Des voyous, pour une nuit de voyous. Une foule de lueurs brillaient avec effervescence dans l'obscurité, en reflet aux nombreuses matraques agitées et en mouvement dans le noir, augure de ce qui allait se dérouler. Semer la peur, imposer sa loi, créer la légende de sa faction, par le fer et la rage. Tout ça supposé se produire en même temps, le train-train habituel. Encore une fois, le sang allait couler. Bondissant comme un chat, aussi véloce qu'un Varren, Shepard était à la tête de la cavalcade du groupe élancé dans le noir, empli de fougue et de hargne. Les Reds armés couraient presque en aveugle vers la confrontation, la promesse d'un trésor rempli de joyaux dont ils avaient désespérément besoin, et la délivrance d'une peur qui les démangeait depuis plusieurs semaines. Dépassé rapidement le parking et traversé la coursive principale, le bâtiment ciblé apparut enfin et ils s'approchèrent inexorablement.
Faisant chemin inverse dans le complexe et guidant ses camarades, Johanna finit par tomber nez à nez avec sa victime étendue sur le sol, la tête sanguinolente, ne lui accordant au passage qu'une seconde d'attention, plutôt préoccupée par la lourde porte qui s'imposait juste derrière lui. Celle-ci devait mesurer un bon mètre d'épaisseur au moins, sa surface lisse et d'un gris mat et passé. Impossible de l'enfoncer, un seul moyen de rendre le verrou inopérant, celui qui exigeait un peu plus de matière que la simple force brute. De l'extérieur, la porte était contrôlée par un panneau à code, que seuls évidemment les trafiquants et le chien de garde assommé connaissaient. Peu importe, la solution était ailleurs.
Flinch, t'es où ? Charges toi de ça, vite ! pressa t-elle dans un murmure à peine audible tout en se retournant et en le cherchant vivement du regard.
- Ouais, ouais pas de panique, j' arrive ! Celui-ci, accourut à ses côtés tout en lui décochant un clin d'oeil. Flinch était l'un de ces Reds prétentieux mais indispensable dont Lukas ne pouvait se passer, de par l'étendue de ses connaissance en informatique, électronique, et ses nombreuses autres qualités. Notamment faire sauter n'importe quel système de sécurité standard. Ceux de l'Armée, des services de sécurité ou autres organisations privées, étaient bien sûr hors de sa portée, mais on ne lui en demandait pas tant. Tandis que Flinch par l'intermédiaire de son omnitech qui armait son bras, s'échinait à comprendre le système, puis à le court-circuiter, les Reds attendaient eux bras ballants, plus nerveux que jamais.
Lukas, en profitait lui pour fouiller soigneusement la victime de Johanna, manifestement curieux. Et celle-ci se rendit compte que dans sa précipitation, elle avait manqué à suivre cet exemple. Une erreur à ne pas reproduire. Il y avait toujours quelque chose d'utile à dénicher dans les poches de l'ennemi ou de quelconque autre cible. Un peu d'argent, du tabac, du chewin- gum, souvent des joints. Parfois aussi des armes blanches, ce qu' elle sollicitait secrètement car il était plus que temps pour Johanna de s'en procurer, son poing américain ayant plus que souffert de son usage, après tant de combats, tant d'années.
Ainsi après un rapide examen, Lukas avec une férocité ou entrait une espèce de détachement singulier, happa un objet dans sa main, manifestement satisfait de sa trouvaillle. Les " Ohhh " et " bien joué mec " achevèrent d'attiser la curiosité de Johanna. Qu'avait-il pu trouver qui puisse tant impressionner les autres ? Et alors la jeune femme les vit aussi clairement qu'ils étaient en plein jour. L'arme de poing, et...surtout la lueur malfaisante dans les yeux de Lukas qui de chaque doigt, caressait lentement la matière du sujet, d'un amour infini, presque comme s'il tenait là un objet divin. Un objet que les dieux eux-mêmes avaient déposé entre ses mains.
