L'amour est une connaissance qui conduit l'amoureuse, ou l'amoureux, au-delà de lui-même et de l'objet de son sentiment.
[Marcelle Sauvageot]
Le jour se levait, inondant de sa douce clarté la blanche chambre, permettant au parquet de rayonner, au mur de s'éveiller et à ma peau de s'illuminer. C'était comme si ma peau avait des joyaux pour composant, comme si à chacun de mes mouvements, une mélodieuse harmonie de couleur s'élevait, dansant, virevoltant sur chaque meuble, chaque mur, chaque planche. Il s'agissait d'une splendeur vampirique dont je ne pouvais me lasser. Et pourtant j'étais depuis si longtemps habitué à cela. Depuis moins d'un siècle. Je ne me souvenais nullement de ma transformation. C'était comme si un voile opaque s'interposait entre ce que j'avais été et ce que j'étais devenue. Et ce que j'avais été tendait à ne plus être. Chaque jour, j'oubliais un peu plus passé, les plus infimes détails. Le temps était dans le domaine des souvenirs mon plus grand ennemi. Et pourtant, un souvenir ou du moins un protagoniste de mes souvenirs, demeurait intact. Son image, sa voix, son toucher…Tout cela demeurait. Tout cela demeurerait. Et puisqu'il était l'acteur principal de mon passé, je revoyais nos instants. Comme si je les revivais. Et je savais que cela ne me mènerait à rien. Un jour prochain, il faudra qu'il quitte mes pensées, qu'un autre les hante.
Je sentis ses lèvres caresser mon épaule, chercher mon cou, titiller mon lobe. Une main experte se mit à dessiner le galbe de ma hanche, l'embonpoint de mes seins, la perfection de mon corps. Et je savourai ce contact en m'appuyant sur cet autre. Cet ami. Mon époux.
_Où te mènent tes pensées ?
Cette phrase, un autre me l'avait tant de fois posé. Un autre en avait été obsédé. Edward et Daniel étaient radicalement différents. En certains points du moins. Daniel était fougueux, drôle, irréfléchi, insouciant tout en étant responsable, exubérant, démonstratif. Il était un Peter Pan des temps modernes.
Edward avait toujours été une sorte de Janus. Deux facettes. Assez mystérieux, parfois froid et distant, parfois passionné et insouciant. Son amour pour moi (s'il avait réellement existé) le poussait constamment à s'omettre pour mon bien-être. Bien que mon bien-être passait par sa présence. Et bien qu'ils soient tout deux, antagonistes, je ne pouvais m'empêcher parfois de revoir Edward en Daniel. De revoir ses boucles rousses remplacer la chevelure brune de mon époux, de contempler ses yeux topazes à la place des prunelles purpurines de mon mari. Oui Daniel était…différent d'Edward dans de nombreux domaines. Si j'avais toujours eu à fréquenter de gentils vampires, végétariens et d'une vertu sans faille, Daniel était un peu l'exception. J'étais transformée depuis quelques années, lorsque je l'avais rencontré. J'errais sur le territoire américain, sans réel but, ne pouvant revoir ce qui avait constitué mon passé de peur de les…tuer. Je n'avais que très peu de remembrances de ma transformation si ce n'était ce feu qui m'avait ravagé de l'intérieur, me paralysant totalement. Le froid qui avait semblé gélifier le moindre atome de mon être mais surtout la douleur…Constante. Immuable. Edward n'avait pas eu tort de ce côté-là. Et j'avais dû vivre cela, seule. Je m'étais toujours demandée cependant, pourquoi la personne, enfin le vampire, qui m'avait transformé ne m'avait tué. Qu'est-ce qui en moi l'y avait empêché ? J'étais vide à l'époque, vide depuis déjà quelques mois. Qu'est-ce qui lui avait retiré tout envie de poursuivre son acte ?
