Leçon 19: Laisser le temps au temps
Un bruit m'éveilla en sursaut et je gémis en passant ma main sur ma nuque. Je pris quelques secondes pour me frotter les yeux, réalisant que ce qui m'avait fait bondir n'était que les sons normaux des prémices d'une nouvelle journée. Je poussai un long soupir et m'étirai. Sean était toujours en face de moi, la tête sur la table, profondément endormi.
«Sean. (Il ne fit pas un mouvement) Sean!»
Je saisis un crayon et lui lançai en pleine figure. Il lui atterrit sur le front et il se dressa droit comme un i sur sa chaise.
«Qu'est-ce qui se passe?
-Rien. C'est le matin.»
Il grogna de découragement et laissa retomber sa tête sur la table. Ron entra à ce moment-là et me fixa, d'un regard oscillant entre l'étonnement et la colère.
«T'as pas passé la nuit ici?»
Je répondis par un long bâillement et il fit la moue en fronçant les sourcils. Je l'ignorai, me levai avec difficulté et sortit de la pièce. J'ai besoin d'un café. Mon oncle me suivit pas à pas en marmonnant son incompréhension à mon égard. Je mis à chauffer la cafetière et m'enfermai dans les toilettes pour femmes pour avoir un peu la paix. Lorsque je ressortis, il avait disparu. Je le retrouvai en salle de conférence où il me laissa à peine le temps de poser un mug devant Sean (qui m'adressa un vague regard en signe de remerciement) et m'attrapa par le bras avant de dire fermement.
«Rentre chez toi.»
Un bruit de chaise nous fit nous retourner pour voir Sean finalement debout, une lueur d'espoir dans les yeux.
«Toi aussi.» continua sèchement Ron.
Il ne se le fit pas dire deux fois et décampa, bousculant Nucci au passage.
«Qu'est-ce qui lui prend? s'étonna t-elle.
-Lily et lui ont passé la nuit ici, il va dormir. Et c'est exactement ce que va faire Lily après nous avoir fait un petit topo.»
Il me fixait droit dans les yeux, semblant me défier de le contrarier. Il est vrai que je ne tenais guère plus debout et même si j'avais envie de lui rappeler qu'à l'origine, il s'agissait de mon enquête, je savais que mes pensées étaient bien trop confuses pour que j'aie un raisonnement logique. Je ne ferais que les ralentir. J'abdiquai.
Une demie heure après, je sortais du Ministère et, comme me l'avait ordonné mon oncle, rentra chez moi. Je n'aimais pas vraiment mon appartement, il ressemblait à celui de Philips en plus petit. Aucune photo n'est accrochée au mur, je n'ais pas pu. Et bien que je ressente une sensation de sécurité chez Philips, j'avais juste un peu froid chez moi. Je laissai mon sac et ma veste tomber à terre et, traînant les pieds, allai me jeter sur mon lit. Dix minutes se passèrent sans que je réussisse à trouver le sommeil, la faute en était dû au café légèrement corsé au Whisky que j'avais pris plus tôt dans la matinée. Je me relevai, pris une douche et fis des activités que je n'avais pas fait depuis longtemps, tels que ranger, manger des céréales devant des dessins animés, me préparer autre chose que du surgelé et mettre une jolie robe. Je finissais de l'enfiler, lorsque je reçus un coup de téléphone de Sainte-Mangouste: Philips pouvait enfin sortir.
J'allai bien sûr le chercher, puisqu'il était incapable de transplaner. J'espérais que cette période ne durerait pas longtemps. Je le trouvai debout, déjà prêt, un peu pâle et souriant faiblement. Le médicomage se montra confiant quant au recouvrement de la totalité de ses souvenirs d'ici peu de temps et j'essayai d'être aussi positive. Il me semblait loin, le temps où je me reposais sur Philips et peut-être ne reviendrait-il jamais. C'est à ça que je songeais tandis que le brouillard londonien nous enveloppait. Il devait lui aussi être plongé dans ses pensées, car il ne prononça pas un mot de tout le trajet.
Nous arrivâmes devant la porte de son appartement et je lui offris un sourire crispé, qu'il me rendit, tout aussi tendu. J'ouvris la porte avec mon double et il fit deux pas à l'intérieur avant de se tourner vers moi.
«J'aurais aimé trouver ces réponses moi-même, mais...
-Ho, m'écriais-je, ne te gêne pas avec moi!
-Je... Je vis seul?
-Oui.
-Pas d'amis, de frères, de parents?»
Son ton était brusquement si sûr de lui que j'eus la fugitive impression de le retrouver. Mon coeur fit un bond et je déglutis.
Moi.
«Non.»
Il hocha la tête et commença à fureter en passant rapidement d'une pièce à l'autre, tandis que je fermai à clé et enlevai mon manteau.
«Tu es sûre que je vis seul? demanda t-il, de la salle de bain.
-Oui. Pourquoi?»
Il ressortit, un débardeur à la main et me regarda, interrogateur. Je reconnus immédiatement le vêtement.
«Oh, non, ça, c'est à moi! J'ai dû l'oublier, il m'arrive de... dormir ici. expliquai-je, gênée.»
Il opina à nouveau du chef, de la manière dont il fait toujours avant de poser une question délicate, et je décidai de prendre les devants... en m'enfuyant.
«Je dois retourner au boulot.» m'expliquai-je, oubliant volontiers que mon oncle me tuerait s'il me voyait au Ministère. J'opérai une retraite rapide vers la porte (oubliant que mon T-shirt était toujours dans ses mains) lorsqu'il demanda:
«Est-ce qu'on a eu ou avons-nous actuellement une liaison?»
Je grimaçai et me retournai, décidant d'essayer de ne pas avoir l'air trop ridicule.
«Non.»
Je cachai l'embarras et le regret que me causaient cette question et cette réponse. Je m'assis sur le canapé, ne souhaitant rester que le temps qu'il fallait pour qu'il ne pense pas que je partais à cause de ça. Il s'installa à côté de moi avec lenteur.
«J'aimerais savoir... Qu'est-ce qu'il s'est passé, exactement? Je veux dire, l'accident?»
Je me mordis les lèvres, tentai de sourire et détournai le regard.
«Je ne sais pas... avouai-je, enfin. Je... Je crois...»
Je crois que tu voulais me protéger. Je crois que tu m'as crié de faire attention parce que tu préférais être blessé à ma place. Je crois que je suis la première personne depuis longtemps dont tu te soucies. Je crois que tu m'aimes à un point tel que ça te fait autant peur qu'à moi.
«Je ne sais pas.»
