Dernière soirée, dernier bal...Dernière scène avant le lever de rideau, avant que les masques tombent, avant que je ne me révèle enfin. Dernier clap...C'était la fin...Je n'aurais bientôt plus à jouer ce rôle, à être si piètre actrice...Dernière soirée...Après cela, j'aurais une vie à poursuivre, des choix à regretter et un amour à pleurer. C'était mon dernier devoir...Je m'y rendrais pour Daniel. Pour cet époux parfait, j'allais me soumettre une dernière fois. Je lissais la plus belle robe de ma penderie, ajustant la ceinture noire sous ma poitrine qu'un bustier émeraude retenait. Émeraudes comme le furent la couleur de ses yeux. Je secouais la tête refusant d'y penser. Mes cheveux bruns suivirent le mouvement avant que je ne les rassemblent au sommet de ma tête laissant des boucles naturelles redescendre sur mes épaules, écroulées par le fardeau qui s'y reposait. Mes mains se virent recouvertes de gants noirs, signe de mon deuil, de ma perte, de ma douleur. Des escarpins sombres enjolivaient ma carrure faible et bouleversée. Je n'étais que partiellement en vie.
Je contemplais une dernière fois mon reflet, espérant faire honneur à celui que j'avais trahis avant de saisir la bourse émeraude qui me tiendrait compagnie ce soir. J'arpentais le couloir, m'entraînant à faire figure, calmant les assauts de ce trou béant. Les couloirs me parurent sans fin alors que j'appréhendais toujours mon entrée. Combien d'entre eux connaissaient la véritable raison du départ de Daniel? Combien d'entre eux sauraient haïr plus que je ne me hais moi-même. Je tombais sur quelques invités qui m'accostèrent, bienveillants, s'enquérant de mon époux. D'un sourire calculé, d'un air mesuré et quasi-impassible, je leur répondis qu'il avait dû abréger son voyage pour quelques affaires. Ce n'était pas tout à fait erroné. Notre divorce était une des affaires en question. J'eus un haut le cœur à cette simple pensée.
-Que faites-vous donc là dans ce cas? Demanda Demelza, une Écossaise aux accents trainant, avec étonnement.
Ils ne virent pas la tension que je mis dans mes poings, brisant presque les anses de ma bourse, ni la légère boule que je tentais de faire passer dans ma gorge, ni les spasmes qui saisissaient mon cœur à cette simple question.
_Je tenais à le représenter jusqu'au bout.
C'était sûrement la réponse la plus sincère de notre conversation. Mais plus encore, la seule.
_Que c'est adorable! Je suis si heureuse qu'il vous ait enfin trouvé, vous êtes exactement ce qu'il lui fallait-il répliqua Hannah, sa conjointe Belge.
Un sourire...Un ultime sourire pour dissimuler l'horreur qui se jouait en moi. Ce bon rôle qu'on voulait tous m'accordait me répugner. J'étais un monstre, rien de plus. J'avais brisé la seule personne qu'il me restait. Le seul être qui m'ait vraiment aimé depuis ma transformation. Ma seule famille.
Je ne souhaitais même pas penser à ce qui m'attendait après cette convention. Une éternité de solitude certainement, d'errance sûrement. Il y avait de cela à peine une semaine, j'avais tout, la plus belle des vies qu'une femme, humaine ou vampire aurait souhaité. Aujourd'hui, je ne récoltais que ce que je méritais pour ces décennies de mensonge envers mon époux, ces décennies d'hypocrisie dans lesquelles à chacune de ses étreintes, j'imaginais qu'il était un autre. Ce n'était que justice après tout. J'avais fait vivre à Daniel, un enfer quotidien dans lequel il devait continuellement se demander si ce n'était pas « l'autre » qui occupait mes pensées. A présent, il rendrait heureuse quelqu'un d'autre, je le lui souhaitais. Cela n'empêchais que je l'avais aimé tendrement. Il était devenu mon compagnon au travers de ces siècles, ce n'était pas anodin. Nous avions crée une vie parfaite malgré les quelques tâches d'ombre. Nous ne nous disputions jamais sinon juste quelques broutilles qui se terminaient par de délicieux baisers.