Lorsque j'avais su ce que j'étais devenue, je m'étais fait la promesse de toujours suivre les principes de Carlisle, même si je ne le reverrais jamais. En sa mémoire. En celle d'Edward. Au nom de cette famille à laquelle j'avais cru un jour appartenir. J'avais faillit cependant. Une fois. Et c'était ce jour-là que Daniel avait pénétré dans ma vie, enfin dans mon éternité. C'était lors d'une partie de chasse solitaire, comme d'ordinaire. J'avais du apprendre seule les ficelles de ce passe-temps, et je trouvais ne pas m'en être assez mal tiré. Lorsque j'avais sentit cette odeur. Cette splendide odeur, délicieuse, suintant d'innocence. Je l'avais alors suivi…Inconsciente de ce qui allait suivre. Ce n'était qu'une enfant d'une dizaine d'année qui avait eu le malheur de se perdre dans ces bois. Un minuscule être, pas encore femme qui espérait de l'aide. Ses larmes pures enflammèrent ma gorge, et elle n'eut le temps de s'enquérir de mon aide, que je lui brisais le cou. J'entendais encore son hurlement parfois. Lorsque j'avais eu terminé de la vider de son sang, j'étais dégoutée, horrifiée de ce que j'avais osé faire à une si innocente créature. Je m'étais alors mise à courir, à fuir ce que j'étais. Un monstre, hurlant ma rage, déversant mes sanglots silencieux, me frappant le torse dans l'espoir de tout faire sortir. Mais rien n'y avait fait. Ce fut à non loin de Juneau que je rencontrais pour la première fois de mon existence vampirique, un des miens. J'avais bien sûr était méfiante, j'avais connu Laurent, James et Victoria, je savais que tout nomade n'était fréquentable. Il était vêtu d'un long manteau noir, faisant ressortir magnifiquement sa peau d'albâtre, ses traits étaient détendus, et un sourire étirait ses lèvres. Un dieu tout aussi divin que l'avait été Edward, un douloureux poignard dans un cœur déjà mort. Lorsque j'avais vu ses yeux, aussi rouge que la substance qu'il consommait, je n'avais pu m'empêcher d'émettre un grondement. Il n'avait bronché, se contentant de me jauger, de me toiser. Comme s'il tentait de me déchiffrer. Je me rappelais m'être demandée s'il avait lui aussi un pouvoir. Télépathe peut-être ? Un qui saurait lire ce qu'il n'avait jamais su lire ? Au bout d'un long moment, il se permit d'approcher, me tendant une main ferme et déterminée. Et le sérieux remplaça l'amusement sur ses traits. Comme si l'insouciance, en me voyant, prenait la fuite.
_Parfois, nous ne pouvons nous contrôler. C'est dans notre nature.
J'avais été si surprise qu'il ait de suite compris, que l'idée qu'il soit télépathe me parut tout indiqué. Comprenant sûrement mon ébahissement, il consentit à me donner quelques explications, baissant sa main que je n'avais serrée.
_Vos yeux sont de nature dorée, vous êtes donc une végétarienne. Cependant à cet instant, j'y vois une note de pourpre. Soupçon écarlate d'une erreur sur un océan de pureté. Je perçois également votre envie de hurler. Signe que vous vous en voulez. Vous n'y êtes pour rien. Nous sommes en quelque sorte des animaux…Et parfois cette bestialité se manifeste, à notre grand damne.
Revoir la jeune fillette, la sentir sous mes doigts, j'en frissonnai. Si seulement j'avais su me contrôler. Je devais y arriver. Je ne voulais pas être un monstre. Je voulais être digne des Cullens même si cela n'avait plus d'importance, pour moi cela en avait.
_Vous êtes un néophyte, n'est-il ?
J'acquiesçai, inconsciente sous le poids de la culpabilité, de ce qui se disait. Son odeur se rapprocha légèrement, mettant mes sens en alerte. J'étais si consciente de tout. Le vampirisme décuplait toutes mes capacités. Ma réflexion, mes envies, mes sens, mes besoins et mes désirs. Son index caressa ma mâchoire, j'eus un mouvement de recul. Depuis Edward, nul homme ne m'avait touché. Et je ne voulais surtout pas que cela commence. Il ne se démonta pas, et continua son contact. J'étais plutôt mal à l'aise de ce manque de courtoisie. Mais devait admettre que cela était réconfortant, agréable même. Il replaça une mèche derrière mon oreille. Edward le faisait si souvent. Edward le faisait constamment.
_Consentiriez-vous à me suivre ?
