Leçon 5: Ne jamais espérer de remerciement
Je m'étais installée au bureau de Philips et remplissais des dossiers de mon écriture de cochon. Il était absent ce jour-là (la première fois en huit mois où je bossais avec lui). Il m'avait appelé le matin même et balancé une excuse bidon à laquelle je n'avais pas cru une seconde, mais que j'avais fait semblant de gober. J'étais presque vexée; pas qu'il refuse de m'expliquer son absence, mais qu'il me croit assez stupide pour ne pas comprendre qu'il mentait. Et pourtant, je faisais sa paperasse, en quête d'un remerciement pour le lendemain matin. Je pris quelques secondes de pause, le temps que l'encre sèche et revint à ma principale préoccupation: pourquoi Philips n'était-il pas là? Il me paraissait improbable qu'il soit malade (aucun microbe ne serait assez fou pour s'aventurer dans son organisme)... J'en étais là de mes réflexions lorsqu'un mouvement me fit lever la tête. Mes frères se tenaient devant moi. Mes frères sont quasi inséparables; j'ai toujours été exclu de la petite bande qu'ils formaient et ce depuis toujours. Curieusement, voir Albus traîner comme une âme en peine dans tout Poudlard lors de son année passée sans James a été moins jouissif que ce que j'imaginais. Ils sont Aurors, bien sûr et coéquipiers depuis presque deux ans.
Albus resta debout tandis que James, dans un mouvement emprunté à mon père, s'asseyait sur le recoin du bureau. Ma première réaction fut donc la colère et je serrais les poings pour ne pas lui dire de virer ses fesses de là.
-Salut.
C'était Albus qui parlait. C'était toujours Albus qui parlait.
-Salut.
Je baissais la tête dans mes papiers.
-On ne t'a pas vu à la maison depuis longtemps.
Selon mes propres estimations, cela devait faire environ deux mois. Chaque fois, j'inventais quelque chose pour ne pas venir et passais ma journée de pause... eh bien, souvent avec Philips. Comme ce n'était qu'une affirmation, je ne dis rien, mais relevais les yeux vers James quand je réalisais qu'il était assis sur un dossier dont j'avais besoin. Il s'en rendit compte, se leva et parla pour la première fois.
-On aimerait discuter un peu avec toi.
-Ce serait avec joie, mais j'ai beaucoup de travail. dis-je, en leur désignant le bordel qui régnait sur le bureau.
-Tu vas bien aller déjeuner?
J'étais troublée. Cela faisait longtemps que nous n'avions plus parlé. Cela faisait longtemps que je n'avais plus parlé qu'à Philips. Je ne sus pas quoi dire d'autre.
-D'accord.
Nous descendîmes au Big Al's Bar, la cantine officieuse du Ministère. Tous ceux qui y travaillent viennent manger ici. On est vite servi et c'est discret. Al, le patron, a les yeux vitreux et le regard terne de ceux dont la mémoire est régulièrement effacée. Cela fait des centaines d'années qu'on utilise la magie et ce genre de conneries existe toujours. Curieusement, ça n'a l'air de déranger personne et brusquement, j'ai honte pour mes congénères.
Nous nous installâmes à une table à part et mes frères commandèrent deux salades tandis que je me décidais pour un café. Je préférais abréger au plus vite cette conversation. James attaqua:
-On s'inquiète pour toi, Lil...
-Pourquoi? demandais-je, presque amusée. J'ai rarement été aussi bien.
-On craint que tu ne... travailles trop.
James me lança un regard lourd de sens et je souris, malgré moi. C'est un code entre nous. Il me demandait ce que je traficotais avec Philips... Il m'avait fait le coup lors de ma dernière année à Poudlard, comme ni lui ni Al n'était là pour me surveiller. Au travers de toutes ses allusions, j'avais compris ce qu'il me voulait et lui avait répondu que je m'efforçais de me reposer le plus possible. Pauvre James, si naïf qu'il croyait que sa petite soeur allait lui faire des confidences... Pauvre James, si tu savais ce que j'ai fait avec Liam Cunningham la nuit d'Halloween...
-Je veille à ne pas me surmener.
Nos commandes arrivèrent et je bu une gorgée du plus épouvantable café qui puisse exister sur toute la surface de cette planète. Je me demandais ce que devenais Liam...
-Philips est sympa?
Je grimaçai. Tout ça commençait un peu à ressembler à la conversation que j'avais eu avec mon père et qui avait eu pour conséquences (entre autres) mon déménagement. Ils prirent ma mimique pour une réponse.
-Il est brusque?
-Quoi? Non!
-Parce qu'il paraît...
-Non!
-Surtout, s'il...
Je les coupai.
-Les gars, tout va bien, je vous assure!
Leur sollicitude était touchante, mais comme toute fille ayant grandi avec des mecs, elle me tapait sur le système. Je voulais bien admettre que Philips n'était pas l'Auror le plus apprécié du service, mais dire du mal de lui, non. Faudrait pas compter sur moi. Je me levais en finissant ma tasse.
-Merci pour le café.
Je partis tôt ce soir-là. Je n'avais pas eu de nouvelles de Philips et, ça peut paraître idiot, mais je m'inquiétais. Depuis que je l'avais rencontré, il ne s'était pas passé un seul jour sans que je ne le voie ou l'entende. Je me dirigeais donc vers son immeuble et y arrivai une dizaine de minutes seulement après être sorti. Je montais les marches quatre à quatre et repris mon souffle devant sa porte en réfléchissant. Je dénichais dans mon sac sa clé, qu'il m'avait donné il y a quelques semaines en disant un " Au cas où" qui m'avait fait frissonner. Et s'il tenait à être seul? Et s'il était avec une ancienne amie américaine ou une nouvelle, anglaise? Je me mordis la lèvre. Je n'avais pas vraiment envie de découvrir une fille à moitié nue au beau milieu de son salon. Je refermais la clé dans ma main et toquais à la porte. Une trentaine de secondes plus tard, personne n'était venu m'ouvrir et j'étais au moins tranquille sur ce point-là. Soit je le dérangerais énormément, soit pas du tout. Je résolus de faire comme chez moi, introduisis la clé dans la serrure et pénétrai dans son appartement. Il était plongé dans une semi obscurité et je fus obligée de plisser les yeux pour être sûre que ce que je voyais était bien la réalité.
