prochains soins et l'arrivée de Delly.
- Je ne suis vraiment bon qu'à cela, céda Skyrone qui était devenu très pâle, les mains un peu tremblantes de faiblesse.
Son aîné ayant quasi instantanément sombré dans un profond sommeil, Aldéran veilla.
Revenant à son véhicule où Torko s'agita de plaisir en revoyant son maître, Aldéran se mit au volant mais ne démarra pas de suite.
« Oh Sky, tu es exaspérant… Mais comment t'en vouloir puisque tu l'as rappelé : je me suis comporté ainsi depuis que je sais m'exprimer à peu près correctement ! Ce que tu as dû endurer, année après année… Il n'est que temps que je paye ma dette, un peu, en faisant en sorte que tu retrouves ta famille quand tu iras mieux. Et, Sky, je peux t'assurer que tu remarcheras, j'en fais le serment, et ce même si je dois te botter le cul pour ça ! ».
