26.

Avec appréhension, ne reconnaissant pas en l'Ayvanère des derniers temps la jeune femme enthousiaste et chaleureuse connue, ceux de l'Unité entrèrent dans la salle de réunion de leur Colonel.

- Aldéran ne devrait plus tarder ? glissa Soreyn qui apercevait Torko près d'un canapé.

- C'est lui, le sujet de la discussion : il s'est volatilisé, et tout porte à croire que Berkauw l'a enlevé ! rétorqua Ayvanère avec un petit sourire qui leur fit froid dans le dos.

- Ca vous réjouit ? grinça alors Melgon qui était le seul à pouvoir parler d'égal à égal avec la Profileuse et qui ne parvenait pas à dissimuler sa tristesse devant ce constat.

- Oui, à un point que vous ne pouvez imaginer !

- Vous en êtes donc là… soupira-t-il.

- Et vous, vous vous trompez complètement ! La semaine dernière, mus par la même impulsion, Aldéran et moi nous nous sommes retrouvés dans un lieu hautement émotionnel pour nous deux. On a beaucoup discuté ce jour-là, d'autres jours aussi. Je l'ai convaincu, professionnellement parlant. C'est sur mon ordre qu'Aldéran a joué le jeu voulu par Berkauw et qu'il a dû se faire neutraliser sans opposer grande résistance !

Tous sursautèrent alors.

- C'était votre idée ? souffla Soreyn.

- En effet. Aldéran porte une balise de localisation très spéciale, indétectable, dans sa chair et même si Berkauw soupçonne notre plan et le scanne, il ne trouvera rien ! J'ai laissé passer quelques heures afin de ne pas lui mettre la puce à l'oreille avec un déploiement de forces autour de sa planque… Voilà où est Aldéran, ajouta-t-elle en projetant le plan d'un chantier de construction d'un pont sur l'écran géant au mur de la salle de réunion. J'aurai besoin de deux Unités, l'Anaconda et la Mammouth, pour que vous investissiez très discrètement les lieux. Il ne faut pas que Berkauw puisse passer directement à la phase « assassinat » ! L'Unité de la Lieutenante Progris sera là dans quelques instants, je vous exposerai mes dispositions et nous partirons ensuite immédiatement, en véhicules banalisés. Une objection, Colonel Doufert ?

- Je vous laisse la direction de l'opération.

- Je vous en remercie. Berkauw ne se laissera pas faire, j'aurai besoin d'une ambulance prête à tout instant.

- Je m'en occupe, elle vous rejoindra sur place, fit encore Melgon.


Le plus discrètement possible, se garant à des endroits différents, les véhicules banalisés et eux-mêmes en civil par-dessus leur gilet pare-balles, leur arme soigneusement dissimulée,

les membres des Unités Anaconda et Mammouth avaient cerné le chantier de construction du Centre Commercial, dont il n'y avait encore que les fondations souterraines des parkings.

- Berkauw affectionne désormais les galeries obscures, sans ouvertures sur l'extérieur, comme un lièvre dans son terrier… Mais nous avons là un grand terrier, ajouta Ayvanère dans le micro de sn oreillette. Il s'agit de notre unique avantage. Lieutenante Progris, tâchez de localiser et d'appréhender Berkauw. Moi, je vais avec l'Anaconda récupérer le Lieutenant-Colonel Skendromme.

- A vos ordres, Inspectrice Thyvask, répondit Daleyna Progris.

Suivant son scan portatif, Ayvanère s'était dirigée rapidement et sans hésitation vers la petite pièce d'où elle captait le signal-balise du jeune homme.

- C'est verrouillé ! Aldéran, écarte-toi de la porte ! jeta-t-elle, assez haut pour être entendue et assez bas espérait-elle pour que le serial killer ne la perçoive pas !

- Cette charge va neutraliser la serrure, sans bruit, presque, assura Darys Lougar, l'Artificier de l'Unité.

- On est là, Aldéran ! avertit encore Ayvanère avant de se reculer quand la discrète mais efficace explosion ouvrit la porte.

- Aldéran, LC, réveillez-vous ! pria Kaéryane en secouant le jeune homme, sur le flanc à même le sol, sans un tressaillement.

- Inutile d'insister, Kaéryane, il est complètement dans les vapes… J'avais espéré que Berkauw ne l'aurait drogué que pour l'enlever, grommela Ayvanère qui avait soulevé une paupière d'Aldéran. Ca me prive de deux membres de l'Unité, Darys emmenez-le dans le périmètre de sécurité.

Chargeant Aldéran sur son épaule, l'Artificier de l'Unité obéit.


- Tu sais, Aldéran, que tu n'es pas payé durant tes heures de service pour roupiller ? ! lança Melgon car, sur le divan de son bureau, Aldéran avait remué et avait fini par se redresser, se massant les tempes.

