Un baiser, qu'est-ce ? Un serment fait d'un peu plus près, un aveu qui veut se confirmer, un point rose qu'on met sur le i du verbe aimer ; c'est un secret qui prend la bouche pour oreille. [Edmond Rostand]

D'un coup de crayon, j'affinai le trait de son visage, la droiture de son nez, le dessin de ses yeux et la gravité de son front. J'asservis ses émotions sous l'encre sacrée de ma plume. Il prenait vie, il prenait du relief. Et j'aurais presque cru croire qu'il était près de moi. J'adoucis ses lèvres, insistant sur quelques plis, m'attardant sur leur fine ligne. J'ajoutai une fossette, et vis se former sous mes doigts, son sourire en coin. Après toutes ses années, je n'avais jamais pu oublier cette perfection qui m'était si chère. Après toutes ses années, j'étais encore capable de retracer la somptuosité de son visage. Mes souvenirs ne lui portaient sûrement pas assez justice. Néanmoins, suffisamment pour que mon cœur hurle de nouveau de toute son âme. Je redéfinis les boucles de sa chevelure dans laquelle mes doigts avaient tant de fois fourragés. Remarquant au passage, la boucle rebelle qui descendit sur son cou, celle qui chatouillait ma joue lorsque je me blottissais contre lui. Contre son cœur. Je terminai en caressant tendrement de mon stylo sa tempe, assujettissant sa joue à ma poigne. Je pouvais encore le dessiner. Je pouvais encore parfaitement l'imaginer. Soulevant le portrait, je le contemplai un court instant, juste assez pour que mon cœur ne s'en plaigne, que ma poitrine ne proteste. J'allumai alors une flamme et incendiai ce portrait. Ce souvenir. Laissant retomber dans la poubelle de mon présent, les cendres de mon passé. A chaque poussière cendrée qui déviait de sa trajectoire, j'appréciai sa courbure, et me fis la réflexion que quoique je puisse tenter. La présence d'Edward demeurerait. Telles ses minuscules cendres, il se déposerait sur l'œuvre qu'était mon présent bonheur particule par particule, jusqu'à m'achever totalement. Un vampire n'était immortel que s'il n'avait jamais aimé. La damnation d'un vampire venait de cette passion folle qui étreignait si suavement les humains désespérés, les forçant à souhaiter une éternité de douleur à un présent d'agonie, si convaincu que le temps saurait apaiser toutes les douleurs. Qu'ils étaient naïfs ! Le temps n'apaisait rien. Au contraire, il enflammait tout.

Je contemplai encore quelques instants, ses traits se consumaient. Je ne pouvais le laisser vivre dans cette pièce. Je ne pouvais le laisser inspirer mon air, contempler mon Moi le plus intime. Je ne pouvais pas le laisser exister. Pour la simple et bonne raison, qu'il n'était plus censé exister. Qu'il n'était plus censé vivre là ! En moi. L'âcre odeur de fumée embruma mes sens, comme son odeur l'avait jadis fait. Je quittais alors les lieux, comme à chaque fois, souhaitant omettre ma trahison. Mon éternelle infidélité. Epouse de l'un, amante spirituelle de l'autre. Je ne pouvais y remédier. J'avais tant tenté. Je m'emparai du panier à linge, avant de me rendre dans le jardin. Nous habitions un splendide cottage. Intime, convivial. J'avais littéralement craqué dessus. Et en bon époux, Daniel s'était empressé de me l'offrir. Nous n'avions aucun voisin, aucune âme pour perturber notre quiétude. Après notre alliance, quelques décennies plus tôt, Daniel avait trouvé un travail à Larissa. Mais la grande ville ne me tentait pas. Je souhaitais une sorte de calme. Un autre Forks en somme. Il avait donc décidé de choisir cette plaine pour domicile et y avait construit cette demeure en mon honneur, la nommant ainsi « Bella Cuore ». Le cœur de Bella.