Maintenant, je ne pouvait que faire le deuil de ses souvenirs. Larissa ne m'appartenait plus, Daniel non plus. Je n'avais plus rien à quoi m'accrocher. Et finalement,je me demandais s'il ne vaudrait pas mieux que je disparaisse. Daniel m'avait prévenu qu'il était impossible de mettre fin à ses jours pour un Vampire. Et avant lui, au travers du voile sombre de mes souvenirs d'humaines, Edward en avait fait de même. Mais ce dernier m'avait aussi parlé des Volturis, de ces êtres puissants. Je pourrais le leur demander. Mes arguments étaient justes et pour moi convaincants. Il suffirait juste que j'en eus le courage. A qui manquerais-je de toute façon? Mais je ne pouvais décemment pas le leur demander maintenant, en pleine convention. Ce serait un retentissant scandale. Qui plus est, je sentais qu'il me restait encore une chose à faire. Peut-être était-ce en mémoire de mon père que cela me tenait tant à coeur ou pour dire adieu à la jeune lycéenne que j'avais laissé à Forks. Etre Vampire était ce que j'avais toujours voulu être. Je pensais que c'était ma place et il se trouvait qu'à présent ce sera ma geôle. J'aurais tout donné pour retourner à ce jour-là, ce stupide jour où éperdument amoureuse, j'avais commis l'irréparable. Ce jour où j'avais été insouciante, insouciance dont je devais payer le prix durant une éternité. Non, cela ne saurait être concevable, je saurais y mettre un terme. Après un tour à Forks, je reviendrais en Italie et demanderais la délivrance aux Volturis. Il devait me l'accorder. Quitte pour cela à les provoquer.
Je pénétrais dans la salle, digne, essayant de dissimuler à tous mon mal-être. Les conversations allaient bon train et j'imaginais déjà certains commenter la fabuleuse nouvelle, celle de la séparation de notre séparation. Mais nul n'en était encore au courant.
Leurs rires étaient assourdissants, leurs mouvements bien trop vivants tandis que l'ambiance bien trop à lourde pour moi. J'aurais voulu tout simplement partir. J'aurais voulu tout simplement fuir cette convention, les personnes qui y étaient. Je n'étais pas à ma place ici, rien ne me retenait. Quelques têtes me saluèrent à mon entrée, s'enquérant parfois de Daniel. Je leur ressortais la même excuse, impassible, un sourire scotché sur les lèvres. Dans leurs yeux, je percevais toute l'estime, la considération que je leur inspirais. Et plus, parfaite, j'apparaissais à ces vampires, plus, misérable, je me sentais. Soudain, Alice apparut devant moi, coupant court à mes pensées. Extatique, elle se saisit de ma main avant de rejoindre sa famille. Une véritable pile électrique et cela me fit sourire. Elle ne changerait jamais. Et elle agissait comme un baume au coeur. Elle en calmait les assauts de douleurs que je ressentais constamment mais pas au point de les faire disparaître, ce qui me satisfaisait entièrement. Mon apparition provoqua des sourires sincères de certains, des attitudes simplement chaleureuses pour d'autres. Ils avaient toujours eu le mérite de m'accueillir à bras ouverts, quelque soit le cours qu'avait pris les évènements. Esmé m'enlaça tendrement mais fortement. Je percevais l'inquiétude qu'elle portait à mon égard et j'en fus touchée. Elle était une figure maternelle. Une sensation que je n'avais pu ressentir depuis un demi-siècle. Quant elle me relâcha, j'avais l'impression qu'elle essayait de me transmettre un message. Comme si tout irait bien, que je n'avais rien à craindre. Bien que je susse que c'était faux, je ne pouvais empêcher cet bouffée d'espoir de m'envahir. Espérer quoi au juste? Le retour de Daniel? C'était une cause perdue. Comme elle était apparue, cette sensation se volatilisa, me laissant toujours aussi morte de l'intérieure.
_Bonsoir Bella s'enquit Carlisle de sa voix profonde.
_Bonsoir Carlisle.
Ma voix se voulait assurée mais flanchait légèrement à la fin lorsque je sentis un souffle sur mon épaule. Je n'avais pas à me retourner pour savoir qui était l'opportun. Je n'avais pas à chercher longuement l'identité de l'arrivant car mon corps entier le reconnaissait, mon coeur même gelée, arrivait encore à frémir face au nouvel arrivant. Je connaissais ses sensations pour les avoir maintes fois ressentis même lorsque je le voulais le moins. C'était à cause d'elle que j'en était là. Vampire, divorcée, prête à se suicider s'il le fallait. Alors la colère prima sur tout le reste. Je ne le laisserais pas m'avoir cette fois. J'avais été stupide tellement de fois qu'à présent, je m'y refusais. Il me fallut une force cornélienne pour omettre sa présence et l'ignorer.
