Leçon 6: Toujours couvrir son coéquipier
-Philips? Mais qu'est-ce qui t'arrive?
Il était à moitié allongé sur son canapé, une flasque de whisky bien entamée en main. Il y avait un cadavre de bouteille sur le sol et il régnait dans toute la pièce une si forte odeur d'orange amer qu'elle me prit à la gorge. J'allumais la lumière. Je ne pouvais pas le croire, mais il était totalement ivre. J'avançai de deux pas. Il ne m'avait pas vu ni entendu; il picolait, c'est tout. Je déglutis et répétais.
-Philips?
Son regard flou s'arrêta une seconde sur moi et il s'exclama, d'une voix réjouie que je ne lui avais jamais entendue.
-Potter! Viens boire un coup!
Et il accompagna ses paroles en approchant la bouteille de ses lèvres.
-Wow, non, non, non!
Je ne connaissais pas son seuil de résistance à l'alcool (bien que j'étais presque admirative qu'il ne soit pas encore en plein coma éthylique) et je ne tenais vraiment pas à le connaître. Je m'approchais vivement et prit le flacon par le goulot. Il attacha sur moi un regard d'enfant à qui on venait de refuser un jouet, mais je n'y fis pas attention et tirais l'alcool nauséabond vers moi. Le facétieux ivrogne en fit autant, avec une force étonnante. Il grommelait des phrases incompréhensibles tandis que j'essayais de le raisonner, en vain. La situation menaçait de s'enliser, lorsque prenant appui sur le rebord du divan afin d'avoir plus de forces, je glissais, attirée par la gravité et Philips, qui tentait toujours de m'arracher la bouteille des mains, je lui tombais complètement dessus.
Et il en profita pour m'embrasser goulûment. De ma vie, je n'avais jamais été embrassé avec autant de fougue, de désir et de passion. Je m'arrachais à lui, lui laissant sa satanée bouteille et restais quelques secondes, immobile, le cœur battant et les joues cramoisies. Je me retournais, il s'était endormi. Je soupirais, allais tirer les rideaux, m'emparais de ma baguette et fit voler Philips jusqu'à son lit, sans qu'il ne se réveille. Arrivée là, je pris une couverture que je pris grand soin de disposer. Puis, je sortis de la chambre, en laissant la porte à demie ouverte. De quelques coups de baguette, j'ouvris la fenêtre, jetais les bouteilles et remis en place les coussins du canapé. C'est alors que je la remarquais. Une enveloppe, froissée, jetée à terre. Je la ramassais et la lissai machinalement contre ma jambe.
Etait-ce ça qui lui avait tourneboulé la tête, ou s'agissait-il juste d'un coup de fatigue? Je l'espérais, mais en étant totalement honnête avec moi-même, je n'y croyais pas. C'était un trop solide gaillard pour s'effondrer à ce que j'avais supporté. Cette lettre était-elle responsable de son état? La curiosité me taraudait, tandis que je découvrais l'expéditeur: l'ambassade américaine de Londres. Et si c'était le cas, est-ce que ça me donnait le droit de l'ouvrir? Quel serait sa réaction si je le faisais? Je grimaçai, secouai la tête et allai poser l'enveloppe sur la table de la cuisine. Puis, réprimant un bâillement, j'éteignis la lumière et m'allongeais sur le canapé.
Il m'arrivait souvent de dormir chez lui. Je n'aimais pas ma solitude et je crois que lui non plus. Il y avait un côté rassurant à savoir que quelqu'un dormait dans la pièce d'à côté, même si aujourd'hui était le premier jour où j'avais franchi le seuil de sa chambre. Je fermais les yeux et croisais les bras. Il était bien trop tôt et j'avais faim. Le café que j'avais pris avec mes frères était la seule chose que j'avais avalé dans la journée et il n'avait pas été très nourrissant. Je me tournais sur le côté et, ignorant les protestations de mon estomac, tâchai de m'endormir.
Je m'éveillais vers trois heures, les paupières lourdes et la tête vide. Je m'assis en me frottant les yeux et il me fallut bien deux minutes pour réussir à me lever. Je me dirigeais vers la salle de bains et, me souvenant que je n'étais pas seule (dans le brouillard qui m'entourait, je réalisais à peine que je n'étais pas chez moi), je fermais la porte avant de faire couler l'eau. J'en sorti, rafraîchie et prête à affronter la nouvelle journée. Ou, du moins, aussi préparée que je pouvais l'être. J'allais dans la cuisine et trouvais, en fouillant dans les placards et le frigo, de quoi reprendre des forces. J'ignorais ce qui m'attendait, mais je sentais que j'allais en avoir besoin. Je m'assis et une vague de nostalgie ou de fatigue m'envahit. Je pensais à ce film que j'avais vu il y a longtemps avec Cassie, quand elle était dans sa période films étrangers. Elle m'avait traîné dans un vieux cinéma de la banlieue de Londres où il n'y avait eu que nous dans une salle qui sentait le renfermé. C'était l'histoire d'une femme qui se levait en pleine nuit pour un casse-dalle avec son frère et sa sœur. Je ne me souvenais pas du titre de ce film et j'avais envie d'en pleurer. J'avais un coup de blues et je me devais d'être honnête, Philips et moi n'étions pas si proches. Il ne m'avait jamais rien confié et me tenait à l'écart de tout. Il ne me faisait pas confiance et dans le désarroi où je me trouvais depuis huit mois, j'en aurais vraiment eu besoin. Mon père me manquait et Cassandra aussi. Je serrais les dents et posais la tête sur la table. Je dormis encore quelques temps ainsi et fis du café en me massant le cou. Habituellement, nous partions au Ministère vers six heures, six heures et demie, au plus tard. Serait-il en état? J'en doutais sincèrement. Je bus tout le café, en refis, vidais à nouveau la cafetière, en préparais encore. Il était huit heures et demie et Philips n'était pas encore debout. J'étais allé le voir et il n'avait pas changé de position depuis la veille. J'avais eu un instant de panique en voyant qu'il n'avait pas bougé, mais fut rassuré en tâtant son pouls.
J'attendis encore un peu et finis par sortir mon portable en gémissant. Je pris ma voix la plus rauque pour annoncer à James que j'avais attrapé un rhume et ne pourrais donc pas venir travailler aujourd'hui. Sa réponse ne se fit pas tarder.
-Et Philips?
Je fis mon étonnée.
-Il n'est pas encore là? Ben, s'il n'est pas encore là, je ne pense pas qu'il vienne.
-Mouais.
Il raccrocha en oubliant de me souhaiter un bon rétablissement. J'éteignis mon téléphone pour être sûre d'avoir la paix et retournais m'asseoir dans la cuisine. Il n'y avait pas besoin d'avoir fait de longues études pour se douter que James allait me regarder de travers. Et, vu qu'il disait tout à son frère qui disait tout à notre père... J'étais mal. Je sursautais. Philips venait de sortir de sa chambre et, tout en zigzaguant, se rendit dans la salle de bains. Il ne s'était pas encore rendu compte de ma présence.
