21.

Aldéran releva la visière et retira son casque, s'ébroua.

- Je hais quand on doit se farcir des bombes !

- Là, bien que je sache en fabriquer, c'est loin d'être ma spécialité, fit encore Darys. Il valait mieux que je m'abstienne d'un conseil qui aurait pu être mal venu !

- Inutile de t'excuser, assura le jeune homme. En plus, tu ne joues qu'avec du matériel dernier cri et cette bombe était une antiquité quasi ! Et puis, c'est moi qui ai ordonné qu'on attende la Brigade de Déminage.

Il se tourna vers les autres membres de son Unité qui achevaient d'ôter leur équipement.

- Rentrez au Bureau, moi je dois encore parler au directeur du Centre Commercial. Je prendrai un taxi.

Le Van d'Intervention s'éloignant, Aldéran prit son téléphone pour faire un premier rapport oral, très court, à son Colonel – pour le rassurer quant à l'issue de leur intervention.

- Berkauw…

Mais, clignant à nouveau des yeux, parmi les voyageurs qui attendaient un bus de l'autre côté de la rue, il ne vit plus le serial killer.

- Que dis-tu, Aldéran ? aboya Melgon. Réponds.

- Berkauw était là, à l'instant ! Je te laisse, je mobilise les Patrouilles des Rues du coin, au cas où.

- Et moi je transmets l'info à la Profileuse.


Ayvanère ne décolérait pas.

- Il était là, à deux cent mètres, et personne n'a rien pu obtenir de concret ! glapit-elle. Aldéran, je vous ai connu bien plus dégourdi que ça !

Dans le bureau de Melgon, la Profileuse ne se retenait pas et déversait ses propres frustrations sur les deux hommes.

- J'étais en opération, objecta Aldéran. Il y a un protocole, je vous le rappelle, Mlle Thyvask. Je suis peut-être une tête brûlée, mais je ne me précipite pas au triple galop derrière un suspect de cet acabit, même si c'est ce qu'il espérait pour me piéger ensuite.

Ayvanère secoua négativement la tête.

- Berkauw est bien plus malin que vous, LC ! riposta immédiatement la jeune femme. Il ne tendrait pas une tactique aussi basique, sauf s'il vous estime, vous, assez stupide que pour y succomber ! Je vous prierai à l'avenir de ne pas vous contenter de constater mais d'agir !

- Ceci n'est-il pas en contradiction avec ce que vous venez de dire ? glissa Melgon.

Le regard d'émeraude le foudroya.

- Je ne connais qu'une façon de déstabiliser Berkauw : le surprendre par une réaction qu'il attend, et qu'il n'attend pas à la fois. Oui, il pense que vous redoutez un piège et que vous

n'osez pas aller à sa poursuite. Alors, puisqu'il n'a rien prévu : foncez-lui dessus !

- Berkauw a un QI très supérieur, mais ce n'est qu'en nous attirant dans son piège qu'il peut espérer me mettre la main dessus, objecta Aldéran en dépit du regard meurtrier qui lui était dédié. Car, jusqu'ici, ce n'est qu'à moi qu'il est directement apparu !

Ayvanère eut un sourire sardonique.

- Il sait très bien lequel de vous deux a le plus d'impact, ajouta-t-elle encore, mains sur les hanches, en chemisier ouvert, courte jupe et talons hauts, ce qui ne lui enlevait rien de son autorité et de sa virulence ! Ce n'est pas pour vous déprécier, Colonel Doufert, mais ce que Aldéran représente en plus de son statut de SIGiP est très fort – bien qu'il n'y soit pour rien, il n'a eu qu'à naître pour être un héritier très en vue, et au nom prestigieux. Là, Berkauw ferait coup double, et connaissant sa vanité – ses crimes ont fait la Une et sa réputation, bien qu'il soit demeuré dans l'ombre jusqu'à son arrestation – il ne va pas se priver du meurtre bien sanglant d'un Skendromme !

- Merci, grinça Aldéran qui avait surtout parfaitement compris qu'Ayvanère le jugeait incapable de se mesurer au serial killer en face à face !