_Nous sommes désolés pour ce qui est arrivé Bella murmura Esmé d'une voix tendre.
Désolés? C'était entièrement la faute de ton fils Esmé. C'était sa faute, si je me retrouvais sans rien. Même si elle n'y était pour rien, même si sa phrase suintait de bienveillance, je me sentais un peu insulté par cette phrase mais je ne laissais rien paraître par égard pour elle, celle que j'avais considérer comme ma quasi-mère. Je me contentais d'un simple hochement de tête et d'un sourire alors que derrière moi, je sentais toujours sa présence, toujours plus proche, à une proximité infernale. Mais je n'en fis toujours rien. Je devais être forte. Il ne me ferait pas fuir une nouvelle fois.
_Et puis, il y a tellement d'autres poissons à la mer, Sexy Bells! S'enquit Emmett, espérant être drôle.
Il reçut une tape simultanée de son épouse et d'Alice alors qu' Esmé maugréait contre son manque évident de tact. J'en fus davantage amusée que vexée car cela venait d'Emmett et Emmett avait toujours eu bon fond. C'était ce grand frère que je n'avais jamais eu. Ils avaient tous été membres de ma famille durant la plus belle période de ma vie. Mais tout était fini à présent sauf les sentiments que je continuais à porter à cette famille au grand coeur.
_Que vas-tu faire à présent? Demanda Carlisle, laissant planer le mystère sur sa question pour que d'autres convives n'en décèlent pas le contenu, ce dont je lui fus reconnaissante.
_Je comptais me rendre à Forks pour un certain temps, faire un véritable adieu à cette ville avant d'aller...où bon me semblera.
J'espérais qu'il n'avait pas perçu la légère hésitation qui ponctuait la fin de ma phrase ou qu'ils mettraient cela sur le compte d'une quelconque incertitude que je pourrais ressentir quant à mon avenir. Cela aurait été une réaction normale. Mais je n'avais jamais eu de réactions normales.
_Pourquoi ne resterais-tu pas avec nous? Questionna Alice, extatique quant à cette perspective.
Je me demandais si elle ne percevait pas l'ironie de la situation ou si elle tentait juste de l'omettre. Quoiqu'il en soit cela me parut déplacé, même venant de mon indomptable pile électrique. Je me contentais d'un sourire avant de secouer doucement de la tête, tentant de paraître amusé. Il y a bien longtemps, j'aurais tué pour que me soit proposé tel choix. Mais ils avaient choisi à ma place. Aujourd'hui, maintenant que l'occasion m'était donné, je ne pouvais accepter. A dire vrai, je ne voulais plus accepter. Un souffle plus tenu percuta mon dos dénudé alors que je sentais ses doigts effleurer les miens. Je la retirais vivement, presque sèchement, lui montrant entièrement mon dégoût à son égard. Il apparut enfin dans mon champs de vision, à la périphérie de mon regard. Je dus contenir toute ma volonté pour ne pas me retourner, pour ne pas avoir à admirer ses traits.
_Il serait parfaitement stupide que tu déclines cette invitation pour t'éviter ma présence déclara-t-il, sur le ton de la plaisanterie, uniquement pour sauver les apparences. Pour nous éviter un scandale.
Je fulminais. Je ne pouvais m'en empêcher lorsque je le sentais si près de moi. C'était paradoxale! J'avais autant envie de lui que de lui arracher les yeux. J'avais autant besoin de sa présence que de sa nécessaire absence. Je n'en finirais jamais d'être en combat perpétuel contre moi-même. Je ne me sentirais jamais une. Je n'étais faite que de combats incessants, de contradictions permanentes. Je n'étais pas saine tout simplement. Laissant planer sur mes lèvres, un sourire parfaitement arrogant, je relevais le menton, faisant face à mon ultime ennemi. Il ne perdrait jamais cet éclat à mes yeux. Il serait à tout jamais celui qui insufflait le rythme de ma vie tout en tenant le sabre, instrument de ma douleur. Je tentais de rendre mon regard le plus froid, mon attitude la plus insolente possible. Cela ne fut pas si compliqué. Il m'arrivait de l'aimer jusqu'à la haine.
_Totalement stupide. Après tout, Edward, tu n'es pas le centre du monde.
