I

10.

Au distributeur à café et thé de la Salle de Détente de l'AZ-37, Aldéran fronça les sourcils quand Melgon le rejoignit.

- Tu as l'air bien sombre, toi, remarqua le jeune homme. Pourquoi j'ai l'impression que cela me concerne, vu que la salle est vide, ce qui est rare, et que tu viens… ? !

- Je voudrais connaître tes prescriptions, lança alors sans ménagement le Colonel du Bureau. J'ai constaté que tu étais plus affûté que jamais, mais je commence à croire que cela a un lien avec ces médocs que tu t'enfiles à longueur de journée, sans compter les Points de Pression car cette aptitude ne figure pas dans ton dossier !

- Comme si le SIGiP avait transmis l'intégralité de mon dossier…

- Oui, ce point, je me l'étais expliqué ainsi. Mais j'en reviens à tes cachets… Tu fais partie de mon Bureau, je dois savoir de quoi tu es capable, ou non, sous leur influence !

- Je vais bien. Disons que c'est vraiment compliqué pour moi, encore plus ces derniers temps, et j'ai besoin d'un peu d'aide. Mes prescriptions sont tout à fait légales.

- La question n'est pas là… Et tu dois me dire ce que tu prends !

Aldéran haussa les épaules.

- Rien qui ne te surprendra… Des cachets énergisants car j'ai de longues journées et bien que j'arrive à dormir, ça ne me repose nullement. Tu ne vas pas me suspendre pour cela ?

- Tu dors, avec ou sans somnifères ?

- Avec, évidemment.

- C'est bien ce que je redoutais. Aldéran, tu connais tout autant que moi les risques d'une telle spirale ! Il s'agit d'un grand classique. Et, surtout, tu ne peux pas continuer ainsi. En dépit de ces médocs, tu ne tiendras pas bien longtemps encore. Il faut que tu retrouves du calme, familial.

- Ca n'en prend vraiment pas le chemin, grogna le jeune homme. L'état de Skyrone n'évolue pas, hormis pour ses lésions et la double fracture. Et pourtant, il n'a pratiquement plus rien aux jambes et les dommages à son dos ont été réparés… Mel, il s'installe dans la routine de son handicap et ça me hérisse ! Skyrone refuse le dialogue avec moi, il s'obstine à ne me répondre qu'un minimum, à ne pas parler d'une chance d'évolution de son état, et l'autre week-end il m'a proprement jeté à la porte car selon lui je le « harcelais »… Et quand il ne me bat pas froid, c'est ma belle-sœur qui vient pleurnicher sur mon épaule parce qu'il rend impossible la vie à leur famille par – à présent – son refus de se plier à la Rééducation et à l'assistance à domicile car il a désormais l'habitude de son état !

- Désolé. Mais j'insiste : si tu commences – quoique là, tu es déjà loin – avec ce genre de mixture médicamenteuse, tu vas vite perdre le contrôle et te retrouver englué dans une addiction dont il te sera très difficile de sortir…

- J'en ai besoin, avoua Aldéran. Au moins pour le moment. J'ai la famille de mon frère à soutenir, et lui aussi… C'est bien long, depuis l'explosion à son Labo, et ça fait beaucoup sur mes épaules. Peut-être qu'ils pensent, tous, que je suis assez fort – d'où le fait que mon père me laisse gérer ce naufrage – mais c'est loin de la vérité. Ca ne durera que le temps que, toutes, les situations se tassent. Ensuite, je serai à nouveau l'Aldéran taré que tu connais !

- Comme si je pouvais seulement y croire… Mais, vu le secret médical, il me faut une procédure complexe pour t'obliger à déballer tes médocs devant une Commission d'Enquête… J'ai déjà lancé la procédure ! Alors, Aldéran, tu n'as plus qu'un sursis, le temps de trouver la force de te passer de ces flacons de médocs !

- Et bien, finalement, il semble que tu n'aies jamais eu la moindre confiance en moi… Une désillusion de plus, mais, au point où j'en suis… Fais comme tu en as envie, je m'en fiche éperdument ! Tu me suspends ?

- Pas encore… Tu mérites une ultime chance, Aldéran. Ce sera ta dernière.

- Merci.


Torko revenant en boitillant, Aldéran s'agenouilla pour examiner la patte arrière gauche de son chien.