Je niai farouchement. Je n'irai nulle part avec un inconnu, vampire ou pas. J'attirai assez la malchance pour ne pas la provoquer. Sa main descendit sur mon cou, me rapprochant doucement de sa personne, et son odeur devint plus forte à mes narines. Un mélange de Sureau et de réglisse mais en plus boisé. Ses yeux fourragèrent les miens de manière si persuasive. J'étais envoutée par son regard, par sa voix.
_Vous avez peur, vous êtes prudente et réfléchie. Vous savez exactement comment je vis, votre grondement me le prouve. Vous savez ce que je suis. Et je vois votre souffrance presqu'autant que j'entends la mienne. Nous étions destinés à nous rencontrer. Nous étions destinés à hurler tout deux en silence. Consentiriez-vous à partager mon éternité sans aucune obligation d'engagement, vous seriez libre de vous en aller?
Aussi improbable et absurde que cela pouvait paraître, j'avais accepté. Ce qui avait été l'acte le plus irréfléchi que j'avais eu à commettre. Mais quelque chose en moi lui avait fait confiance. Quelque chose que je n'avais jamais su déterminer. Et mon éternité se vit bouleversé par son arrivé. Il me permit de partager sa vie, sans rien demander en retour. Jamais, il ne chercha à comprendre d'où je venais, ce que j'avais vécu jusqu'alors. Il s'occupa de moi, se contentant d'être là. Et il devint mon meilleur ami. Mon confident. L'autre moitié de moi-même. J'en fus de même pour lui. Le protégeant de sa douleur, le reconstruisant pas à pas, me reconstruisant de surcroît. Et notre éternité s'éclaira. Nous étions dans une même bulle, donnant à l'autre la force nécessaire pour se relever. Sous mon impulsion, il devint avocat, fréquenta du monde, des vampires, se fit un nom. Et sous impulsion, je revivais.
L'amitié qui nous lia, se transforma peu à peu en un amour profond. Daniel se mit à me courtiser, à espérer quelque chose de moi. Mon amour. Mais j'aimais toujours Edward, je l'aimerais toujours. Et si j'avais consentit à être sa compagne, son épouse, il savait parfaitement qu'un autre occuperait toujours mes pensées. Toujours et à jamais.
Son étreinte se resserra, signe de sa tension. Il détestait me voir si silencieuse. Pour lui cela n'était que le signe de l'existence d'un autre. Un autre qui continuait à me hanter. Je saisis son visage tendrement et m'emparai de ses lèvres. Le rassurer. Il avait tant fait. Tant donné pour moi. Il m'avait réappris à sourire et cela n'avait aucune sorte de prix, si ce n'était mon éternel reconnaissance. Il y mit tant de fougue. Tant d'amour.
_Je revivais juste notre première rencontre.
Il se détendit brusquement, partit d'un grand rire. Il m'avait un jour avoué qu'il évitait d'ordinaire, d'aborder ainsi les jeunes femmes. Mais j'étais si détruite. Il avait trouvé comme un écho à sa douleur en moi. Avec le temps, je m'étais rendue compte que Daniel n'était pas l'homme qui m'avait abordé en cette journée. Il était plus insouciant, moins grave. D'ailleurs, je ne l'avais jamais vu en colère ou teigneux. Il était une sorte de boute-en-train. Selon lui, c'était moi qui l'avais rendu ainsi. J'en étais ravie. Ravie d'avoir pu lui donner autant qu'il m'eût donné. Je caressai son torse, me blottissant contre lui, me laissant bercer par sa respiration. J'aimais cette sensation de protection entre ses bras. Cette sensation qu'il était ce rempart dont j'avais besoin. Ses doigts se faufilèrent dans ma chevelure, pensivement.
_Parfois, tes pensées te mènent dans un monde bien éloigné de moi. Et constamment, cette peur me tenaille. Cette peur que tu y demeures, m'empêchant de ce fait ton accès.
Je déposai un baiser sur son torse avant de relever les yeux vers lui. Il souriait toujours. Mais je connaissais parfaitement mon époux. Derrière ce sourire, tant de sentiments se reflétaient. Et toujours cette peur de me voir m'en aller.
_Cela n'arrivera jamais. Je te le promets Daniel.
Il s'empara tendrement de mes lèvres, scellant à jamais ma promesse. Non, jamais je ne quitterai mon meilleur ami.