A un visiteur inconnu, ignare, nous aurions pu paraître taquins, j'aurais pu paraître amusée. Mais ce n'était qu'illusion. Tout n'avait toujours été qu'illusion dans ma vie, de toute façon. Cependant, ma pique lui fut perceptible. Il eut un rictus qu'il fit passer sciemment pour un simple rire. Il était doué, après tout, il me l'avait maintes fois prouvé. Il se rapprocha d'un pas vers moi, ne laissant entre nous qu'un très fin espace. Ses yeux fourragèrent les miens sans vergogne, alors que je demeurais stoïque, immobile presque statufiée. Je tentais de ne laisser paraître alors qu'à l'intérieur, je périssais à chaque seconde, à chaque instant à ses côtés. Ses lèvres s'entrouvrirent, m'appelant sciemment, m'intimant de les rejoindre mais je sus être sourde à cette terrible tentation. Je sus rester insensible à cette tendre fascination. Je me contentais alors de percer les mystères de ses prunelles, seuil de l'âme qu'il avait tant nié. Si seulement il en avait un jour une.
_J'aurais aimé en dire autant de toi, Bella
Sa phrase n'était dite qu'à demi-mot, comme s'il voulait que je sois la seule à l'entendre. Comme s'il voulait que je sois la seule à le croire. La tendresse qu'il mit dans son regard me fit déchanter tout comme la douleur qui suivit. Je ne saurais demeurée entièrement résistante à ses assauts. Je détournais les yeux, tombant sur les membres de sa famille qui prétendaient n'avoir rien entendu. Ils continuaient à converser sur de banales futilités pour faire croire que rien ne se jouait. Mais j'étais certaine qu'ils avaient tout entendu, qu'ils espéraient juste que j'acquiesce. Ce que je ne saurais faire à l'instant. J'en avais assez de tout cela. Assez, de ce faste, de ce bal, de l'ambiance qu'il y régnait si insouciante. Je serrais le poing, entendant se tendre quelques tendons. Si tout cela pouvait tout simplement cessé. Soudain, la voix d'Aro s'éleva dans la foule, attirant nos regards sur la scène où l'avaient rejoint ses frères. Il posait sur tous un regard bienveillant, comme celui d'un bon père de famille. Une telle prestance se dégageait de ces gestes, une véritable famille royale.
-Mes amis, cette convention touche à sa fin. Vous avoir sur notre propriété a été un véritable honneur pour mes frères et moi-même. Nous espérons que cette entente au sein de la communauté vampirique continuera. Nous sommes de puissantes créatures aussi unique que la délicieuse Sélène aux rayons si protecteurs qui nous a fait l'honneur de nous rejoindre ce soir. Nous devons être unis face à l'adversité et demeurer loyales telle une fratrie.
Ses mots semblaient dissimuler un double sens et son regard darder de temps à autre un coin où de la pièce. Les dernières syllabes semblaient être adressées aux Cullens. Cela m'interpella légèrement. Pourquoi un tel avertissement? Je reportais mon attention sur la scène alors qu'il poursuivait.
-Nous espérons vous revoir prochainement sur ce même terrain. Sur ces derniers mots, je vous souhaite une très bonne soirée, une bonne nuit et vous souhaite bonne chance pour ce nouveau siècle qui commence.
Un tonnerre d'applaudissement suivi ses paroles bien qu'ils n'avaient rien d'innocents. J'aurais aimé m'en entretenir avec Carlisle ou Alice ou...Non. Peut-être lorsque je me rendrais à Forks, je ferais un tour chez les Cullens pour faire en quelque sorte des adieux et au cours de quelques conversations, je pourrais demander quelques explications s'ils jugeaient bon de m'en informer. On m'avait tant menti que j'ignorais si j'avais leur entière confiance. Ce sentiment de trahison heurta Jasper qui plissa les yeux avant que je ne sente sa main se poser sur mon épaule.
-Chère Bella, que dirais-tu d'une dernière promenade en famille? Ce terrain plaît tellement à Esmé et il me semble qu'Alice voulait revoir ce petit ruisseau non loin du domaine?
Une légère demande qui était tout sauf légère. Il souhaitait des explications et en avait assez de ces paroles à demi-mots. Il espérait qu'en s'éloignant assez, nous pourrions être moins entendus. Je n'étais pas très enclin à faire cela, à les suivre, j'aurais préféré retourner dans ma chambre mais Jasper semblait avoir d'autres projets pour moi. Il sentait ma colère et décida de m'aider à prendre les choses avec plus de décontraction. J'opinai avec lassitude avant de suivre le clan.
