Leçon 7: Apprendre à faire confiance
Il sortit quelques minutes plus tard, et sans m'adresser le moindre regard, s'installa sur une chaise de la cuisine. Je restais quelques secondes indécise, la bouche ouverte et l'air idiote. Puis, je me levais enfin, sortis un autre mug du placard, le remplis de café et le plaçais devant lui. Il le buvait sec, mais c'était trop amer pour moi. Je m'étais appliquée à copier toutes ces habitudes, mais je rajoutais automatiquement une tonne de sucre, sinon je trouvais ça imbuvable.
Il avala une gorgée et je me mordis les lèvres. Je ne suis pas une grande fan de ces longs silences. Je dis donc la première chose qui me vint à l'esprit.
-Gueule de bois?
Il releva la tête et me fixa d'un air quasi hébété.
-Ha, t'es là?
Je ne savais pas si je devais rire ou me vexer alors, je pris une autre alternative et acquiesçais.
- Et hier soir?
J'hésitais une fraction de seconde à mentir... et renonçais.
-Oui.
Il détourna les yeux et, ce faisant, son regard tomba sur la lettre que j'avais retrouvé dans le divan et que j'avais posé sur la table. Et il fallait bien avouer que, depuis que je m'étais assise devant ma tasse, je la surveillais du coin de l'oeil sans oser y toucher. Son expression se durcit et il me regarda. Je frémis et la panique s'empara de moi.
-Tu l'as lue?
Son ton était glacé et mon cœur s'emballa. La gorge serrée, je ne réussis qu'à secouer la tête. Je devais paraître trop effrayée pour mentir, car il n'insista pas et s'empara rapidement de l'enveloppe. Il se leva, abandonnant son café. A peine s'était-il retourné que je retrouvais mon courage.
-Philips? Je...
Il me fixa et je cherchais mes mots.
J'aimerais que tu me parles, égoïstement, bien sûr, parce que j'ai besoin de ta confiance, mais aussi, parce que je sais ce que c'est, la tristesse et la solitude. Et si tu crois que je n'ai pas remarqué tes épaules voûtés, tes silences et tes yeux si sombres qui se glacent sans que je saches pourquoi, tu te trompes...
Mais je restais silencieuse. Vous m'imaginez dire ça? Oui, moi non plus...
-J'ai téléphoné à James. On a notre journée.
Il acquiesça, se retourna et ne bougea plus, la lettre serrée dans sa main droite et l'autre posé sur le chambranle d'une porte toujours ouverte. Je distinguais parfaitement sa nuque baissée et ses omoplates sous son fin T-shirt. Et, en l'examinant de la sorte, je pensais, pour la première fois, qu'il n'était pas aussi sûr de lui qu'il voulait le faire croire, pas aussi courageux. Paradoxalement, cela faisait de lui quelqu'un de plus humain. Je baissais la tête vers ma tasse. Les mains enveloppés autour, je me brûlai agréablement les doigts; ça avait au moins le mérite de me faire penser à autre chose.
-Mon père était du même genre que le tien, moins connu mais tout aussi parfait et lisse, en apparence...
Je frissonnas au son de sa voix. Il était toujours tourné, comme s'il parlait tout seul.
-Seulement, il frappait ma mère; et moi, à l'occasion. Et le pire, c'est que je croyais que c'était de notre faute, je croyais que c'était nous qui faisions quelque chose de mal et qu'il était juste. J'étais stupide, mais il était mon père. A onze ans, quand je suis entré à l'U.S.C.M, j'ai passé des centaines d'heures à la bibliothèque, à la recherche d'un moyen de comprendre, à lire des bouquins poussiéreux, sans jamais m'arrêter, parce que m'arrêter, c'était me dire qu'il n'avait aucune excuse, aucune raison. Quelques jours avant les vacances d'été, j'ai enfin compris. Qu'il n'était pas heureux, pas satisfait de sa vie. Mais que c'était loin d'être notre faute. Alors, la première fois qu'il a tenté de la frapper en ma présence, je suis intervenu. Au moins, tout ce que j'avais lu m'avait servi à quelque chose; j'ai réussi à le pétrifier. J'ai fait venir ma malle, que je n'avais pas encore déballé et j'ai traîné ma mère vers la porte. Je lui disais de ne pas s'inquiéter, que je veillerais sur elle, qu'on sera bien tous les deux; je lui disais n'importe quoi pour qu'elle vienne. Elle m'a lâché la main, elle n'est pas venue, elle m'a laissé partir seul, elle l'a préféré à moi...
L'amertume de sa voix me fit froid dans le dos. Je comprenais mieux maintenant l'homme qu'il était devenu.
-Je suis allé trouver le directeur de l'école, je lui ai expliqué ma situation et il a accepté que je reste à l'U.S.C.M. jusqu'à la fin de mes études. Je ne les ai plus jamais revu.
Il sortit de la pièce et alla s'asseoir sur le canapé, sans rien ajouter. Je me levais et allais occuper la place qu'il avait abandonné quelques secondes auparavant.
-Mais, la lettre, alors?, ne pus-je m'empêcher de demander.
Il me la tendit sans me regarder. Je la saisis, grimaçai, la sortis finalement de l'enveloppe... Sans une fois lui présenter de condoléances, on lui apprenait la mort de sa mère et l'incarcération de son père.
Je vacillais et fermais les yeux, le cœur aux bords des lèvres.
-Je me suis tellement moqué de toi quand tu as su pour ton père, et regarde l'état dans lequel le mien me met.
Je le fis, et croisai son regard. Il me semblait que je le voyais enfin. Je me détournais.
-Viens.
-Où ça?, demanda t-il, sans bouger.
Je cherchais une bonne réplique, quelque chose d'imparable... Mais rien ne vint. Je haussas les épaules.
-J'en sais rien.
-Ok. Allons-y.
