CHAPITRE VII
12.
La mine plus déterrée que jamais, Aldéran était à sa table de travail sur le plateau quasi vide en cette heure très matinale quand son Colonel vint le rejoindre.
- Elle comptait tant que cela, cette « Nounou Nou ».
Le jeune homme inclina positivement la tête.
- Elle a toujours été là pour Sky et moi. Elle nous accompagnait à l'école, venait nous rechercher. Jusqu'à nos dix ans, elle nous faisait manger avant de nous lire des histoires, puis on allait se coucher. Sa chambre était entre celle de mon aîné et la mienne. Au moindre pleur, elle venait nous rassurer ou simplement nous calmer quand on s'agitait dans un rêve. Eryna est arrivée bien après, donc on l'a eue pour nous deux ! Oui, nos parents ne faisant que passer, c'est elle que j'ai aimée inconditionnellement ! L'avoir revue, il y a quelques mois avait fait remonter tous ces souvenirs et sentiments. Elle est la personne que j'ai le plus aimée de ma vie… et, maintenant, elle aussi est partie.
- Elle était très âgée, tu devais t'y attendre, fit doucement Melgon.
- Bien sûr… Mais c'est comme si on venait d'arracher ce qui restait de mon cœur.
- Tu as bien fait de prendre ces deux jours de congé. Cette dame comptait donc tant pour toi ! Tu n'avais vraiment pas besoin de cette épreuve supplémentaire, en ce moment… Toutes mes condoléances, Aldie.
- Merci, Mel. Ca va aller beaucoup mieux.
- Pourquoi ?
- Parce qu'à présent il n'y a plus rien qu'on puisse me prendre !
- Ne raconte donc pas n'importe quoi, gronda Melgon. Il y a encore toute ta famille !
Aldéran haussa les épaules.
- La concernant, c'est elle qui serait bien mieux sans moi !
Melgon allait vertement rétorquer, mais Daleyna, Kaéryane et sa sœur apparaissant, il remit à plus tard la mise au point avec le jeune homme.
Aldéran suivit d'un regard noir Tansguylle, mais elle n'était venue que récupérer quelques objets dans l'armoire de son aînée et elle repartit aussitôt sans s'être approchée de lui.
Après avoir investi l'entrepôt de la bande qui pillait ceux des magasins du quartier, Aldéran avait réuni l'Unité dans une brasserie afin de fêter le coup !
- J'ai eu notre Colonel au téléphone, il nous accorde notre après-midi. Il doit être assez content de nous, non ?
- Il peut ! remarqua Yélyne. Voilà des semaines qu'on est sur pied de guerre, quasi, et on doit friser les 99% de réussite.
- Bonne nouvelle, commenta Soreyn. Mes grands-parents ont commandé un meuble et je pourrai le monter.
Souriant, Aldéran apprécia de voir les cinq membres de son Unité détendus, ravis par le déjeuner car cela avait été sur une dénonciation qu'ils avaient pu intervenir, en extrême urgence, chacun prenant son véhicule personnel, et rien n'avait anticipé que ce gros dossier trouve sa clôture en ce jour !
- Des projets, Kaéryane ? questionna-t-il.
- Un truc de fille : shopping, rit-elle. Tansguylle n'a pas cours, je pense qu'on va piller les magasins !
- Intéressant projet.
- Elle m'a dit qu'elle ne vous harcelait plus.
- Oui, elle a fini par comprendre, ça me fait plaisir.
- Je lui ai bien frotté les oreilles, je vous prie de me croire.
Une serveuse apporta les commandes et les discussions animées reprirent de plus belle, dans la meilleure des ambiances.
Après avoir laissé son Unité se disperser, Aldéran était repassé par le Bureau.
- Ils ont apprécié que tu leur accordes cet après-midi de relâche, dit-il à son Colonel.
- Vous avez tous beaucoup et très bien travaillé, approuva Melgon, souriant. Et vu le nombre d'heures supplémentaires que vous avez accumulées, ma faveur n'est qu'une goutte dans cette masse.
- Cela demeure un geste apprécié.
Aldéran se mordit la lèvre.
- Melgon, tu vas penser que j'affabule… Mais, l'autre jour, j'ai vu Berkauw !
- Heureusement qu'il ne s'agit effectivement que d'une illusion de ton cerveau épuisé, grommela son ami. Berkauw est intelligent et jamais il ne se repointerait pour une vengeance, envers toi, moi, ou encore d'autres policiers ! L'après-midi est déjà bien entamée, allez, Aldéran, rentre vite en profiter ! Tu prends encore le Métro Aérien ?
- Oui, ma voiture ne sortira de révision complète que demain après-midi. J'espère qu'ils auront trouvé d'où provient le fait qu'elle ne démarre pas.
- C'est bien la peine d'avoir un véhicule flambant neuf, hors de prix, pourvu de toutes les options ! gloussa Melgon.
- Toi, tu as de la chance d'être mon Colonel sinon je t'en aurais collée une, s'amusa le jeune homme.
- Je passerai te prendre demain matin. Je dois aller porter un paquet à un oncle isolé, ce n'est pas loin de chez toi. Sois prêt à 7h.
- Merci.
- A demain, Aldie.
Arrivé à 6h55, Melgon avait d'abord téléphoné à Aldéran mais n'obtenant pas de réponse au troisième appel, il s'était présenté au Concierge et était monté à l'appartement, avait composé le code d'accès au clavier de sécurité.
Au premier coup d'œil, Aldéran ne semblait pas dans le séjour ni dans la cuisine et aucun son ne venait de l'étage.
- Tu n'as pas intérêt à m'avoir fait le coup de la panne d'oreiller ! lança Melgon en s'avançant.
Melgon fit la grimace, découvrant le jeune homme sur le canapé, le nez dans les coussins, portant encore les mêmes vêtements que la veille, y ayant visiblement passé la nuit, et dormant toujours du sommeil du juste.
- Je n'apprécie pas du tout, Aldie, debout ! gronda-t-il en lui claquant la croupe. Maintenant, c'est certain, on va tomber dans le gros des embouteillages !
Il faisait déjà demi-tour pour attendre près de son véhicule quand il réalisa que le jeune homme n'avait pas réagi, respirant à peine.
- Je ne suis même pas sûr de vouloir savoir quelle java tu as faites hier soir pour être dans cet état ! Bien que tout soit toujours, presque, bien rangé ! Debout ! répéta-t-il en le secouant vigoureusement par l'épaule.
Avec un début d'inquiétude à présent, Melgon se pencha sur Aldéran, le retournant pour le gifler à la volée, à trois reprises pour faire bonne mesure, sans pour autant obtenir une réaction.
- Par pitié, Aldie, réveille-toi ! aboya encore Melgon avant que du bout de sa chaussure il ne heurte des objets qui avaient roulé sous le canapé.
Il s'agenouilla pour jeter un coup d'œil, sachant désormais ce qu'il allait découvrir.
- Oh, Aldéran, pourquoi as-tu fait ça, gémit-il à la vue de la bouteille d'alcool fort et des flacons de somnifères vides.
