La nuit était noire, sans lune, dénuée d'étoiles. L'obscurité était leur allié ce soir où ils avaient décidé d'agir. Trois bolides, l'un derrière l'autre, roulaient à vive allure sur la route en direction d'une zone écartée des quartiers résidentielles, à l'abri des regards indiscrets, un endroit parfait pour y conduire ses affaires illégales. Ici et là, des champs, des grilles, mais surtout des dépôts, des garages, des bâtiments condamnés, des entrepôts. Nulle âme qui vive au dehors, nulle lanterne électrique, un silence total. Les voitures elles -mêmes dotés d'un système silencieux ne s'opposaient guère au mutisme de la zone, même à une pointe de vitesse de plus de 200 km/h, grâce à l'ingéniosité des constructeurs automobiles du siècle.
Shepard se trouvait à l'intérieur de la mantra-rouge au milieu de l'escorte, une belle voiture de sport que Flinch au volant, dans son accès de vanité inconsciente avait subtilisé à un honnête citoyen lors d'une excursion dans les quartiers riches, au moyen de son omnitool et de court-circuits intelligents sur le système de sécurité. Lukas était assis à l'avant, impressionnant de calme et de self-contrôle, Grim, le grand noir qu'elle avait aperçu dans la boite il y a plusieurs semaines, installé à ses côtés à l'arrière. Lui au contraire, semblait impatient, aussi excité que Flinch, presque sur le point d'exploser, ne cessant de faire tapoter d'une main crispée sa barre de métal sur son genoux. L'affaire était d'importance capital ce soir, l'avenir des Reds allait se jouer d'ici à quelques minutes. Tout le groupe était concerné. Johanna devait s'avouer elle-même tendue, voire inquiète. Les Reds malgré la prétendue découverte de la cache des trafiquants d'armes allaient être confrontés à l'inconnu, et elle n'aimait pas ça.
Brusquement, sur un trottoir devant une grille derrière laquelle s'étendait un vaste espace et un grand bâtiment, les trois voitures s'arrêtèrent, ils étaient arrivés. Johanna à l'exemple de Lukas et de tous les autres, un groupe d'une douzaine de jeunes voyous, sortit promptement de la voiture, sa matraque en main, son poing américain autour de ses doigts dans sa main gauche, parée à l'action. Déjà une dizaine de Reds étaient présents sur les lieux, en attente, en observation devant la grille qu'ils avaient cisaillés en long et en large dans une partie de son étendue. Bryce qui marchait presque en courant, vint à leur rencontre, accompagné d'un autre noir, avec des dreadlock.
Lukas leur accorda à peine un regard, impatient de se faire lui-même une idée de ce qui les attendait. Johanna elle, se concentrait plutôt sur leur entourage, personne à l'horizon à son grand soulagement. Et s'il y avait quelques gens - des clochards ou des junkies perdus,- au loin qui les observaient, il était plus que probable que face à plus d'une quinzaine de canailles, ils resteraient sagement dans leur coin sans se mêler de leur affaires.
Alors, c'est ici ? demanda Lukas sans préambule, son regard gris d'acier brûlant d'un feu de convoitise. Le jeune avec des dreadlock, d'allure zen, presque trop décontracté au goût de Johanna, lui répondit d'un ton cool.
- C'est ce qu'il semble, yeah man. Voilà deux semaines qu'on observe leur allées et venues, et il ne s'est pas passé un jour sans qu'ils ne se soient rendus ici. Ca sent la magouille à plein nez.
- Vous avez vu des caisses, ou des marchandises défilés par ici ? poursuivit Lukas sans lui jeter un regard, ne quittant pas le bâtiment au loin des yeux. Mais la réponse qu'il obtint l'obligea à se détourner, assez contrit vers l'insecte qui, pour la première fois, fronçait les sourcils.
- Non. Mais nos charmants amis oui, au moins une dizaine.
- ... Comment savez-vous que leur cargaisons se trouvent bien là dans ce cas ? Il s'agit peut être simplement de l'endroit où ils crèchent. Ce fut Bryce qui prit la parole.