- On ne peut me faire aucune confiance quant à mon sérieux professionnel, rétorqua le jeune homme avec un sourire. Berkauw ?

- A nouveau arrêté ! renseigna Ayvanère en entrant dans la pièce, Melgon l'ayant bipée dès le réveil d'Aldéran. J'espère bien que cette fois tes potes du SIGiP ne le relâcheront pas dès qu'un autre serial killer retors fera la Une des Médias !

- Je ne peux rien face aux décisions de ma Hiérarchie… Je le souhaite aussi. Ca a donc marché ! ?

- Sur toute la ligne, comme je l'avais prévu, se réjouit la jeune femme. Obligé de se terrer, et non dans ses caches, j'avais l'ascendant sur Berkauw. Je t'ai servi à lui sur un plateau, il devait savoir que c'était un piège et moi j'étais certaine qu'il ne pourrait résister à ce « cadeau » !

- J'ai fait comme tu as conseillé : j'ai pris mon air le plus agacé et le plus déterminé pour foncer vers ce chantier d'où il m'observait une fois de plus. Il a bel et bien cru que je pétais les plombs et que j'y allais plein de rage et donc en perdant de ma concentration et de mes réflexes. Mes propres pas me trahissaient, résonnant dans cette ébauche de showroom, et ses propres semelles crissaient sur les débris du sol, mais je n'ai pas réagi puisqu'il devait m'emporter… Après, j'avoue que c'est le trou noir.

- Tous les deux, vous avez pris bien trop de risques ! intervint le Colonel de l'AZ-37. Vous saviez, et surtout vous, Mlle Thyvask, à quel point Berkauw était dangereux et qu'il avait toujours su retomber sur ses pattes une fois acculé ! Le scan a démontré que Darys n'est passé que quelques secondes avant qu'il ne se dirige vers la cellule… Je n'ose imaginer ce qu'il aurait fait au LC et à l'Artificier de l'Unité !

- Risques calculés, je vous prie de le croire, protesta la Profileuse. Et Aldéran a accepté.

- Aldéran est un fou furieux, incontrôlable et qui n'a sa dose d'adrénaline que lorsqu'il joue son rôle préféré : le suicidaire, contesta encore Melgon, réellement furieux. Vous auriez dû me parler de ce plan !

Le jeune homme secoua négativement la tête, se leva pour se rapprocher.

- Berkauw nous tenait, tous, à l'œil, écoutait nos communications. La réelle animosité entre Ayvanère et moi devait faire partie de ses dispositions à lui. Nous devions donc entretenir cette situation, et malheureusement vous leurrer vous aussi ici !

Melgon fit la grimace.

- Vous vous êtes réconciliés ?

- Non, on n'ira pas jusque là ! jetèrent d'une voix Aldéran et Ayvanère.

- Disons qu'on a réglé quelques incompréhensions, reprit le jeune homme. On a parlé, à cœur ouvert, de nos sensations

respectives face au drame qui nous avait frappés…

- Nous savons désormais comment l'autre a vécu cette tragédie, ajouta Ayvanère. Tout est clair. Mais, tout cela est loin d'être suffisant pour qu'on soit seulement amis. C'est trop tôt !

- En revanche, Mel, pour les quelques jours qu'Ayvanère reste encore, on ne se bouffera plus le nez pour les fois où elle passera au Bureau !

- Ca me soulage. Joli pas de deux, sur ce coup, mais ne recommencez jamais plus, sinon je fais un rapport ! Aldéran, tu peux finir la journée, au boulot ?

- Quelques cafés pour dissiper les dernières brumes de ce sédatif, et je serai totalement opérationnel ! Je retourne sur le plateau.

- Je vais travailler à mon propre rapport, déclara pour sa part Ayvanère. On ne se reverra qu'à mon départ. Aldéran, tu peux passer à l'Infirmerie du Bureau, qu'on te retire cette balise ?

- Et comment !

Du regard, Melgon suivit les deux jeunes gens qui quittaient son bureau, mais ne faisant toujours plus le commun chemin, ni amical, et encore moins sentimental !

« Pauvres gosses, vous mériteriez tellement de vous retrouver, de vous remettre ensemble ! Vous êtes faits l'un pour l'autre, j'en suis certain. Mais, après ce qui vous a déchirés, je comprends qu'il n'y a guère de réconciliation possible… La perte de votre bébé, et lui perdu… Ca me fait tant de peine ! ».


Melgon prit son téléphone qui émettait sa mélodie.

- Oui, Laured ?

- Je viens d'avoir un appel de l'Agence d'Adoption : ils ont un

enfant pour nous ! Nous devons aller à la Pouponnerie aussi vite que possible !

- J'arrive !

Et oubliant, de façon compréhensible, la détresse de deux amis pour ne penser qu'à sa propre félicité, Melgon partit en courant !

« Pères… Laured et moi allons être parents ! ».