13.

Devant son ordinateur, Melgon était perdu dans ses pensées, prenant du retard dans ses tâches quotidiennes.

Ce n'était pas qu'Aldéran soit le meilleur de ses policiers, mais il lui était très attaché, l'avait vu prendre son envol et franchir le premier grand pas en devenant le meneur de l'Unité Anaconda.

Il s'en voulait assez d'avoir suivi sa dérive sans avoir tenté de savoir, de comprendre – même si le jeune homme n'aurait sans doute rien dit s'il avait été questionné de front !

Il ferma les yeux.


Depuis le matin où il l'avait accompagné à la Clinique Sperdon, Melgon savait que la mère, la belle-sœur et le grand-père du jeune homme étaient venus le voir dès qu'il les avait prévenus, bien que cela ne soit guère utile dans ce premier temps.

Selon le médecin s'occupant de lui, en dépit du lavage d'estomac et des perfusions qui nettoyaient son organisme, il serait dans un quasi coma durant plus de deux jours vu le nombre de cachets ingérés avec l'alcool et son état de faiblesse générale mais il était désormais hors de danger et c'était le principal !

Selon le protocole, tous avaient dû se présenter devant la psychiatre en charge du dossier et qui aurait à aider le jeune homme à reprendre pied, plus tard. Ils avaient rapporté les derniers mois, depuis l'explosion au Laboratoire, et tous les soucis qui étaient retombés sur ses épaules. Et ils avaient été unanimes pour affirmer – mais avec un peu moins de certitude à chaque entrevue - qu'en dépit de ses épuisements physique et psychologique, jamais Aldéran n'en serait arrivé à cette extrémité ! Mais tant qu'il n'aurait pas repris conscience, il n'y avait qu'une seule conclusion à faire de la situation découverte par le Colonel de l'AZ-37 !


Daleyna avait frappé à la porte ouverte du bureau.

- Désolée de te déranger, mais ça fait un quart d'heure que tu ne réponds à aucun appel ou message. On s'inquiétait car il y a des contacts de suivi nécessaires aux interventions…

- J'avais activé le suivi automatique, ne t'inquiète pas.

- Pas de, véritables, nouvelles, d'Aldéran ?

- Il est dans le gaz le plus total. Impossible de lui tirer deux phrases cohérentes avant qu'il ne replonge dans le sommeil… Quatre jours que ça dure. J'aimerais tant avoir sa version, pour qu'il n'y aie plus aucun doute sur ce qui s'est passé la nuit avant que je ne fasse irruption !

- Je comprends… Mais, tu as bien vu dans quel état était Aldéran. Tu sais tout ce qu'il a enduré… Cela serait venu à bout de bien des jeunes gens.

- Aldéran n'est pas le premier venu, objecta violemment Melgon. Il a eu à faire à face à bien plus douloureux comme épreuves. Et il donnerait sa vie pour les siens, il ne la sacrifierait pas égoïstement ! Je me fiche de ce que les évidences évoquent… Bon, je me remets au boulot !


La sonnerie de l'interphone avait retenti et Laured avait été répondre aussi Melgon n'avait pas décroché le regard de son film de guerre !

- Mel, c'est pour toi, fit son époux, visiblement plus que mal à l'aise, angoissé même en réalité.

- Je n'attends personne !

Mais Melgon se leva d'un bond devant son tardif visiteur, tout de noir vêtu, en long manteau de voyage, la chevelure de neige en bataille, une cicatrice familière en travers de la joue gauche et un bandeau sur l'œil droit.

- Albator…

- Jamais Aldéran n'aurait attenté à ses jours, et je veux que vous découvriez qui a voulu le tuer ! siffla le pirate d'une voix glaciale.

14.

Pas trop rassuré lui-même, vu la sensibilité du sujet qui les avait remis en présence, Melgon était assailli de questions et toutes ne pouvaient que lui attirer les foudres de son visiteur !

- Pourquoi cette certitude que votre fils n'a pas tenté de se suicider ? fit-il enfin.

- Et vous, pourquoi acceptez-vous cette hypothèse ? siffla de fait en retour Albator ! Vous vous êtes laissé laver le cerveau par la psychiatre ou quoi ? !

- Vu tout ce qu'il a enduré, sans vraiment se plaindre. Vu ses pètages de plomb, ses hallucinations même… Il n'a pas eu véritable instant de repos ces derniers mois ! Ca fait beaucoup…

Melgon serra les dents sur une autre interrogation, incompréhension, mais il se retint alors que le regard noir du pirate semblait le sonder !

