17.

Désormais, c'était au tour de Skyrone de se sentir mal à l'aise et de ne savoir quelle conduite adopter !

Et plutôt que de provoquer d'autres heurts, il avait rapidement choisi la stricte neutralité, Aldéran venu achever ses jours de repos à La Roseraie.

De son côté Aldéran était loin d'avoir envie même d'un simple différend et il ne parlait quasi pas !


Skyrone haussa un sourcil surpris.

- Tu es déjà là, Delly ? Tu avais pourtant dit devoir passer plus de temps que prévu au Labo !

La jeune femme était venue droit vers lui qui paressait près de la piscine.

- Sky, je ne sais comment… Je ne peux te le cacher…

- Quoi donc ? s'étonna-t-il, mais cependant nullement inquiet, dans sa bulle.

- Melgon Doufert, il a retrouvé Aldéran inanimé à son appart. Selon les premières constatations, il a fait une tentative de suicide !

Skyrone avait alors violemment tressailli.

- Tu as bien dit « tentative » ? insista-t-il.

- Oui. Ils lui ont lavé l'estomac, l'ont placé sous perfusions. Il est dans un état comateux, mais stable.

- Mais, pourquoi ? !

Le regard de la jeune femme avait alors étincelé.

- Il serait temps que tu te rendes comptes de l'enfer que, entre autres, tu as fait vivre à Aldéran ! jeta-t-elle. Tu l'as mené à l'épuisement ! Il n'en pouvait plus, c'était pourtant évident !

- Ce n'est pas possible… Je l'aurais pourtant bien vu… Pourquoi as-tu donc cru être acculé à cette extrémité ?


Terriblement calme depuis qu'il avait quitté la clinique privée, Aldéran avait surtout câliné ses cadets – à moins que ce ne soient ces derniers qui ne l'aient pouponné ! – devant par ailleurs attendre d'aller récupérer Torko qui avait été opéré le soir où lui-même avait été agressé !

Il enseignait les bases des échecs à Hoby, quand Skyrone roula jusqu'à eux et Aldéran lui jeta un regard neutre quand il s'arrêta.

- Tu as fini tes exercices du jour ? questionna-t-il ensuite.

- Oui. Eryna, Hoby, c'est l'heure du bain !

En râlant, pour le principe, les deux cadets quittèrent le salon.

Skyrone passa la langue sur ses lèvres soudain très sèches, prenant son courage à deux mains et priant pour que la conversation ne dérape pas.

- Comment cela va-t-il se passer, la semaine prochaine, quand tu retourneras au Bureau de la Spéciale ?

- A quel sujet ? grommela son cadet, qui avait parfaitement compris mais reculait lui aussi le moment où la discussion démarrerait vraiment !

- Humslor. Kaéryane, bien sûr. Comment vas-tu pouvoir bosser avec elle ?

- Je ne crois pas que ce soit de mon ressort. Je ferai comme Melgon me l'ordonnera, répondit paisiblement Aldéran, le regard cependant fuyant.

- Ne te défile pas, Aldie… Ca ne mène jamais bien loin !

- La ferme, conclut Aldéran. Tu es très mal placé pour me faire la morale à ce sujet.

- Que du contraire, malheureusement – je te renvoie ta propre argumentation d'il y a des semaines. Ma situation est sans issue, mais pas la tienne !

Aldéran leva les yeux au plafond et, bondissant sur ses pieds, quitta le salon afin de ne pas céder à la tentation d'attraper son frère par le col de sa chemise et de le jeter à bas de son fauteuil roulant et de l'abandonner !


En maillot, à presque douze ans, son jeune corps lui envoyant des signaux et des sensations perturbants, Eryna portait un joli bikini qui n'avait rien à voir avec ceux à fleurs de son jeune âge !

Sur un transat, à la piscine intérieure, elle se prélassait sous les tubes solaires incorporés dans son parasol.

Elle sourit à la vue d'Aldéran qui sortait de l'eau, rejetant en arrière sa chevelure flamboyante. Le piercing à son nombril, un tatouage aux allures de flammes à hauteur du bas-ventre et finissant sous le maillot, un autre – un dragon long, mince, tournoyant sur lui-même – couvrait tout le sillon de sa colonne vertébrale, sans oublier la chauve-souris hurlante sous son poignet droit.

- Moi, je voudrais que mon amoureux te ressemble ! lança-t-elle alors qu'il se rinçait sous le jet de la douche d'eau douce.

- Vaudrait mieux que non, rit son frère en s'enroulant dans un grand drap de bain pour s'éponger. Je t'assure, ma tendre Ery !

- Tu es beau tout plein.

Aldéran eut un petit rire, s'asseyant près d'elle, envoyant le drap de bain dans le panier à linge sale.

- Sur ce point, je ne peux qu'être d'accord, gloussa-t-il. Oui, je te souhaite qu'il aie mon charme irrésistible !

- Oh, Aldie, j'aimerais tant que tu restes encore ici.

- Je ne peux pas. Je reprends le travail dans quatre jours ! Et, cerise sur le gâteau – ou non – Hoby et toi revenez partager vos nuits entre mon appart et La Roseraie.

Eryna poussa un petit piaillement de bonheur, se redressant pour passer ses bras autour du cou de son aîné qui la serra tendrement contre lui. Elle eut ensuite un autre cri étouffé.

