32.

Skyrone reposa son journal quand Aldéran le rejoignit pour le petit déjeuner, près de la piscine extérieure, l'été déjà chaud, le ciel d'un bleu limpide.

- Envie de faire quelques brasses ? gloussa l'aîné.

- Certainement pas, je suis déjà habillé de pied en cape ! Et toi ?

- Moi aussi. Aucune envie d'aller me glisser à l'eau tout habillé, j'ai déjà donné ! Et inutile de me rejouer le coup de l'agression, je reste au sec désormais !

- Sympa, rit Aldéran alors qu'on lui apportait des toasts bien chauds et qu'on lui servait un jus de fruit.

- Nos cadets ? questionna Skyrone

- Eryna et Hoby avaient envie de manger sur leur propre terrasse. Ils seront prêts quand j'irai les déposer à l'Ecole et au Lycée.

- Du nouveau dans ta vie pépère à l'AZ-37 ? reprit Skyrone.

- Et comment ! Il n'y a pas de nuit sans que les bandes ne déferlent sur les centres de la galactopole, les gens sont fous à lier et sortent une arme pour un oui pour un non en terrorisant tout qui est autour, la ditroxine fait des ravages et surtout deux nouvelles factions surarmées semblent se mettre en place et ça promet des mois de saccages et de carnages quand elles se défieront ouvertement dans les rues !

- Je vois que rien ne change, que tout s'aggrave. Tu secoues négativement la tête ?

- Ca ne dégénère pas, ça change, c'est tout, rectifia Aldéran en finissant ses fruits sucrés. Oh, bien sûr qu'il y a toujours l'inévitable escalade mais en face on s'organise et on s'arme également donc le rapport de force demeure. Il n'empêche que ça va sacrément secouer les années à venir car les chefs inconnus de nos deux bandes ont déjà prouvé qu'ils étaient supérieurement intelligents !

- Au moins, tu ne t'ennuieras pas !

Aldéran reposa sa serviette, se leva.

- On se revoit ce soir ? insista son aîné.

- Je ne vais pas manquer l'anniversaire de Delly ! Et encore moins le cadeau d'anniversaire que tu comptes lui faire !

- J'espère y arriver…

- Tu as intérêt, sinon tu sais ce que je te réserve !

- Misère, tu ne prends jamais de vacances, toi… soupira Skyrone.

Aldéran éclata de rire.

- Oh que si, et pas plus tard que la semaine prochaine !

- Je n'ai pas oubliés. Depuis le temps que tu attendais cette virée. J'en suis heureux pour toi.

- Tu restes ici, tu ne veux pas que je te ramène à l'intérieur ?

- Je sais très bien piloter ce fauteuil, ne te tracasse pas ! Et dès que ma tendre moitié sera partie pour le Labo, j'irai la surveiller depuis mes ordinateurs !

- Et c'est moi le cinglé…


- Café noir pour toi, Yélyne. Café au lait avec sucre pour toi, Jelka. Café à la cannelle pour toi, Darys. Café noir avec lait et sucre pour toi, Soreyn. Café noir avec du chocolat pour vous, Kaéryane. Toujours partante pour bosser avec nous, avec moi ? ajouta Aldéran en baissant la voix. Après trois mois, le procès de Tansguylle débutera sous peu…

- J'avoue que ça devient dur, avoua-t-elle. J'ai été voir Tansg hier encore. Elle demeure ma petite sœur, même si elle a tenté de vous tuer ! Et elle a perdu beaucoup de sa superbe, surtout maintenant qu'elle va être jugée.

- Oui, elle pensait réussir le suicide parfait sur ma personne, grinça le jeune homme. Elle n'a pas été loin d'y parvenir… Kaéryane, je n'irai pas témoigner.

- Mais… ?

- Mon avocat me représentera. Il sait tout, autant que moi, et il s'exprimera mieux… Je n'ai pas envie de me retrouver face à Tansguylle, face à vous qui serez dans le public – même la psy qui gère ma thérapie me l'a conseillé !

- Tu continues à la voir ? glissa Soreyn qui, tout proche, n'avait pas pu ne pas entendre.

- Je n'ai pas avalé ces médocs et cet alcool de ma volonté, mais le tableau qu'on lui a dressé de moi, à cette période, tous les soucis, fatigues et pétages de plomb, l'ont incitée à me suivre un bon moment encore je le crains ! Comme je n'ai rien à me reprocher, presque, je reconnais trouver agréable de me confier, d'évacuer les angoisses de nos Interventions… Enfin, tant que vous supportez mon niveau de folie habituel, je ne m'en fais pas ! Bon, qui devait apporter les viennoiseries, aujourd'hui ?

- Jelka.

- Espérons qu'elle se rappelle que si ses ordis de la Centrale n'ont aucun intérêt pour les pâtisseries, nous on adore !