Ayvanère se leva, mais vu son regard, aucun des deux hommes n'eut envie de quitter poliment son siège. Elle posa une main sur la table de travail du Colonel de l'AZ-37 et pointa le doigt de l'autre sur Aldéran.

- Si vous laissez la cible de Berkauw se promener tout partout, cela va très mal se terminer. Uniquement pour lui, soit, mais je ne veux pas de cet échec ! Alors, vous allez me le briefer afin qu'il arrête de se balader seul. Où était la Patrouille des Rues chargée de sa protection ?

- Sur une alerte… La grève s'étend et ceux qui n'ont pas encore rejoint le mouvement doivent assurer les appels au secours ! intervint encore Melgon que son statut de Colonel protégeait des foudres de la Profileuse.

- Je m'en doutais. Je ne peux nullement compter sur vous ou vos rouages… Il ne m'est pas possible de travailler dans ces conditions… Il faut que j'en fasse part à ma Hiérarchie. D'ici là, ne prenez aucun risque, vous aussi, Colonel car il est évident que Berkauw peut aussi brouiller les cartes en collant Aldéran aux trousses alors que son objectif véritable… Vous m'avez compris, tous les deux ! Je déteste avoir à vous rappeler des évidences. Il y a longtemps que je n'avais travaillé une telle sous-équipe !

Véritablement furibonde, la jeune femme quitta le bureau.


Un moment, Melgon considéra Aldéran, raide dans son fauteuil, son regard bleu marine empli de colère, d'humiliation et d'inquiétude pour le futur immédiat.

- Elle a été dure, ses paroles ont dépassé sa pensée, mais elle n'a pas tort sur le fond… Quoique nous fassions, Berkauw aura une longueur d'avance sur nous ! Reste planté là ou cours-lui après, il aura certainement quelque chose de prévu, pour toi…

- Mais je ne peux pas le laisser me tenir à l'œil, éternellement !

- Je sais. Je ne vois vraiment pas quel conseil te donner. D'autant plus que sur un plan personnel, quoi que tu fasses, tu ne trouveras pas grâce à ses yeux ! Elle commet là une erreur en laissant son ressentiment l'emporter, mais les sensations font également partie de cette affaire et on doit en tenir compte. Courage, Aldie, ce n'est qu'un mauvais moment à passer. Ensuite, elle repartira… Bien que cela aussi, ne te fera pas plaisir !

- Oui. Ayvanère a entièrement récupéré de la blessure, la balle et la césarienne. Elle a retrouvé son équilibre psychologique et elle a repris une vie normale. J'en suis heureux pour lui, soulagé d'avoir pu le constater. C'est le principal.

- Ca va toi ? insista Melgon.

- Bien sûr que non ! Mais, je ferai avec… Je ne m'y attendais pas, mais d'une façon et d'une autre Ayvi et moi devions être remis en présence, pour une ultime confrontation. Un scénario sans faille, très téléphoné, et j'en ai marre d'être une marionnette… Je dois finir mon rapport, je peux retourner sur le plateau, Colonel ?

- Bien sûr, Aldéran. Ayvanère est vraiment impitoyable, j'en suis désolé, pour vous deux.

- C'est ainsi. Je ne m'étais pas attendu à autre chose, jeta le jeune homme en quittant son siège pour quitter le bureau à son tour.


En quittant le parking souterrain de l'AZ-37, Aldéran passa devant Ayvanère qui rejoignait son propre véhicule sur le

stationnement réservé aux visiteurs.

Il ralentit légèrement à sa hauteur.

- Tout va bien ? jeta-t-il en abaissant la vitre passager.

- Bien sûr ! Et même si ce n'était pas le cas, je sais me débrouiller, moi. Pour finir, contrairement à toi, je sais choisir ma moitié, personne n'a jamais tenté de me tuer pour une histoire de cul !

Son regard toujours d'une froideur frisant celle du vide galactique, Ayvanère suivit le tout-terrain du même vert émeraude que ses prunelles.