18.

Incapable de poser sa patte arrière gauche, Torko claudiqua derrière son maître, jusqu'à l'ascenseur conduisant au plateau où se trouvaient les Unités d'Intervention du Bureau AZ-37. Il se dirigea droit vers son coussin et s'y allongea, sur le flanc droit, très discret, semblant se faire aussi petit que possible en dépit de ses quatre-vingt kilos !

Sans un regard pour les cafés ou les viennoiseries, Aldéran s'assit à sa table de travail, allumant machinalement son ordinateur et se connectant au système interne des ordinateurs.

Soreyn jeta un coup d'œil à ses partenaires, et avec leur approbation silencieuse de la tête, se leva. Prenant un café noir très sucré et un croissant aux grosses pépites de sucre, il s'approcha d'Aldéran.

- C'était ton tour, pour les cafés, mais on te pardonne !

- Merci, pour le café. Je n'ai pas faim, tu peux avoir le croissant.

- Je n'en veux pas. Je l'ai pris spécialement pour toi : mange !

- Il faut que j'aille voir notre Colonel. Donne le croissant à Torko !


- De quoi ? ! glapit Aldéran.

- Tu as très bien compris, fit son Colonel. Je te laisse décider si tu veux continuer à travailler avec Kaéryane Humslor ! Prendre cette décision, à votre place à tous les deux, en serait toujours une mauvaise ! asséna Melgon. Vous êtes deux adultes responsables, arrangez-vous !

Aldéran soupira, ses yeux allant d'un mur à l'autre, mais ne s'arrêtant nullement sur son supérieur.

- Et, si je prends cette mauvaise décision ? fit-il enfin.

- Tu prendras celle qui te permettra de poursuivre ton boulot, avec ou sans Kaéryane.

- Je comprends. Merci, mon Colonel. Ca ne rend cependant pas ce qui m'attend plus facile…

- Désolé.

Aldéran prit alors son courage à deux mains.

- Torko… Je doute qu'il puisse redevenir membre de la Brigade Canine… Je ne le laisserai pas dépérir chez moi et je ne le ferai pas piquer parce qu'il n'est plus utile ! J'ai une faveur…

- Ton Torko peut demeurer sur son coussin, sur le plateau. Ton molosse a un beau palmarès d'arrestations, personne ne trouvera à redire à sa présence près de ta table de travail – sinon il aura affaire à moi !

- Merci… Mel.

- Ca va aller, Aldie ? s'enquit alors plus doucement le Colonel de l'AZ-37.

Les prunelles bleu marine du jeune homme s'enflammèrent.

- Je ne te remercierai pas pour m'avoir sauvé ! aboya-t-il. J'ai le cœur d'acier du pire serial killer qui soit, plus rien ne peut m'atteindre. Tu t'es inquiété pour rien !

- Hum, ne t'en déplaise, jeune homme, mais quand je t'ai trouvé, ce cœur invulnérable s'arrêtait lentement de battre, je n'ai même pas pu te faire vomir, et heureusement les Urgentistes sont arrivés, tu étais en sévère détresse respiratoire… Je continue de me faire du souci, avec raison !

Melgon se leva.

- Maintenant, LC Skendromme, vas régler ton compte avec Kaéryane Humslor, et c'est un ordre direct !

- Je te hais, siffla assez théâtralement le jeune homme en sortant.


Depuis leur bureau, ceux de l'Unité Anaconda pouvaient voir Aldéran et Kaéryane en réunion dans le kiosque transparent.

La conversation semblait courtoise, autant que possible, mais il était impossible d'imaginer quelle en serait la conclusion.

Et quand ils ressortirent, Kaéryane revint à sa table de travail, ne sortant nul carton pour y placer et emporter ses affaires personnelles !

Tous soupirèrent alors d'aise, bien que la mine d'Aldéran

indiquait clairement qu'il avait pris une décision à contrecœur et qu'il craignait d'avoir commis une grave erreur.

19.

Quittant le Bureau, à l'heure, pour une des rares fois de l'année, Aldéran s'était glissé au volant de son tout-terrain et avait filé sur les chapeaux de roues !

Et même Torko, sur la banquette arrière eut un petit grognement qui pouvait passer pour interrogatif !

- On a rendez-vous pour les Courses Nocturnes, mon gros, alors, avant, je dois pioncer un max !


Aldéran effleura l'épaule de Luks, le pilote qui l'avait défié quelques semaines auparavant, lui glissant discrètement au passage la liasse de billets gagnée alors.

- Toujours aussi réglo, gamin, j'apprécie. Mais, cette nuit, je vais te ratatiner !

