8.
- Comment ça, vous en avez encore pour des semaines ? glapit Aldéran qui avait brusquement pâli.
- Je suis désolée, mon grand, mais on rencontre des tas de complications… s'excusa Karémyne. C'est une épouvantable guerre juridique et les avocats de la Flotte rechignent sur chacun des accords passés entre Gorend et nous ! Dankest m'avait prévenue qu'il s'agissait d'un « ménage à trois ». J'ai cru qu'il exagérait, il n'en est rien ! Nous devons donc attendre qu'elle adhère à chacun des points du contrat avant de pouvoir en venir aux signatures. Ca peut prendre des semaines comme quelques jours, bien que je mise plus sur les semaines. Nous sommes donc coincés ici.
Aldéran soupira.
- C'est bien noté. Pourtant, un peu d'aide aurait été la bienvenue pour secouer ce légume de Sky !
- Quoi, il y a eu du nouveau au Centre de Rééducation ? tressaillit sa mère.
- Non, justement, grinça le jeune homme. Il se laisse porter par les événements, ne fait pas un effort de plus qu'on ne lui demande. Ce n'est vraiment pas ainsi qu'il va retrouver des sensations dans les jambes !
- Tu ne peux pas non plus le planter au milieu d'une pièce et attendre qu'il en sorte par ses propres moyens, objecta Karémyne.
- Pourquoi pas ? Il n'y a qu'en l'obligeant à se dépasser qu'on obtiendra des résultats car là, il stagne.
- Laisse les kinés et autres professionnels en juger, remarqua-t-elle doucement. Ils savent bien mieux ce qu'ils doivent faire avec ton frère, en fonction de son état physique !
- C'est d'abord dans sa tête, grommela Aldéran. Quand on nous conditionnait, au Camp Militaire, les Formateurs n'arrêtaient pas de nous répéter que tout était dans le mental ! Et c'est ce que Skyrone n'a pas !
- Tu n'as sans doute pas tout à fait tort sur ce point, admit sa mère. Mais ton frère n'est pas toi. Il n'a jamais été exposé aux dangers de ta profession, ne les a jamais recherchés. Toute sa vie a été remise en question par cette terrible explosion, rien ne l'avait préparé à toutes ces souffrances… Et on lui en impose chaque jour de nouvelles… C'est très dur pour lui, sois patient avec ton aîné.
- Si tu veux… Où est papa ?
- Après avoir inspecté les appareils de la Flotte arrimés à un Dock Orbital, il a accompagné un équipage sur une partie de leur mission de surveillance afin de les jauger en vol – il était loin d'être ravi, comme tu peux l'imaginer !
Aldéran ne put retenir un petit ricanement.
- Et comment !
- Laisse ton frère aller à son rythme, reprit-elle. Il a sa personnalité, mais il n'aura jamais ta rage de vivre. S'il est possible qu'il remarche, il y parviendra, n'en doute jamais. Il revient toujours à La Roseraie le 17 du mois ?
- Oui. L'ascenseur était déjà bien pratique mais là il est indispensable. Et tous les aménagements ont été faits, et des infirmières seront là en alternance afin d'assurer un service de 24h, durant les premiers temps.
- Je vois que tu as tout bien organisé.
- C'était ce que j'avais à faire, fit-il simplement.
Aldéran avait passé le week-end à La Roseraie, avec Delly et ses filles, et ses cadets. Il avait passé en revue les travaux effectués pour que rien n'entrave les trajets du fauteuil électrique, ainsi que ceux réalisés pour que son aîné puisse effectuer seul un maximum de gestes quotidiens.
- Maintenant, Delly, j'espère que tu vas te détendre un peu, te reposer, d'ici l'arrivée de Sky.
- Je crois que tu peux appliquer ce conseil à toi-même, glissa-t-elle.
- Cela risque d'être plus compliqué à appliquer, sourit le jeune homme. Demain, c'est mon hebdomadaire nuit de garde ! Après, c'est la criminalité qui n'est jamais en repos ! Enfin, de vous savoir tous réunis sera déjà rassurant, et tu ne m'auras plus sur le dos quotidiennement !
- Tu sais très bien que ta présence me fait grand plaisir. On dirait que l'on va s'en sortir, enfin, façon de parler.
- Je n'ai eu aucun doute à ce sujet, après la seconde intervention, murmura Aldéran. Ce n'était pas sans raison que le fantôme de Sky m'était apparu peu avant l'explosion… Quelque part, il était prévu qu'il ne s'en sorte pas, mais il a eu de la chance !