Les parents de Daniel, enfin ses feus parents étaient italiens. Et cela faisait deux siècles que Daniel ne les avait vu. La dernière fois qu'il avait étreint sa mère, sourit à son père était juste avant de prendre un avion, appareil nouvellement inventé, pour Sao Paolo. Là où devait avoir lieu une importante réception en l'honneur du mariage de son meilleur ami. Il n'avait jamais pu arriver à bon port. Son avion avait craché sur les côtes africaines. Et c'était agonisant qu'un autochtone l'avait « sauvé ». Sans réellement comprendre qu'il le condamnait. Il s'était donc exilé quelques années en Afrique avant de retourner au Nord, espérant y revoir ses parents. Il ne put que les apercevoir, conscient qu'il était devenu l'ultime prédateur. La dernière image qu'il avait d'eux, avait-il un soir terminé, était celle de son père prenant tendrement sa mère dans ses bras et déposant sur son front un doux baiser. Elle lui avait sourit, bien qu'une légère tristesse obscurcissait ses traits puis avait caressé une mèche de sa chevelure blanche.

_Tout ce qui m'avait importé à l'instant, c'était qu'ils soient heureux, qu'importe où j'étais. Qu'importe ce que je devenais. Ils étaient ma Famiglia. Mia preciosa.

La façon qu'il avait de vénérer m'avait profondément touché, m'avait également rappelé la douleur que j'avais ressentit à la perspective de ne plus jamais revoir Charlie, René. Après de longues et infructueuses recherches, j'avais appris que Charlie nous avait quitté quelques années après l'annonce de ma disparition. De chagrin ? De douleur ? Je m'étais haïe d'avoir ainsi ignoré mon père. D'avoir ainsi provoqué sa mort. Car j'en étais certaine, j'avais tué mon père. Daniel avait supporté mes silencieux sanglots durant des mois, se coupant du monde, ignorant les appels de ses clients, de ses amis. Il disait que tant que cette douleur me ravageait, elle continuerait à faire écho en lui. Comme si nos deux corps ne faisaient qu'un.

Quant à René, elle le rejoignit bien plus tard, heureuse d'avoir vu ses petits enfants. Car oui, elle avait été mère après ma mort. Elle avait donné vie à un splendide jeune homme. Evan qui engendra des enfants, qui engendrèrent des enfants…Tout cela alors que je demeurai intacte, contemplant les restes de génération s'éteindre, d'autres se levaient.

La vie s'était poursuit, inlassable. Et j'avais toujours la maudite impression d'avoir été laissé en retrait, d'avoir été jeté hors du temps. Si Daniel n'était là, j'aurais pu croire n'être rien qu'une âme. N'être rien de plus qu'un esprit sur cette Terre.

J'étendis mon linge, de manière si banale. J'aimais me croire humaine. J'aimais croire encore qu'un cœur battait en moi. J'avais ce que j'avais toujours souhaité l'éternité. Mais je ne l'avais souhaité que pour Edward, depuis longtemps, je m'étais forcée à trouver une autre raison de m'éterniser en ce monde. Et je continuais à traquer cette raison d'exister. Jetant un coup d'œil au cottage, je ne pus réprimer un sourire. Il n'était pas bien grand, plus chalet que Villa. Et pourtant, je l'adorais. Il n'y avait que deux étages, mais cela nous suffisait. Il était si claire, de longues baies vitrés s'étalant de tout côté. La maison du Soleil. C'était à cela que je l'avais comparé la première que j'y avais pénétré. Un immense jardin l'entourait, que je prenais tant de plaisir à entretenir. Que je prenais tant de temps à soigner. M'occupant de chaque plante tel un enfant. Ces enfants que je n'aurais jamais.

Son odeur me parvint. Douce à mes narines, délicate à mes sens. Je ne me retournai cependant pas, attendant son étreinte. J'adorais retrouver son toucher. Il me réconfortait. Je déposai sur la ligne le dernier vêtement avant de sentir ses bras m'entourer avec sa coutumière fougue. Son nez fourragea mon cou, y déposant de tendres et impétueux baisers. Je m'en délectai. Daniel était si suave. A chacun de ses gestes, il me faisait sentir plus importante. Plus précieuse.

