15.
Bien qu'il vienne souvent saluer ses anciens partenaires de terrain, les Unités du plateau sursautèrent moins à la présence de leur Colonel qu'à celle de deux Inspecteurs de Police dans son sillage.
De fait, Melgon ne s'attarda pas en salutations et se dirigea droit vers les sœurs Humslor.
- Tansg ne fait que passer, assura Kaéryane.
- Oui, et c'est bien la dernière fois qu'elle met les pieds ici, rugit Melgon.
- Elle ne fait rien de mal, insista encore Kaéryane.
- Ici, je suis d'accord. En revanche, elle a assez fait à Aldéran que pour passer bien des années au Pénitencier !
- De quoi ?
Melgon se tourna vers la jeune femme.
- Inutile de nier, Mademoiselle Humslor. Bien qu'encore très incomplet, le témoignage d'Aldéran a permis de revoir les indices relevés par les Experts de nos Labos sous un autre angle et de recouper enfin les informations après une perquisition à votre studio sur le Campus Universitaire !
- Ce n'est pas possible, souffla Kaéryane qui fixa sa cadette.
Tansg, tu ne t'en es quand même pas prise à Aldéran ? Et d'ailleurs, pourquoi ?
Le regard de Tansguylle fulmina.
- Il n'avait pas à me jeter comme une vulgaire chaussette ! éructa-t-elle. Je ne voulais pas qu'il fasse la même chose à quelqu'un d'autre. Je ne voulais pas que quelqu'un d'autre l'aie !
- Ca ne te donnait pas le droit de tenter de le tuer ! s'épouvanta Kaéryane tandis que l'on passait les menottes aux poignets de sa sœur.
Derrière une vitre sans tain, confortablement installés dans des fauteuils, Albator, Melgon et Kaéryane suivaient l'interrogatoire de Tansguylle – assistée de son avocat - par les deux Inspecteurs.
Mise devant les évidences, la jeune femme n'avait eu guère la possibilité de revenir sur ses premiers aveux.
- Ca a finalement été tellement facile, ricana-t-elle. Je ne vois vraiment pas pourquoi vous le prenez pour un bon policier : il n'a rien vu venir !
- Comment avez-vous fait ?
- Déjà, cet horrible monstre canin n'était pas là. Ensuite, mon nouveau petit copain effectue un stage dans un garage, il a donc été aisé d'empêcher son tout-terrain de démarrer – la simple surcharge d'un minuscule circuit a suffit ! Comble de chance, la marraine de mon ami tient une pharmacie, et ce fut facile de se procurer les mêmes barbituriques, mais au dosage bien plus élevé, de copier l'étiquette à poser dessus ainsi que de falsifier des
prescriptions afin que tout porte à croire qu'Aldéran s'était procuré tous ces flacons – ce copain, je ne l'ai séduit que parce qu'il avait exactement ce dont j'avais besoin, en boulot et relation ! J'ai réduit tous ces comprimés en poudre et après le shopping, le dîner, j'ai été à son appartement, en passant par les garages, en évitant les caméras. J'ai prétexté une violente dispute avec ma coincée de sœur, affirmé qu'elle m'avait frappé alors que je m'étais juste jetée sur un mur, et il a fini par m'ouvrir, en dépit de l'Injonction d'Eloignement. Quel crétin ! Aldéran a tout avalé, au propre comme au figuré ! gloussa-t-elle, ravie à présent. J'étais persuadée d'avoir utilisé une concentration mortelle, dommage… Ca a dû se jouer à une heure ou deux. Sans ce vieux trognon de Doufert, je réussissais !
Horrifiée par le machiavélisme de sa cadette, son évidente absence totale de remords, sa satisfaction même, le dépit n'étant que d'avoir échoué, Kaéryane était sans voix, parfaitement consciente des regards des deux hommes sur elle !
- Je n'aurais jamais pu envisager qu'elle… gémit-elle.
Melgon, pour sa part, se tourna vers Albator.
- Heu, celle-là, vous n'allez pas me l'exécuter, n'est-ce pas ? ! chuchota-t-il.
- Je ne réponds de rien, susurra le pirate, dont le regard était effectivement meurtrier !
Il serra les poings.
- J'espère que, maintenant, vous allez me chercher ce Berkauw et le mettre hors jeu une bonne fois pour toutes ! rugit-il.
De la tête, Melgon approuva.
- Je suis bien obligé de donner, un peu, crédit aux dires d'Aldéran… Je vais devoir recontacter les Profileurs qui s'étaient chargés de nous le cerner quand nous l'avons emprisonné, la première fois.
- Ca ne semble guère vous réjouir, remarqua Albator.
- Aldéran le comprendra bien assez tôt, fit Melgon, sombre au point que ce fut au tour du pirate de ne pas avoir du tout envie de le questionner !
16.
Incapable de trouver le sommeil, Eryna s'était levée et était revenue dans le salon où son père était installé dans un divan, près de la cheminée, tout le reste de la maisonnée endormi. La petite fille le rejoignit et se blottit contre lui, appréciant le calme de la soirée déjà bien avancée.
- Quand est-ce qu'Aldie va rentrer ? Il me manque !
- Cela ne fait qu'une semaine qu'il est à Tourfel, répondit-il en caressant les boucles brunes de l'enfant qui lui ressemblait tant, les taches de rousseur en plus ! Il avait le plus grand besoin de calme, d'isolement même. Il aura cela dans cette clinique privée qui tient davantage d'un centre résidentiel que de l'établissement médical !