Delly n'avait pu s'empêcher de jeter un regard songeur, un peu inquiet même, à son beau-frère quand il avait évoqué l'apparition de son aîné, mais elle s'abstint de toute remarque !
9.
Pas fâché de finir une nouvelle journée, le Colonel de l'AZ-37 referma son ordinateur sitôt la dernière synchronisation effectuée et le glissa dans son sac.
« Même s'il y a encore des impondérables, les horaires sont quand même un peu plus stables une fois dans ce fauteuil ! ».
Et son manteau sur le bras, il quitta son bureau, ne croisant plus que quelques agents, ceux de l'équipe de veille principalement.
Par réflexe, nostalgie, il s'était arrêté à l'étage du plateau de son ancienne Unité, avait été juste jeter un coup d'œil à travers les panneaux vitrés avant de repartir vers l'ascenseur où Daleyna l'avait rejoint et il avait retenu les portes.
- Alors, les formalités d'adoption ? interrogea-t-elle.
- Un vrai parcours du combattant ! Si Laured et moi avions su que c'était aussi ardu, tant de questionnaires, tant de tests… Mais vu le stade d'avancement dans la procédure auquel nous sommes arrivés, on peut espérer être mis en liste d'attente dans les semaines à venir.
- J'en suis heureux pour vous deux.
- Dis donc, encore quatre interventions avec l'Unité Anaconda. On dirait que l'alchimie passe bien ! se réjouit Melgon.
- Cela a toujours été le cas. Aldéran donne vraiment la pleine mesure de son talent, avec son côté un peu cinglé, mais les résultats sont là.
- Oui, et je m'en réjouis.
- Pour quelqu'un de satisfait, tu tires plutôt la tête, glissa son amie de longue date.
- Je viens de le voir, encore une fois, c'est quoi ces médicaments qu'Aldéran gobe comme des bonbons ?
La nuit de garde s'achevait et Aldéran s'étira en rassemblant ses affaires pour rentrer chez lui.
« Aucune alerte, concernant la sortie ou le rappel des Unités. C'est agréable, de temps en temps ».
Et réembarquant dans son véhicule, il se glissa dans la très faible la circulation matinale.
A un feu rouge, un peu bercé par la musique, il ne prit pas garde au véhicule bas, taillé pour la vitesse – pratiquement le seul à circuler avec lui - qui se rangea à sa gauche et sursauta quand on frappa à sa vitre.
Aucun des quatre occupants de l'autre véhicule ne sursauta quand Torko se redressa, la gueule entrouverte sur ses crocs.
- D'ici à au quatrième feu de l'Avenue Kojal ! Ton tout-terrain en jette mais, est-ce qu'il en a vraiment sous le capot ! jeta le conducteur d'une quarantaine d'années. Je te défie, gamin !
Aldéran détourna le regard, l'air un peu hautain, mais en s'apprêtant à un démarrage sur les chapeaux de roues !
Et dans la fraction de seconde du changement de feu, les deux véhicules démarrèrent en trombes… sauf qu'Aldéran était parti en marche arrière !
A la dernière jonction qu'il avait traversée, il opéra un dérapage précis pour filer par les Avenues latérales !
Luks, le pilote de la voiture de course eut un grand sourire quand il vit l'Avenue Kojal déserte devant lui !
- Tiens, je suis vraiment bon, en ce cas ! ricana-t-il en fonçant vers le quatrième feu.
Mais avant qu'il ne l'atteigne, surgissant de la gauche, réapparut le tout-terrain d'Aldéran, ce qui l'obligea à freiner sec pour ne pas l'emboutir !
Aldéran abaissa sa vitre, tout sourire, tendant la main et empochant la liasse de billets que celui qui l'avait défié lui remettait avec une grimace.
- Toujours aussi redoutable, Aldie, admit Luks avec enfin un sourire. Tu manques aux Courses Nocturnes ! Je sais que tu t'es rangé, mais personne n'a oublié que bien que n'ayant pas ton permis à l'époque avec quel talent tu remportais les courses. Allez, reviens faire un saut, une de ces nuits !
- J'essayerai, promit le jeune homme avant de redémarrer et laissant là ses anciens compagnons de virée du temps de ses fugues nocturnes !
Rentré chez lui, Aldéran alla s'écrouler sur son lit, sans même prendre le temps de se déshabiller.