_Amore moi, Mi sei mancato ! (Mon amour, tu m'as manqué)

Je souris. Sa voix était si mélodieuse, chantant plus les mots que les prononçant et y déposant une note d'émotion. J'aurais pu demeurer des heures à l'entendre converser, uniquement pour entendre sa voix. Elle était grave, profonde et lente. Sous les tournures italiennes, elle revêtait une sorte de voix spectrale, voluptueuse et envoûtante. Passant mes bras autour de son cou, je déposai sur ses lèvres un chaste baiser. Il grogna avant de s'en emparer avidement. Je retins un rire. Il embrassait divinement bien. Et pourtant à l'instant ce n'était pas son visage que j'imaginais. Ce n'était pas ses lèvres que je goûtais tendrement. C'étaient celles d'un autre. J'étais écœurée de ma personne mais ne pouvant changer cela. Ne pouvait omettre cela. Il me souleva d'un bras avant de m'entraîner jusqu'à notre cottage sous mes éclats de rire. Je savais parfaitement où il me menait. Je savais parfaitement ce qu'il attendait.

Il avait été très difficile au début de notre alliance pour lui de me toucher. J'étais si effrayée qu'un autre homme me touche, qu'un autre homme me procure le plaisir qu'Edward m'avait une nuit procuré que je l'avais rejeté. Que je lui avais intimé de s'éloigner. Mais il avait été si patient, si présent. Que cette répugnance avait laissé place à une acceptation. J'appartenais à Daniel. Et si une nuit Edward avait été le premier à caresser mes courbes, à provoquer mes gémissements, s'il fut le premier à qui je m'étais donnée, Daniel avait été depuis lors l'unique en droit de posséder mon corps.

Nous nous étions unis dans une vieille église très peu fréquentée. La nef était quelque peu brisée et les vitraux usés par le temps. Des ronces avaient envahis l'autel et de vagues restes de statues hantaient encore les lieux, espérant encore quelques fidèles pour les glorifier. Et pourtant malgré l'aspect assez miteux des lieux, les graviers s'échappant des colonnes et même la partie manquante d'un des murs de l'enceinte, j'avais trouvé l'endroit fabuleux. La lune se reflétait dans chacun des vitraux, s'illuminant, fascinant. Une nouvelle lune. Ses lueurs dansèrent sur ma peau alors que j'avançais lentement vers mon fiancé. Un prêtre nous avait permit d'être lié, ignorant de notre nature. Et c'était donc sous les envieuses étoiles, les mirifiques rayons lunaires mais surtout devant la grâce divine que j'avais lié ma vie à celle de Daniel. Nul n'était présent, si ce n'était nous. Ma tenue de noce s'était résumée à une simple robe blanche en tuile légère alors qu'une couronne de fleurs reposait sur le sommet de la tête. Aucun falbala. Une union des plus simples. Comme l'avait été notre mariage, notre amitié, notre quotidien. Nous étions un couple simple. D'un amour complexe.
Alors qu'il caressait mon dos nu, je contemplai ses traits, ravie de les revoir. Sa présence m'était si agréable.

_Comment s'est passée ta journée ? Murmurai-je.

_Longue. Banale.

Comme d'ordinaire. Daniel s'attendait à ce qu'une météorite tombe dans son bureau, contenant une affaire intraitable. Il se plaignait souvent des jérémiades humains, de leurs affaires superficielles, futiles, vides de sens. Il avait même songé à composer une encyclopédie des plus stupides cas auxquels il avait eu à faire.

_Et toi qu'as-tu fait durant mon absence ?

_Juste quelques croquis.

J'ignorais toujours quoi faire de mon éternité. Il m'avait donc fallut un passe-temps. Le dessin m'avait parut un excellent exutoire et je m'étais révélée assez douée dans ce domaine, fait si rare. Daniel m'avait alors fournit tous les outils dont j'avais besoin. Il m'avait permit de m'émanciper. De m'ouvrir. Il m'aidait à guérir.

_Me permettras-tu un jour de les contempler ?

Jamais il n'avait été autorisé à les admirer, pour la simple et bonne raison que en ces lieux, beaucoup de mon passé se démarquait. Chacune de mes peintures était composée d'un élément de Bella Swan. Car dans cette salle, j'étais Bella Swan, la banale humaine délaissée et abandonnée par un somptueux vampire. Alors qu'à ses côtés, et aux yeux du monde, j'étais devenue Bella Morandini, la sublime épouse de l'illustre Daniel Morandini. L'un des avocats les plus côtés d'Europe. Et ce n'était pas tant sa gloire qui faisait son charme. Ce qu'il valait dépassait ce qu'il était. J'étais heureuse pour mon meilleur ami presqu'autant que je l'étais pour mon époux. Cependant ce dernier ne devait jamais connaître Bella Swan. Il s'agissait de la partie dominante de mon Moi. Une partie qui l'achèvera sûrement.

