Leçon 20: Rester professionnel...
Bien sûr, la vie ne s'améliora pas immédiatement, comme par miracle. Les souvenirs de Philips revinrent peu à peu et il redevint l'homme fort et mystérieux sur lequel je pouvais compter. Il se livrait peut-être davantage et se montrait plus détendu vis-à-vis de moi... Les changements survinrent aussi de mon côté. Je ne dormais plus sur son canapé et ne me tuais plus au travail. Après tout, la paperasse pouvait attendre et, s'il s'agissait d'une affaire juteuse, les lauriers pouvaient bien retomber un peu sur l'équipe de nuit.
Cette nouvelle philosophie me laissa plein de temps pour réfléchir et, une après-midi, ayant finalement vaincu tous mes démons, je frappai à la porte du bureau de mon père.
Nous parlâmes longtemps. Il y eut des instants de silence et des crises de colère (de ma part). Il fut d'une franchise absolue, me raconta comment ça avait commencé et comment il y avait mis fin trois semaines plus tôt.
Ça ne fut pas facile à entendre, mais j'espérais que dans un avenir proche, ça m'aiderait.
Il me fallut quelques jours pour réussir à faire la même démarche chez Cassandra et, un matin, avant d'aller travailler, je frappai à sa porte. Une minute plus tard, personne n'était venu m'ouvrir et je toquai à nouveau.
«Qui cherchez-vous?»
Je me retournai pour voir une vieille dame qui s'apprêtait à regagner son appartement.
«Une de mes amies qui habite ici.»
Elle secoua la tête et s'approcha.
«Elle a déménagé il y a deux semaines.
-Vous êtes sûre? m'écriai-je.
-Plutôt, c'est moi, la propriétaire de cet immeuble.
-Et où est-elle allée?
-Je ne sais pas, ce n'est pas mon métier de savoir ça...»
Je gardai le silence, pétrifiée.
«D'accord. Merci.»
Elle tourna les talons et rentra chez elle. Je restai un long moment immobile, incapable de comprendre. Partie... Et mon enfance s'en était allée avec elle.
Je posai ma main sur sa porte.
«Je te pardonne.»
Une heure plus tard je m'installai en face de Philips, qui avait repris le travail quelques jours plus tôt. Ses prunelles brunes se fixèrent sur moi.
«Je sais, je suis en retard. dis-je, en guise de bonjour.
-Ça va, toi?»
Je relevai la tête.
«Oui, ça va.» murmurai-je, ne réalisant qu'à cet instant que c'était bien vrai.
Il fit la moue et posa son menton dans la paume de sa main. Ce fut à mon tour de m'inquiéter.
«Qu'est-ce qu'il se passe?
-J'ai pris des congés.»
Je m'appuyai sur mes coudes pour m'approcher, me demandant s'il plaisantait. Mais il avait l'air si sérieux que ce fut moi qui ressentit le besoin de dire une bêtise.
«Ça doit être la première fois, non?»
Il sembla peiné et murmura.
«Je suis désolé de t'avoir entraîné là-dedans, de t'avoir fait travailler jusqu'à l'épuisement.
-Tu ne m'as entraîné dans rien du tout. affirmai-je. Je t'ai suivi parce que je le voulais bien... Où est-ce que tu comptes aller?
-Je vais rentrer chez moi, en Amérique.»
Abasourdie, je ne pus m'empêcher de demander.
«Pourquoi?»
Il eut un sourire qui se révéla à peine triste.
«Parce que, pour la première fois, je peux penser à y aller sans avoir le vertige... Je serais absent trois semaines, ça ira?
-Oui, ça ira.»
Il partit le soir même. Je ne l'accompagnais pas au Portoloin , car je participais à un dîner familial chez Mamie Molly. Encore mal à l'aise au milieu de mes frères et de mes cousins, je ne parvenais pas à être dans l'ambiance. Je pensais à Philips. J'avais été collée à lui pendant quasiment quinze mois, je ne parvenais même pas à concevoir l'idée de ne pas le voir pendant trois semaines. Vingt et un jours.
Je compris qu'il ne me restait plus qu'une chose à faire.