Le leader des Reds, d'abord perdu dans d'énigmatiques pensées secrètes, comme averti qu'il était épié leva soudain la tête, et ses yeux croisèrent ceux attentifs de sa copine qui le dévisageaient scrupuleusement tandis qu'il rangeait d'un soin particulier sa nouvelle possession dans sa hanche, en dessous de sa longue jacket rouge. Il lui dédia alors son plus beau sourire, qui se voulut peut être rassurant, et gonflé de confiance sereine mais qui n'apparut à Johanna seulement déformé d'avidité et de cruauté. Un déclic fit cependant diversion et détourna son attention.
- Ca y est ! annonça inutilement Flinch, gonflé d'orgueil. Lukas hochant simplement la tête, quitte à signifier en même temps son approbation silencieusement, s'imposa au milieu du groupe.
- Okay, formez les groupes, ne foncez, n'attaquez surtout pas seuls, toujours en bande et en ordre. Rappelez vous nos sessions d'entraînement, j'aime à croire que ce que vous avez subi a gravé dans votre esprit et dans votre chair, la façon de se battre et la manière de gagner. Celui qui déconne ne perdra pas seulement la face ce soir, tenez le vous pour dit. Tailladez tous ceux que vous apercevez, fille ou garçon, peu enfant serait à même de pointer un flingue sur vous et de vous menacer, ne l'oubliez pas. Tabassez vos victimes jusqu'à les neutraliser. On y va. Johanna, et Flinch avec moi.
A l'intérieur, lumière éteinte, grande salle vide, multiples corridors étroits menant à des pièces au rez de chaussé et à l'étage. Les esprits ici, avaient tous succombé au fourbe sommeil... Et d'un coups, une vingtaine de canailles déboulèrent sans un bruit dans le bâtiment, se divisèrent dans leur course ici et là, leur barres et matraques levées. Ils fondirent tous autant qu'ils furent sur leur proies, partout où ils pourraient les dénicher, jusque dans leur nids.
Et les premiers cris sauvages, impitoyables s'arrachèrent dans la nuit, et le dépôt s'éveilla enfin, à grand bruit dans l'effroi. Les événements s'étaient alors enchaînés à toute vitesse, et le bâtiment, assoupi à peine quelques minutes auparavant était à présent le théâtre d'affrontements violents.
Le coeur de Johanna battait à tout rompre même si elle avait l'habitude de ces sauteries en pleine nuit. La vérité était que la justification de ces actes ne lui paraissaient plus aussi acceptables et amusantes qu'il y a trois ans lorsqu'elle avait rejoint les Reds, quand bien même elle s'était faite à cette violence extrême. Son pouls tambourinait avec fracas dans sa poitrine, des cris lui parvenaient ici et ailleurs, on se battait. Partout. Ou plutôt on massacrait. La plupart des cibles étaient dérangés dans leur lits hagards, réveillés en sursaut. Aussi à peine s'étaient-ils levés qu'ils recevaient brutalement des coups, impuissant et sans défenses, surtout en caleçon.
- AIE ! AIE !
- Arrêtez ! NON !
- Fils de putes !
- Vos gueules !
- TA GUEULE ENFOIRE !
Johanna évinça ces nombreuses plaintes de sa pensée, pour se concentrer sur ses propres objectifs. Elle suivait Lukas et Flinch qui couraient comme si l'enfer les pourchassait. L'heure était venu aussi pour eux de passer à l'action. Dans le couloir où elle se situait, plusieurs hommes émergèrent soudain, surgissant de derrière des portes, alertés, cependant encore dans le trouble. A l'instar de Lukas et de Flinch, Shepard leur fonça dessus sans préambule et en toute coordination avec ses camarades, leur infligea de nombreux coups avec sa matraque, de manière enragée.