- Pour cela, il faudrait déjà que mon tout-terrain finisse en finale face à ton bolide.

-Nous serons en finale, sourit Luks. Et mes boucles d'argent prendront l'ascendant sur tes boucles rousses !

- Cela t'est arrivé, par le passé. Plus maintenant, gloussa Aldéran. On se revoit donc sur l'ultime ligne de départ !

Les Courses Nocturnes étaient une « spécialité » des banlieues de RadCity. Elles permettaient de canaliser certains instincts des bandes, leur donnaient un défi et, pour quelques heures, policiers et délinquants cohabitaient en harmonie, pour la bonne sécurité des parcours balisés afin que les rues soient vides pour les bolides !

Quand il n'était pas spectateur enthousiaste, gaufre chaude ou cornet de raisins grillés à la main, Aldéran était monté à bord de son tout-terrain couleur d'émeraude, lui faisant donner tout pour arriver le premier au bout du parcours exposé juste avant le départ !


Luks cligna de l'œil à l'adresse du jeune homme, son adversaire dans la course finale !

- Je te l'avais dit : c'est entre toi et moi, Aldie.

- Et, si je gagne, je ne te rendrai pas la récompense des paris !

- Tu as misé sur qui ? s'enquit Luks.

- Sur toi !

- Malheureusement, petit, tu ne pourras pas user des rues latérales cette fois, il te faut suivre le parcours que l'on vient de nous énoncer.

- J'y arriverai.

Et après une amicale poignée de main, les deux hommes se mirent au volant de leur véhicule tunnés, afin de se livrer à un duel sans merci !


Pied au plancher, Aldéran fonçait sur le tracé. Il avait devant lui les phares arrières de la voiture de course de luxe et cela l'agaçait prodigieusement !

- Je t'aurai ! grommela-t-il. Je le dois, question de prestige, pour mon unique nuit de retour ! Je n'ai aucun moyen de te doubler et il n'y a plus que l'Avenue Def avant la ligne d'arrivée et elle ne compte qu'une seule bande – en dépit de son appellation ! A moins que je…

Pied au plancher, Luks fonçait sur le tracé. Il avait derrière lui les phares avants du tout-terrain sportif et cela le ravissait à un point inimaginable

- Je t'aurai ! grommela-t-il. Je le dois, question de prestige, pour ton unique nuit de retour ! Tu n'as aucun moyen de me doubler et il n'y a plus que l'Avenue Def avant la ligne d'arrivée et elle ne compte qu'une seule bande – en dépit de son appellation ! A moins que tu…

De fait, braquant brusquement, Aldéran monta sur le trottoir, ayant devant lui une voie grande ouverte sous les arcades des magasins, mais à peine plus larges que son véhicule !

Sa carrosserie morflant sur les flancs, il lâcha toute la puissance du tout-terrain et revenant sur l'Avenue, il se retrouva enfin au coude à coude avec Luks au carrefour dont le centre était le point final du parcours !

Sur la ligne d'arrivée, les pare-chocs des deux véhicules, à la mesure, avaient moins d'un centimètre de différence !


Au bar où les meilleurs pilotes fêtaient les résultats de la nuit, des verres levés et des sourires accueillirent l'entrée d'Aldéran, Luks lui faisant signe depuis une salle arrière.

Aldéran fit la grimace, la place pleine entre son ami et lui, et le seul passage possible était de monter sur le comptoir.

Sous les rires, les encouragements aussi, le jeune homme avait progressé à quatre pattes, rugissant en secouant sa chevelure comme l'aurait fait un lion, et avait fini par rejoindre Luks.

- Tu es fou à lier, Aldie !

- A un point que tu ne peux imaginer, rit ce dernier en s'asseyant alors que le pilote d'une autre Course venait de lui offrir une pinte de bière.

- Si, j'ai toujours su que tu étais un véritable génie au volant.

- Tu avais 3 mm d'avance sur moi… Luks, tu m'as accordé la victoire !

- Et l'autre soir, tu avais 300m d'avance ! Personne n'a contesté le résultat, et il n'y avait que des pros du pilotage autour de nous. Je ne t'ai fait aucun cadeau, jeune homme, j'ai juste reconnu ta supériorité, pour cette nuit tout du moins !

- Merci.

- L'occasion ne se représentera pas, c'est ça ?

- Je crois que le travail ne va pas me laisser un instant de répit, pour longtemps…

- Désolé.

- C'est ma vie, mon métier. Je ne me plaindrai jamais !

- Tu aimes, tu es heureux dans ce boulot, je suis content que tu aies trouvé cet équilibre. J'ai commandé d'autres pintes de bières et du poulet grillé avec des salades, ça te va ?

- Avec plaisir !