_Un jour sûrement.

Il opina, guère convaincu avant de rependre délicatement possession de mes lèvres. Pour se rassurer, se convaincre que j'étais toujours là. Il se retira tout aussi vivement me surprenant grandement.

_J'avais omis un détail d'importance. As-tu déjà entendu parlé de l'illustre Convention Vampirique des Volturi ?

J'avais entendu parler des Volturi. Il y a de cela fort longtemps. Dans une époque différente. Une époque où Edward me comptait son amour. Un amour inconditionnel. Prêt à se tuer pour demeurer à mes côtés. Que ce temps paraissait loin ! Que ce temps me semblait illusoire ! Je connaissais les Volturi. Car à l'époque ils m'avaient semblé être la seule raison de craindre la perte d'Edward.

_Une Convention ?

_C'est une tradition idiote à dire vrai. Je ne m'y suis rendu qu'une fois. Il s'agit d'une Convention où les Volturi, monarchie vampirique, accueillent dans leur cité de Volterra, les vampires du monde entier, de tout continent, en vue d'un rapprochement. Un peu comme un rassemblement de bêtes pour mieux les dresser. Elle a lieu une fois par siècle. Et pour ne pas se mettre les Volturi à dos, il est préférable de s'y rendre.

Je n'avais jamais entendu parler de cette Convention. Et pourtant, j'avais vécu un an au sein d'une famille vampirique. Peut-être était-ce cela justement ? Je n'avais passé qu'une année en leur compagnie. Tant de choses m'avaient été sûrement cachés. Tant de choses m'avaient sûrement été niés. J'eus un pincement au cœur en me rendant compte que je n'avais sûrement jamais été considéré réellement comme l'un des leurs. Daniel glissa un doigt sous mon menton, m'intimant d'affronter son regard.

_Ils n'ont sûrement pas jugés cela important de t'en informer. Ce n'est qu'un banquet vampirique se déroulant durant une semaine, pour amuser, et faire valoir les droits de cette monarchie.

_Nous devons donc y aller ?

Voir d'autres vampires ne me dérangeait pas en soi ? Mais se pouvait-il qu'ils soient en ces lieux ? Qu'ils soient eux aussi invités ? Qu'ils soient eux aussi de la partie ? Dans ce cas, je ne voulais absolument pas m'y rendre. Les revoir serait bien trop dur ?

_Mio Angelo, nous ne sommes pas obligés de nous y rendre s'y cela te déplait. Mio cuore, tu sais très bien que seul ton bien-être m'importe.

Je me blottis contre lui. Le forcer à rester pourrait attirer les foudres de cette monarchie. Surtout que Daniel commençait à être important. Il était donc nécessaire qu'il s'y rende, pour appuyer son influence. Je n'avais pas le droit de le faire faillir par pure égoïsme. Et puis, peut-être ne viendraient-ils pas ? Et même s'ils y étaient, j'allais devoir être capable. Capable de les affronter au nom de Daniel. Au nom de notre alliance. Peut-être serait-ce l'occasion rêvé de prouver à Daniel, combien il comptait à mes yeux. De lui montrer que j'étais prête à oublier Edward Cullen. Même si cela me paraissait invraisemblable.

_Très bien. Nous irons dans ce cas.

Il déposa un doux baiser sur mon front avant de plonger son visage contre mon cou. Et là au creux de mon oreille, il me prouva que j'avais raison de faire cela. Pour mon meilleur ami. Mon époux.

_Ti amo

Puis il ajouta tendrement, lentement.

_Sei tutta la mia vita (Tu es toute ma vie)

Je retins un gémissement. Non pas cela. Pas maintenant. Etais-ce un prolepse de ce qui nous attendait ? J'avais l'horrible pressentiment que cette innocente phrase ne venait que m'avertir d'un plus funeste destin. Car un autre l'avait prononcé. Il y a un siècle, ce fut la preuve d'un autre amour. Pourquoi fallait-il que tout recommence constamment ? Et j'avais peur de ce qui pouvait arriver. A Daniel. A moi. A nous.