- Dites-le, fit ce dernier : je ne suis pas revenu pour Skyrone, alors que pour son cadet j'ai effectué un retour en catastrophe ?

- Oui… avoua Melgon, penaud.

- Le pronostic vital de Sky a été incertain plusieurs jours, mais je savais qu'Aldie était là. A ce moment et pour les mois qui ont suivi. On a peut-être du mal à s'entendre, à se supporter, mais on est pareils ! Il n'y avait nul besoin qu'on soit deux… Et si on considère comment Skyrone s'est rebellé à chaque fois que son frère le secouait, il était inutile que j'en rajoute une couche en ce sens… Je l'ai dit à Aldéran la veille de la tentative de meurtre : c'est lui qui est en charge de la famille. Moi, je n'ai jamais été fait pour une vie terrestre, je ne peux donc veiller sur eux, au plus près ! Mais, Aldéran dans cet état, il me fallait accourir pour le tirer de ce mauvais pas, vu que personne d'autre de la famille n'a assez de forces pour le remettre debout !

- Je comprends… C'est malgré tout surprenant, certains, beaucoup, risquent de très mal le rependre !

Albator haussa les épaules.

- Je me moque du jugement des autres !

- Oui, ça je sais aussi.


Reposant le verre de vin auquel il avait à peine touché, Melgon poursuivit.

- Si vous avez raison, je ne vois pourtant pas qui aurait pu vouloir tuer votre fils ! remarqua-t-il, reprenant un peu d'assurance, en terrain connu à présent.

- Je suis certain qu'il ne manque pas d'ennemis ! riposta sèchement le pirate.

- Bien sûr, mais aucun qu'il ne ferait rentrer chez lui, et sans que ce visiteur ne se soit présenté au Concierge, aucun qui aurait pu l'approcher assez près pour l'obliger à avaler ces cachets et ces verres – la concentration en narcotiques était effectivement mortelle ! Le Concierge a été formel : personne n'a signé le registre pour monter à l'appartement. Vous voudriez y croire… Delly et moi avons même été obligés de faire part à la psy des divagations d'Aldéran.

- Comment cela ? aboya Albator sur un ton qui donna au Colonel de l'AZ-37 l'envie de se terrer dans un trou, s'il y en avait eu dans les parages.

- D'abord le fantôme de Sky, ensuite l'impossible présence d'un des serials killers que nous avions traqué… Cela aussi s'est ajouté à charge d'Aldéran…

- Pour votre tueur, je ne peux me prononcer. En revanche, même si ce n'est pas normal, Aldie a effectivement la possibilité de voir l'ombre des disparus, passés ou à venir.

Melgon tressaillit violemment, se demandant alors franchement lequel du fils ou du père était le plus mûr pour l'asile !


Si Skyrone était vexé que son père soit revenu en catastrophe pour son cadet et non pour lui, il n'en témoigna rien.

- Je sais que j'aurais dû aller voir Aldie à la Clinique, mais ça m'évoque trop de mauvais souvenirs, s'excusa-t-il au petit déjeuner.

- Il comprendra, une fois qu'il aura émergé. De toute façon, avec le Colonel Doufert on va se relayer et aller l'interroger dès qu'il sera en état.

- Tu es certain qu'il n'a jamais eu l'intention de… murmura Skyrone, avec espoir.

De la tête, son père approuva.

- Oui ! Ce n'est pas parce que je ne suis pas là que je ne connais pas ton cadet ! Aldéran était peut-être dans un quasi complet état d'épuisement, mais lui ne serait pas résigné à cette spirale infernale – il n'aurait jamais lâché la rampe tant que tu avais besoin de lui - et il n'aurait certainement pas utilisé ce moyen !

Sous les reproches nullement voilés, Skyrone se renfrogna et ne dit plus rien.


Dès l'autorisation des visites accordées, Albator et Melgon s'étaient précipités à la Clinique Sperdon.

Guère plus réveillé que les jours précédents, Aldéran semblait néanmoins capable de fixer un peu plus longtemps son attention.

- Qu'est-ce qui s'est passé ? murmura-t-il en passant la main sur son front, les embouts des perfusions qui y étaient enfoncés lui semblant de plomb !

- C'est nous qui aimerions le savoir, remarqua son père. Qu'est-il arrivé, l'autre soir ?

- Quel soir ? soupira encore le jeune homme.

- Dis-nous plutôt quels sont tes derniers souvenirs, préféra glisser Melgon.

Aldéran réfléchit un moment, le regard toujours embrumé et l'élocution un peu lente.

- Elle est venue à l'improviste, souffla-t-il enfin.

- Elle ! ?