- Ils ont posté un homme en faction, ils plaisantent pas. Chaque nuit, jusqu'au petit matin ce gars surveille le coin, sans bouger. Ce soir, n'est pas différent des autres, il est là. C'est sûr, ils gardent quelque chose Lukas, quelque chose de précieux.
Bryce lui prêta ses lunettes de visée, objet bien précieux qu'ils avaient réussi à choper dans leur récup'. Suivant son doigt pointé, Lukas dirigea ses yeux enfoncés dans les lunettes sur une zone en particulier dans l'espace du bâtiment, où un homme debout dans l'obscurité faisait les cents pas en fumant.
- Vois les plaques en duracier, je te parie que les armes se trouvent à l'intérieur. Lukas rendit les lunettes mais ne répondit rien, Johanna pouvait deviner aisément l'état de ses pensées. Trop d'incertitudes, de facteurs inconnus, et ils avaient besoin de ces armes. Pouvaient-ils risquer de tout gâcher en se précipitant comme des éléphants dans un magasin de porcelaine ? S'ils se trompaient, ils ne faisait aucun doute qu'ils s'attireraient les foudres d'un nouvel ennemi et qu'ils n'auraient pas les armes. Ce qui était inacceptable, pire, désastreux. Un calcul périlleux que d'agir sans plus outre informations. Pendant que Lukas réfléchissait, Johanna emprunta sans un mot les lunettes à Bryce, se faisant elle-même une idée de l'endroit. Elle tiqua, lorsque ses yeux se posèrent sur plusieurs objets mécaniques.
- Lukas il faut agir ce soir. le pressa Bryce d'un ton agité pendant ce temps, il avait capté ses hésitations. A ses yeux même si la marchandise ne se trouvait pas ici, après avoir rassemblé tant de monde, il lui était insupportable de faire machine arrière.
- Lukas coupa Johanna, en pointant son doigt sur ce qui retenait son attention. Regarde, là-bas, des monte-charges. C'est ici. Lukas put constater par lui-même les deux machines qui servaient à soulever, emmener, stocker des marchandises lourdes, notamment des caisses. une preuve de plus. Mais plus que ça, c'est le ton confiant de Shepard, son regard assuré qui le décida définitivement. Shepard se trompait rarement, dotée d'un instinct plus qu'affûtée. Si Johanna affirmait que les marchandises se trouvaient là, c'était qu'elles se trouvaient là. Rassuré, ayant quitté sa prudence extrême, Lukas sourit de manière sombre.
- Bien, que tout le monde soit prêt.
- On a cas lui foncer dessus tous ensemble, le gros va fuir comme un lapin à notre vue, j'te parie. rit le noir aux dreadlocks.
- Non, pour un maximum d'efficacité, il faut surprendre au maximum ces trafiquants d'armes, j'aimerai éviter au possible le bruit inutile. Objecta Lukas, en se tournant vers Johanna, celle-ci sachant déjà ce qu'il allait advenir... Johanna va y aller et nous dégager le terrain.
Il avait dit cela comme s'il conversaient autour d'une tasse de thé, mais c'était bien un ordre direct, qui ne souffrait d'aucune contestation. Tous gardèrent le silence, se doutant du rôle qu'elle aurait à jouer, et la dangerosité de ce qu'elle devrait entreprendre, seule. Ce qu'un homme ne pouvait pour ce genre de situation, une femme le pouvait. Lukas, la fixait de manière impavide. Soit il ne se souciait guère d'elle, soit, il était certain qu'elle réussirait. Johanna préféra mettre la question de côté.
Sans un mot, les sourcils froncés, consciente que la réussite de leur discrétion reposait grandement sur elle, elle se faufila dans le trou improvisé par les Reds au milieu de la grille, faisant attention à ne pas se blesser face aux pointes aigus, puis elle s'enfonça dans les ténèbres. Elle prit soin de cacher sa matraque dans sa manche, retenue par quelques doigts et principalement le fond de sa paume, l'estomac nouée, la peur au ventre.