- Pourquoi ? J'ai pas tout compris de ce qui est arrivé, se plaignit Eryna.
- Ton frère est très très fatigué, ajouta-t-il encore. Même si cette Tansguylle ne lui avait pas fait du mal, il n'aurait plus tenu bien longtemps et on aurait dû l'hospitaliser de force pour qu'il se repose. Elle nous aura au moins évité cette contrainte !
- Je la déteste, cette Tansguylle ! grogna la petite fille.
- Après son procès, elle passera le reste de sa vie en prison. Elle sera assez punie, assura Albator. Cette perspective permettra aussi à Aldéran de mieux reprendre pied.
- J'ai peur pour lui…
- Il ne faut plus, Ery ! fit-il. On s'occupe bien de lui, je t'assure.
Eryna bailla, s'endormant d'un coup, rassurée. Et, la prenant dans ses bras, son père alla la recoucher.
- C'est Sky qui culpabilise pas mal, remarqua Karémyne, avec laquelle son mari s'était mis en communication, vu le décalage des fuseaux horaires galactiques. Obligé de ne plus se regarder le nombril, il commence à réaliser quelle part il a prise dans l'épuisement de son cadet.
- Il n'est que temps, gronda le pirate. C'est vrai que si j'avais été là, je te l'envoyais dans la piscine dès le jour de son retour ici, quasi !
- Heureusement que tu n'as pas eu l'occasion de le faire ! Et puis, cela n'aurait servi à rien !
Albator secoua négativement la tête.
- La Professeur Nuyark l'a pourtant confirmé pas plus tard qu'avant-hier, rappela-t-il, rageur. Physiquement, il s'est entièrement rétabli… Le blocage est désormais bel et bien dans sa tête, dû pour bonne partie au fait de sa résignation immédiate à sa paralysie – Aldéran a donc bel et bien eu raison dès le début, lui aussi ! Il doit bien y avoir un moyen de le forcer à marcher… Mais je ne peux plus rester.
- Oui, c'est à moi que tu manques, releva Karémyne. Les gamins vont s'en sortir. Dès qu'il aura repris les rênes, tu sais que tu
peux compter sur Aldéran pour faire marcher son aîné !
- Je n'ai aucun doute à ce sujet. J'ai hâte de venir te retrouver.
- Mon romantique pirate !
- Heu, n'exagère pas non plus ! se défendit-il dignement.
Tansguylle pleurnichait.
- Kaéryane a été odieuse avec moi. Déjà qu'elle n'a pas voulu m'offrir mes vêtements… Et quand je n'ai pas voulu l'aider à préparer le repas, je devais réviser pour un exam, elle m'a frappée et jetée dehors !
- J'ai du mal à croire que ta sœur aie de pareilles réactions, remarqua Aldéran alors que la jeune femme s'était laissée tomber dans un fauteuil du second salon rond, légèrement surélevé par rapport au reste du séjour.
- Tu ne la connaîs qu'au boulot et là elle peut tirer et frapper impunément !
- Comme si on pouvait se permettre des écarts inconsidérés… La réalité est loin de ce que tu peux penser, même si parfois il faut mitrailler et jouer des poings ! Toi, tu as besoin d'un verre…
- Oui, un surlis me ferait plaisir, glissa Tansguylle.
- Tu es sûre de ne pas vouloir quelque chose de moins fort ?
- Je suis adulte, tu sais… Et puis, ça me fera penser à autre chose qu'à ça, ajouta-t-elle en désignant la rougeur à sa joue gauche.
Aldéran revint avec deux verres.
- Je veux bien tolérer que tu restes un peu, mais ne songes pas
un instant à t'incruster ! prévint-il.
- Et je préfère la glace pilée aux glaçons, rappela Tansguylle.
Il retint un soupir, ne reprenant que le verre de la jeune femme pour le changer.
- Je n'ai pas l'intention de m'attarder, assura-t-elle quand il lui apporta exactement ce qu'elle voulait.
Le téléphone de Tansguylle avait émis plusieurs fois sa mélodie.
- Ta sœur s'inquiète, glissa Aldéran. Tu devrais au moins lui répondre, à défaut de retourner chez elle.
- De toute façon, je dois rentrer étudier sur le Campus.
Après avoir été répondre à son propre téléphone, Aldéran revenait à nouveau vers le salon, qu'il ne faisait plus que deviner, sa vision s'obscurcissant. Il heurta le coin du canapé et s'y affala, incapable de se redresser, sans forces, ses sens ne lui renvoyant plus aucune perception de la réalité qui l'entourait.
Tansguylle avait à nouveau rempli le verre du jeune homme, y versant une autre dose du sachet en papier contenant les barbituriques concassés avant de le lui faire avaler.
- Crois-moi, Aldie, tu vas tout boire, siffla-t-elle.
Aldéran se réveilla en sursaut, le cœur battant à tout rompre, un peu tremblant aussi.
« Cette garce m'a eu en beauté… Ce n'est vraiment pas passé loin, cette fois ! ».
Epuisé, assailli d'angoisses trop nombreuses que pour qu'il puisse les analyser, il se recroquevilla dans le lit, les doigts crispés sur le drap ramené contre sa poitrine.