- Et tu ne cabotines même pas… Je ne sens rien de particulier… A force de jouer comme un chiot dans ce parc. Je t'emmènerai au véto demain. Tu as un âge supposé de huit ans, c'est déjà beaucoup pour un molosse de ton gabarit. Il est donc normal que tu commences à avoir des bobos. J'espère que ce n'est pas grave ! Viens, Torko, on rentre chez nous.

Et tout en marchant de façon bancale, Torko suivit son maître.

« Je ne veux pas qu'il arrive quoi que ce soit à mon chien ! Ce serait trop ! ».

11.

L'intervention ayant pris fin, au Van, Aldéran se débarrassait de son gilet pare-balles et autres protections quand il tourna légèrement la tête, regardant distraitement la foule des badauds, loin derrière le cordon de sécurité.

- Berkauw… Non, c'est impossible !

- Un souci, Aldéran ? questionna Soreyn en le rejoignant.

- Non, je rêve éveillé…

- Rien d'étonnant vu ton état d'épuisement, Aldie, glissa son ami.

« C'était si réel… Mais c'est impossible. Ce serial killer doit être partout, loin, sauf ici ! Melgon a raison : je commence à dérailler… Un week-end à La Roseraie me fera du bien, quoique… ".


Ignorant dans quelles dispositions il allait cette fois trouver son aîné, Aldéran avait rangé son véhicule devant la villa.

Delly venue accueillir son beau-frère, l'embrassa tendrement.

- Hé bien, toi, ça n'a vraiment pas l'air de s'arranger. Profite bien de ces deux jours de repos !

- J'y compte bien ! assura le jeune homme en rejetant l'appel qu'il venait de recevoir sur son téléphone.

- En voilà des manières, gloussa Delly. Il ne s'agit pas du code entre ton père et toi, trois rejets d'appel quand tu es en mission sous couverture, donc tu dois avoir une raison impérieuse d'avoir fait ça… C'est Tansguylle Humslor ?

- Oui. Elle m'évite, soit, mais ce qu'elle peut m'appeler et polluer ma messagerie électronique ! Vivement qu'elle se trouve un nouveau petit ami. Elle ne fichera cependant pas mon week-end en l'air ! rit-il en la prenant par les épaules.

Delly jeta un coup d'œil derrière lui.

- Torko ? s'inquiéta-t-elle.

- Il a un gros souci d'articulation. Le véto le garde en observation, lui fait passer des tests et verra s'il ne doit pas l'opérer pour raboter l'excroissance osseuse qui le fait souffrir au point de ne pas pouvoir poser sa patte au sol.

- J'espère que ça ira bien pour ce gros nounours.

- Et toi, j'espère que ça va un peu mieux que tu ne me le disais au téléphone ces quinze derniers jours ?

Delly passa son bras sous le sien.

- Sky a repris la rééducation, mais son humeur s'en ressent. Je ne peux pas tellement lui en vouloir, vu l'absence de résultats. Au moins, toute cette kiné lui conserve la souplesse de ses muscles.

- Ca va aller.

- C'est sûr que ça ne peut pas être pire.


Ce fut cependant avec un sourire que Skyrone accueillit son cadet qui avait suivi la fin de son exercice en piscine avant qu'il ne soit séché et aidé pour se rhabiller.

- Ca fait plaisir de te revoir, Aldie. Bien que vu que ma petite femme n'arrête pas de parler de toi, tu es omniprésent ici !

- Tu vois qu'on ne peut pas se passer de moi, se réjouit Aldéran qui marchait sur des œufs. Tu as meilleure mine, toi, tu as repris du poids.

- Difficile de ne pas aller un peu mieux avec toutes les attentions dont je fais l'objet ! Delly a repris le travail à mi-temps et dépose Valysse à la Maternelle, Lyavine demeurant ici avec sa nurse.

Aldéran esquissa un sourire sincère, constatant que certaines habitudes revenaient enfin. Mais, vu que le week-end passerait vite, il se devait de porter au plus vite le couteau dans la plaie !

- Cette séance dans l'eau, elle ne te procure aucune amélioration dans les jambes ? interrogea-t-il.

De fait, son aîné se rembrunit aussitôt, le visage dur.

- Tu sais très bien que sans le kiné, je coulerais et me noierais ! siffla Skyrone. Tu ne peux donc jamais lâcher le morceau ? ! Ces jambes ne sont et ne seront plus que deux poids morts ! Je te rappelle, une énième fois que je suis le premier concerné alors je te prie de ne pas te mêler de mes affaires et de cesser une bonne fois pour toutes d'aborder ce sujet. D'ailleurs, je te préviens : je ne te répondrai plus !

