Leçon 3: Ne jamais draguer son coéquipier

Le temps passa et plus il passait, plus j'aimais mon boulot. Philips me faisait évoluer, m'expliquer ce que je ne comprenais pas et me poussait à me dépasser. Ce qui faisait, que consciemment ou non, je passais de plus en plus d'heures avec lui. J'avais compris son fonctionnement et comment il arrivait à boucler autant de dossiers à la fois: il travaillait quinze heures par jour, six jours sur sept. Je mis deux semaines à me calquer sur son horaire et deux autres à m'y habituer, mais à la fin, j'étais rodé, je marchais dans ses pas et vivais dans son ombre.

Une journée où nous nous étions résignés à faire de la paperasse, mon père me fit appeler dans son bureau. Je tirais sur mon débardeur (j'avais aussi emprunté les habitudes vestimentaires débraillées de mon coéquipier) et j'inspirais à fond avant de me faire annoncer. Il se leva lorsque j'entrais. C'était la première fois que j'entrais dans cette pièce depuis... Depuis. Il me pria de m'installer et s'assit sur un coin de son bureau. Il me jeta un coup d'oeil en biais par dessus ses lunettes.

-Tout va bien, avec Philips?

-Oui, Monsieur. C'est un excellent professeur.

Je ne pouvais pas l'appeler autrement que "Monsieur" et surtout pas ici. J'avais besoin de cette distance pour survivre. S'il s'en offusqua, il le cacha bien et reprit sans sourciller.

-Tu passes beaucoup de temps avec lui.

-Nous travaillons énormément.

-Tu as couché avec lui?

Mes yeux s'écarquillèrent de cette attaque surprise et je sentis toute mon âme gronder de colère.

-Je ne crois pas que ça vous regarde, Monsieur.

Il prit cette réponse pour un oui.

-Tu es complètement inconsciente ou quoi?

-Avec qui je couche ou ne couche pas ne vous concerne pas. De plus, je vous trouve particulièrement mal placé pour me faire ce genre de remarques, Monsieur.

J'affrontais son regard vert et mis dans mes yeux tout ce que je pus de rancoeur et de haine. Il se leva sans un mot, retourna s'installer dans son fauteuil et m'ordonna de me retirer. J'obéis, résistant à grand peine à l'envie de claquer la porte de son bureau. Mes paupières me brûlaient de larmes de rage et je plantais mes ongles dans les paumes de mes mains. Il allait me le payer, ça oui, ça allait lui coûter cher.

Je ruminais ma vengeance toute l'après-midi. Philips, comme à son habitude, fit mine de ne rien voir et ne posa aucune question. Sa délicatesse (ou son indifférence, je ne pouvais en être sûre) me calmait mieux que n'importe quoi. Nous avions dédaigné de remplir les fiches et dossiers depuis des semaines, et le bureau de Philips (une table collée à un mur, mais il s'en accommodait) croulait sous les parchemins. Nous travaillâmes jusqu'à vingt-deux heures, ce qui, en réalité n'était pas bien éloigné de l'heure à laquelle je finissais d'habitude. Depuis longtemps, il ne restait plus que nous au Bureau des Aurors; ça aussi, je m'y étais accoutumée. Effectuer des heures sup' non rémunérées, que la dernière lumière allumée soit celle sur mon bureau et sur celui de Philips, je ne m'en étonnais plus.

-J'espère que tu aimes la paperasse, Potter, parce qu'à partir de dorénavant, tu vas passer la moitié de ta vie la plume à la main.

Mon poignet craquait déjà à force d'écrire.

-Youhou, j'ai hâte… grommelais-je.

Il émit un petit rire très particulier.

-Quel heure il est?

Je consultais ma montre.

-Près de dix heures et on n'a pas mangé.

Habituellement, je ne me permettais pas ce genre de commentaires, mais j'avais faim et j'étais triste. Et chez moi, cette combinaison donnait un très mauvais mélange.

-Une pizza, ça te dit? C'est moi qui offre.

Je levais la tête, étonnée. Je bossais avec lui depuis trois mois durant lesquels nous avions quasi quotidiennement mangé ensemble et c'était bien la première fois qu'il se proposait de payer. Je hochais la tête et répondis:

-Je croyais que j'allais en être réduite à manger les affreux gâteaux de la femme de Jeb, ceux qui traînent depuis trop longtemps en salle de pause.

-Alors, je viens probablement de te sauver la vie !

Il s'empara de sa veste et rangea sa chaise d'un coup de genou.

-Viens, on finira ça demain.

-Tu crois qu'on va trouver une pizzeria encore ouverte?

-Non, mais on va se faire livrer.

Il habitait tout près du Ministère, dans un quartier Moldu de Londres un appartement douillet, exempt de toutes photos ou objet personnel. Durant ces derniers mois, je n'avais appris que deux choses sur lui: il avait vécu quelques temps à Mexico et il détestait les poivrons. Je ne connaissais pas son prénom et je n'avais pu qu'estimer son âge (à peu près vingt-sept ou vingt-huit ans). Ma curiosité à son égard s'était naturellement accrue, mais je n'avais rien su de plus et son appartement (à moins de le fouiller de fond en combles) serait probablement tout aussi mystérieux. Je m'asseyais sur le canapé, une bière à la main, silencieuse. La journée avait été longue et au souvenir de ce qui s'était passé avec mon père, je frissonnais. Heureusement, Philips n'était pas du genre à vouloir faire la conversation et nous partageâmes une pizza sans parler.

Je savourais le goût amer de la boisson et trouvais au fond de la bouteille le courage qui me manquait.

-Philips?

Il tourna la tête vers moi.

-Mmm?

Sans prévenir, je me ruais sur lui en le renversant et je posais mes lèvres sur les siennes.

-Potter..., souffla t-il, surpris, mais je crois, pas vraiment mécontent.

Je considérais cela comme un encouragement et me penchais pour l'embrasser à nouveau. Il me repoussa doucement et me regarda avec une gentillesse qui me fit monter les larmes aux yeux.

-Je croyais que tu avais réglé tes problèmes avec ton père…

Je me levais et me détournais afin d'essuyer mes joues.

-Je... Je suis désolée.

Il posa sa main sur mon épaule et je fermais les yeux pour ravaler mes larmes. Je reniflais et parlais d'une voix rendue rauque par la boule au fond de ma gorge.

-Mon père, c'était mon héros...

Je le sentis se crisper derrière moi et s'éloigner.

-Si bas que tu places la barre, Potter, il y a toujours des gens pour passer en dessous.

Il rajouta, d'une voix glaciale qui me fit frémir.

-Je ne fais plus confiance à personne, ça règle le problème.

Le silence tomba et je me remettais petit à petit.

-Reste ici cette nuit.

Je me retournais, la bouche entrouverte. Il eut un léger sourire et précisa.

-Dans le canapé.

-Oui, euh... Merci., bafouillais-je, en réalisant que c'était la deuxième fois en quelques minutes que je me ridiculisais totalement.

-Bonne nuit, Potter.

-Bonne nuit.

Il passa dans la pièce du fond que j'avais identifié comme sa chambre et ferma la porte. Je me débarrassais de mes chaussures, m'allongeais et fermais les yeux, aspirant non pas au sommeil, mais à l'oubli.


Merci à ma nouvelle beta, Dragonia Malefoy