- Aldie, c'est comme tu m'avais prévenue : j'ai du sang qui coule de mon ventre !

- Tu es une vraie jeune fille. Viens, on va poursuivre ce cours que tu avais commencé au Lycée !

- C'est vraiment à toi de…

Aldéran fit la moue.

- Non, mais maman n'étant pas là…

- Elle m'avait aussi parlé, tu sais ! sourit Eryna. Elle avait espéré être là, au moment où… Mais je suis rassurée que ce soit toi.

En menant pour sa part beaucoup moins large, Aldéran ramena sa jeune sœur à sa chambre.

« Pourquoi ça me tombe dessus ? Comme si j'étais préparé à… En même temps, partager ce moment avec toi mon Ery, me touche énormément ! ».

Et il resserra davantage son étreinte autour des épaules de sa sœur qui tremblait malgré tout légèrement, troublée, heureuse, inquiète et fière !


Aldéran profitait de ses dernières heures de repos, sur son lit, écoutant distraitement une musique tonitruante qui saturait ses oreilles et lui permettant paradoxalement de se livrer à une sorte d'introspection personnelle.

« Torko, mon gros, je sais que ton opération s'est bien passée. Mais, ta convalescence sera longue… Et tu ne récupèreras jamais entièrement ta mobilité – tiens, tu en discuter avec ma bourrique d'aîné ! – et donc tu ne pourras plus être de la Brigade Canine… Que vais-je faire de toi ? Tu ne peux rester seul toute la journée ça t'ennuierait à périr, je ne peux te faire garder par mon frère – qui reprendra de toute façon son travail, un jour prochain – ni évidemment pas par mes grands-parents ! Oh, mon pauvre gros nounours, comment toi et moi allons-nous bien pouvoir affronter le futur ? ».

Il se retourna sur le flanc, poings serrés, paupières fermées à s faire mal.

« Melgon m'a sauvé, mais je me demande, réellement, si ce fut une bonne chose… Avec ou sans moi, Sky marchera. Egoïstement parlant, pourquoi vivre, jour après jour, pour un futur sans

avenir ? ».

Saisissant le flacon posé sur la table de nuit, en souleva le capuchon pour gober un cachet. C'était toujours sur prescription légale, sous stricte surveillance, et cela le plongea dans un agréable sommeil sans rêve.


- Si j'avais su, plutôt si je m'étais rappelé qu'il suffisait qu'on attente à ma vie pour que tu aboules au triple galop, je crois que j'aurais monté moi-même le complot contre ma personne !

- Quel persiflage, commenta Albator. Rien d'étonnant néanmoins sortant de ton cerveau tordu ! Je dois te détromper, ce n'était pas pour, encore, éventuellement exécuter celui ou celle en ce cas qui s'en était pris à toi que j'ai foncé ici.

- Pourquoi alors ? s'étonna sincèrement le jeune homme, alors qu'ils prenaient le thé dans la serre exotique, au milieu du clapotis des fontaines.

- Je n'ai pas été long à comprendre qu'après avoir rejeté l'idée que tu aies effectivement avalé ces cachets de façon volontaire, ils retournaient, tous, leur veste ! Et si je n'avais pas fait pousser l'Arcadia au max de sa vitesse spatio-temporelle, avant même de te réveiller, tu serais passé de la Clinique à l'Hôpital Psychiatrique !

Aldéran rosit légèrement.

- Tu as cru en moi…

- Evidemment ! jeta son père. Il fallait donc impérativement les recadrer. Une fois ton Colonel, presque, convaincu – bien que j'aie eu l'impression qu'il prévoyait notre internement à tous les deux – le plus dur était fait… Mais il n'était que temps que tu

sois en état d'être interrogé car cette Tansguylle Humslor avait soigneusement effacé les traces de son passage chez toi, et sans véritables preuves…

- Merci…

Aldéran rajouta du sucre dans sa tasse.

- Ca remonte à un bon moment, maintenant, mais il y a quelque chose que je n'ai pas compris quand j'ai pris le Lightshadow pour retrouver Zéro et toi…

- Quoi donc ?

- La balise de détresse des vaisseaux, pourquoi l'avoir lancée puisque ces derniers étaient intacts quand je vous ai retrouvés ! ?

Albator eut un haussement des épaules.

- Comme si Warius ou moi l'avions fait ! Tu sais très bien que lorsque nous nous sommes approchés du champignon de Briok, ce dernier a pris le contrôle de nos cerveaux. Je ne peux donc que supposer qu'il a fait larguer les balises afin de convaincre les éventuels secours qu'on était perdus, corps et biens !

- C'est ce que j'avais fini par conclure également.

- A mon tour d'avoir une question, fit son père après s'être resservi de thé roux. Melgon connaissait le code d'accès de ton appart ?

- Mesure élémentaire de sécurité. Le responsable d'un Commissariat, d'un Bureau, d'une Antenne du SIGiP, doit pouvoir rentrer chez chacun de ses agents !

- D'accord.

- Tu repars demain ? reprit Aldéran après un moment.

- Oui, on quitte La Roseraie ensemble. Je prends la direction de l'astroport et toi de ton Bureau.

- Ne sois pas de retour trop vite : j'ai besoin de temps pour faire remarcher Sky !

- Je sais que tu y arriveras.

Appréciant le soutien de son père, Aldéran se détendit totalement.