Leçon 16:Se rappeler de l'indulgence

Je revins directement au Bureau et fit placer une nouvelle fois Steve Sheppard en salle d'interrogatoire. Je pris le temps de me verser une grande tasse de café avant de le rejoindre. En posant mon mug sur la table, je captai un air amusé qui me surprit.

«Vous en buvez? demandai-je.

- Seulement toute la journée.»

Un sourire m'échappa tandis que je m'assis en face de lui.

«Voilà le deal, Steve. Vous donnez des noms, vos fournisseurs, vos clients; vous me filez quelques coups de main et je vois ce que je peux faire pour vous aider.»

Il soupira et se soutint la tête avec les mains, cachant ses yeux du même coup.

«J'ai l'impression d'être dans un mauvais film policier.

-C'est pour ça que j'ai choisi ce métier.»

Il s'esclaffa brièvement et demanda:

«Je serais un mouchard, c'est ça?

-Dans les années 80, sans doute. Aujourd'hui, on appelle ça un informateur.»

Il détourna les yeux, soucieux. Je lui laissai quelques secondes de réflexion avant d'ajouter:

« Il faut vous rendre compte qu'on ne vous a pas surpris à voler une orange. Ce qui s'est passé est grave.»

Il garda le silence et je me levai, pris mon café et me dirigeai vers la porte.

«Vous pourriez me faire libérer?»

Je me retournai lentement. À quelqu'un d'autre, j'aurais peut-être menti, mais ce mec le saurait sûrement.

«Honnêtement, je ne sais pas. Vous avez attaqué un Auror qui vient juste de se réveiller avec la mémoire comme un gruyère... Mais je ferais ce que je peux.»

Une heure et demie plus tard, je me dirigeai vers la salle où se réunissait le Magenmagot. Mal à l'aise, tentant de calmer les battements erratiques de mon coeur (après tout, c'était la première fois que j'assistai à une de ces séances, seule et en ayant la parole), je croisai mon père. Bien sûr... J'avais oublié que le directeur du Bureau des Aurors assiste à chacune des sessions. Il me lança un regard rassurant et m'examina de la tête aux pieds avant de sourire.

«Quoi? grognai-je.

-C'est la première fois depuis longtemps que je te voie si bien habillée.»

J'avais estimé que j'aurais certainement l'air plus sérieuse de cette façon. J'avais donc troqué mon jean contre un tailleur, mon T-shirt contre une chemise et ma veste contre une grande cape noire. Ça ne m'aidait pas vraiment à me sentir mieux. Salle d'audience numéro 7... Je m'arrêtai et, me refusant le luxe de cinq minutes de plus de panique, ouvrit avec difficulté une grande porte en bois. Qui, bien entendu, grinça affreusement.

Je retins une grimace, ne réussissant pas à m'habituer à la froideur des lieux. Ce n'est pas fait pour rassurer les accusés, mais quant même... Mon père entra à ma suite et je m'avançai lentement pour faire face au Magenmagot. Sheppard était déjà présent, assis sur le Fauteuil de Chaînes, ne pouvant bouger.

L'audience préliminaire commença. Date et noms furent inscrits, puis il y eut la lecture des charges. Debout à côté de lui, je ne pouvais en être sûre, mais il me semblait que Sheppard essayait de se faire le plus petit possible. Mon père était à sa place habituelle, quelques mètres derrière moi et je sentais son regard vriller mes omoplates. Droite comme un i, les mains croisées dans le dos, je m'efforçai de paraître l'image même de l'assurance. Sans grand succès, je le crains.

«Miss Potter, au vu des charges qui pèsent contre lui, quelle peine demandez-vous à l'encontre de Monsieur Sheppard?»

Je me réveillai à ce moment-là et déglutis avant de répondre.

«La relaxe, Monsieur le Président.»

Il y eut bien évidemment des murmures, des exclamations, et je plantai vigoureusement mes ongles dans les paumes de mes mains. Puis...

«Expliquez-vous, Miss Potter.»

Je fis un pas en avant qui me donna curieusement du courage.

«Monsieur Sheppard a accepté de coopérer avec nos services et nous a donné plusieurs noms qui nous permettront de remonter la filière, Sheppard n'étant qu'un pion au sein d'une plus grande organisation. Ces personnes sont arrêtés en ce moment par la police magique.

-Êtes-vous consciente que l'accusé a envoyé à Sainte-Mangouste un de vos collègues?

-Oui, Monsieur, il s'agissait de mon partenaire. Qui, si tout va bien, sortira très vite.»

Il y eut une rapide concertation à voix basse entre les membres et le Président les consulta du regard. Je retins mon souffle.

«Dans ces conditions et si vous êtes certaine que Monsieur Sheppard ne replongera pas dans ces anciens travers...

-Je le suis, Monsieur.

-Alors, j'ordonne sa libération et espère ne plus le voir devant cette cour.»

Les chaînes qui le retenaient tombèrent et il se leva hâtivement. Le Magenmagot disparaissait déjà par une porte dérobée et un garde entra pour conduire Sheppard à la sortie. Ce dernier me regarda.

«Merci.

-Comme c'est la procédure, il vous faudra attendre un mois pour récupérer votre baguette et vous serez sous surveillance par la Brigade Anti-Récidive. Faites cuire autre chose qu'une soupe et je crains qu'on ne se revoit très vite.

-J'ai saisi.»

Il se retourna et suivit le garde. J'en avais presque oublié mon père. Je fis volte-face. Il m'observa sans rien dire.

«On y va? demandai-je. J'ai six personnes en garde à vue à interroger.»

Il m'emboîta le pas et nous remontâmes un long couloir lugubre.