- Fais gaffe que je ne te prenne au mot et que je ne te jette à l'eau. Tu serais bien obligé de barboter pour revenir et te hisser sur le bord !

Les prunelles brunes de Skyrone étincelèrent.

- Tu n'as pas intérêt à me toucher ! aboya-t-il. Car je peux t'assurer que si je ne me noie pas, je t'interdirai à jamais de m'approcher, ainsi que les membres de ma famille !

- Il faudra pourtant bien te bouger le cul, Sky. Je refuse obstinément de te voir dans ce fauteuil roulant jusqu'à la fin de ta vie !

- Je te souhaite de souffrir dans les Tourments Eternels !

Aldéran haussa les épaules, finissant tranquillement son jus de fruit au bord de la piscine, son aîné le tenant à l'œil, méfiant !


Le week-end était passé très vite, Skyrone évitant soigneusement son frère, autant que possible en tout cas et Aldéran s'était bien gardé d'assister même fugitivement à ses exercices de rééducation.

Pour sa part, le jeune homme avait tenté de se relaxer, mais n'y était pas parvenu. Il avait mis son boulot entre parenthèses, mais il ne pouvait s'empêcher de se tracasser pour l'état de résignation de son aîné et les soucis de santé de son chien.

- Pour une fois, j'aimerais que tu sois là, papa. Il n'y a que toi pour convaincre Sky de tout donner pour remarcher !

- Tu as autant de volonté que moi, répondit simplement Albator. Tu es surtout celui que Skyrone a toujours le plus écouté, surtout ces dernières années, quand tu ne partais pas en vrille tout du moins. Tu connais bien mieux cette famille que moi. Tu y arriveras, Aldie. Cela fait longtemps que tu n'as plus besoin de moi, je ne t'ai d'ailleurs jamais donné la moindre raison de croire que tu pouvais compter sur moi… Je peux voler à ton secours, tuer ceux qui te veulent du mal, mais comme soutien familial il n'y a rien à attendre. J'ai perdu toute droit d'autorité sur vous en repartant dans la mer d'étoiles. Skyrone ne m'écoutera tout simplement pas parce qu'il s'est renfermé sur sa souffrance et l'idée que sa vie motrice est sans issue. Aldéran, tu dois le comprendre mieux que personne, pour être passé par là durant toutes ces années où tu t'es forgé cette carapace. La mienne ne peut se fissurer mais toi tu as encore la chance de pouvoir changer ! Trouve le moyen d'atteindre ton frère et alors vous pourrez vous en sortir tous les deux.

Le pirate eut un petit sourire triste.

- Tu m'as un jour traité de « handicapé des sentiments ». Je n'irais évidemment pas jusqu'à dire que tu as raison, mais il est très difficile de donner quelque chose que soi-même on n'a pas connu. Aldéran, bien que Sky soit l'aîné, c'est toi le chef de famille. Tu en as bien gagné le droit et je te laisse ce rôle sans arrières pensées. Tu sauras t'occupe d'eux.

- Je n'en demandais pas tant, marmonna le jeune homme. Je suis à peine capable de m'occuper de moi !

- En effet, mais tu ne t'épanouis que lorsque tu prends soin des autres, ajouta encore son père. Bien que pour cela, il faudrait que tu reprennes du poil de la bête avant d'arriver à secouer ton frère et à parvenir à un résultat… Tu as une mine épouvantable !

Aldéran haussa les épaules.

- Toujours pas sur le retour ? soupira-t-il ensuite.

- Ca ne risque pas, fit Albator avec une petite grimace contrariée. La Flotte compte des vaisseaux d'une infinité de modèles, et je dois tous les inspecter. D'où la raison de la fusion afin d'uniformiser tout cela, pour une véritable cohérence et donc une meilleure force de frappe !

- D'accord… J'espère bien que Sky sera debout quand tu reviendras.

- Il y a intérêt !


Aldéran ressentit une involontaire appréhension quand Skyrone entra dans le salon et roula jusqu'à lui.

- Oui ?

- J'ai une mauvaise nouvelle, Aldie, lança d'entrée son aîné.

- Oui ? répéta Aldéran.

- Nounou Nou est décédée.