Après une journée banale, avec seulement une sortie de l'Unité Anaconda pour un marché dévasté par les marchands en pleine bagarre rangée de concurrence, Aldéran avait soupiré d'aise, les membres de son Unité tous sains et saufs, et c'était ce qui lui importait le plus !

- Tu pars tôt, releva Soreyn, avec un clin d'œil amical.

- C'est l'anniversaire de ma belle-sœur, et mes parents seront là, de retour d'une virée en amoureux après les interminables négociations finales pour la fusion entre Skendromme Industry et les chantiers navals Gorend ! Je ne manquerais cette soirée pour rien au monde !

- Amusez-vous bien, LC, sourit Jelka qui était venue aligner les ordinateurs de bureau de ses partenaires.

- Merci.

Après avoir récupéré ses cadets, Aldéran avait enfoncé l'accélérateur de son tout-terrain sportif couleur d'émeraude et avait roulé à pleine vitesse jusqu'à La Roseraie.

- Maman !

Aldéran se jeta et étreignit longuement sa mère.

- Je suis heureuse de te revoir, mon grand. Tant, tant de mois…

- Il semble que cette fusion ne fut pas la réussite flamboyante attendue.

- Les chantiers navals Gorend sont à la botte de la Flotte de l'Union Galactique et donc ça nous a pourri la vie des semaines durant. Tout était prêt et tout a été remis en question ! Il a fallu revoir chacune des dispositions prises du temps de Dankest… Mais, bien que la signature fut finalement réalisée de façon très discrète, il semble que le futur s'annonce agité… Entre les concurrents qui avaient les faveurs de la Flotte et n'ont pas digéré notre victoire, nos adversaires habituels d'affaires, je crains qu'on ne soit face à une vague de sabotages – autant de contrats que de matériels – et je suis inquiète pour la sécurité de ceux que Skendromme Industry emploie…

- N'y fais pas attention, Aldie. Ta mère angoisse toujours !

- Papa…

Aldéran sourit à son père, ravi de le revoir, mais tout autant que lui ignorant quelle attitude, quel geste, avoir.

- Il n'était que temps que tu sois là, finit par dire le jeune homme.

- Tu t'es remarquablement débrouillé. Tu as tenu cette famille debout, en la connaissant à fond, merci, mon garçon, dit gravement Albator, une main sur l'épaule de son fils, l'attirant doucement contre lui.

- Tu m'as chargé de veiller sur eux, je devais le faire. Je l'aurais fait, même si tu m'avais suggéré le contraire !

- Ils sont en de bonnes mains, les meilleures.

Aldéran apprécia l'étreinte de son père, songeant plus que jamais il était en famille !


- Oui, ça m'a fait plaisir à moi aussi… Un jour, on ne sait jamais. Je… J'ai… Il y a… Je t'aime toujours, Ayvanère !

- Tu es un souvenir précieux, pour les bons moments, Aldéran. Je n'ai rien chassé de ma mémoire, mais surtout pas le fait que tu as fait passer notre enfant avant moi, contrairement à ma volonté… Un jour, oui, peut-être… Je dois te laisser, Aldéran, j'ai une alerte sur mon beeper !

- Sois prudente.

Hoby ouvrit la porte de l'appartement après avoir frappé.

- Tu viens, Aldie, c'est l'heure du cadeau de Sky, en ouverture de la soirée ! Tu sais ce que c'est, cette surprise ?

- Oui !

- On m'dit jamais rien… Vilain, très vilain frère ! jeta le garçonnet, avec un clin d'œil pour rassurer son aîné quant au sens réel de sa boutade !


Albator, Karémyne, Delly, Aldéran, Eryna et Hoby étaient dans la serre aux aquariums exotiques où devait se dérouler la soirée d'anniversaire, quand les portes s'ouvrirent sur Skyrone.

Et tous – et même Aldéran qui était dans la confidence – ressentirent un profond tressaillement quand Skyrone s'avança, très lentement, en équilibre un peu incertain, le kiné sur ses talons, mais debout et s'appuyant sur le déambulateur.

- Je vous préviens, vous ne me verrez plus ainsi avant un âge très très avancé ! prévint Skyrone avant que tous ne se précipitent vers lui, soulagés, touchés, sachant que la soirée serait inoubliable, à jamais ! Merci, Aldéran, mon petit frère… Sans toi, jamais… Je t'aime.

- Je sais. Delly, tu apprécies ton cadeau ?

- Oh oui, Aldéran, c'est certainement le plus beau de tous que je recevrai, assura sa belle-sœur au milieu de ses larmes de bonheur.

Discrètement, pour se rassurer totalement, Karémyne glissa sa main dans celle de son pirate d'époux, qui la serra en retour, lui confirmant ainsi que leurs enfants étaient enfin en équilibre, heureux, pour une nouvelle phase de plénitude, avant d'inévitables nouveaux orages, mais en ce moment, seul le bonheur familial comptait !