Ceux-ci terrifiés, pris par surprise et submergés par un flot de coups dans les ténèbres où ils ne voyaient que dalle, basculèrent lamentablement au sol, avant de se recroqueviller, de se protéger la nuque et la tête avec leur mains. Ils n'opposaient pas de résistance. Avec l'aide de Johanna et de Flinch, Lukas traîna chacun d'entre eux neutralisé sur le sol pour les emmener dans la grande pièce d'entrée où ils étaient entrés, sous la garde de plusieurs d'entre eux. Ils étaient en surnombre, ils pouvaient se le permettre. A présent les lumières étaient toutes allumées, il n'y avait plus à s'inquiéter de fourberies dans le noir. Tous les Reds étaient intactes contrairement à l'ennemi, une excellente nouvelle. Grâce à ce même nombre, le processus n'eut pas besoin de se répéter plusieurs fois, c'était fini. Tous les trafiquants avaient été battus, éradiqués.
La tête imbibée de sang, leur corps ravagé de bleus et de blessures, les pauvres trafiquants d'armes, moins d'une dizaine, entourés par tout le gang tentaient encore de se donner bonne contenance. Aucun n'était resté au sol, sans qu'aucun évidemment ne joue les héros, dans cette position de faiblesse par un regard un peu trop provocant. Celui qui semblait être le leader d'entre eux, un asiatique à l'oeil complètement noirci, un tatouage d'un requin sur son torse nu, prit alors la parole dans cette situation confuse dans laquelle lui et ses potes se trouvaient.
- Qu'est-ce que vous nous voulez ? Pourquoi tout ça ? Johanna ressentit une pointe de respect pour cet homme dont la voix ne tremblait pas, comme s'il avait déjà connu pire. Il paraissait presque serein malgré tous ses bleus. Lukas, lui semblait penser autrement, manifestement écoeuré par cet aura de défiance tranquille. Le regard presque brillant de haine, il s'approcha de lui, et lui asséna un puissant coups de coude à la mâchoire, l'autre subit terriblement l'attaque, ayant peine à tenir debout, ses deux mains sur sa face meurtrie, la lèvre ouverte. Il ne broncha pas cependant pendant que tous les Reds se mettaient à rire grassement, sauf Johanna. Elle désirait que tout ceci se termine rapidement, or les choses trainaient plus qu'autre chose, et dangereusement.
Plus inquiétant encore, elle avait ressenti comme un subtil changement dans le comportement de Lukas, manifestement à l'extase, au summum d'un sentiment de puissance et d'invincibilité. Sa victoire facile n'allait pas aider à le rendre raisonnable, pour son plus grand malheur. La rationalité qui était pourtant la principale qualité de son petit ami semblait avoir perdue un peu de sa vigueur. Ses yeux d'aciers projetaient à cet instant presque un feu de lubricité, de sadisme, son aura dégageant une énergie presque trop débordante de triomphalisme.
- Ca c'est pour avoir fourni les Bloods en armes. Maintenant, ce que je veux mon gars, c'est votre stock d'arme. Où est-il ?
- Si vous vouliez des armes, il suffisait de demander, on est toujours ravi d'avoir de nouveaux clients. poursuivit l'asiatique toujours calmement, nullement impressionné. Encore une fois, il dégageait un brin de tranquillité troublant.
Mais bien sûr. Aussi bien servi que nos rivaux, pour nous sauter joyeusement sur la gueule, pendant que vous tirez les bénéfices et comptez les points ! ironisa froidement Lukas.
- Puis vous conviendrez pauvres nazes que se servir est plus enthousiasmant que payer. intervint Bryce, l'un des autres leaders des Reds d'un sourire gras, aussi fier qu'un paon, comme s'il était à l'origine de l'idée de les voler. L'asiatique au tatouage de requin ne répondit pas. Il jaugeait presque de manière curieuse ceux qu'il avait en face de lui. Johanna sentit cette fois que quelque chose n'allait pas, il semblait confiant, trop confiant. Il attendait quelque chose. Son instinct lui hurla de se méfier. Son regard tourna dans tous les sens, ne remarquant rien d'anormal avant de se reporter sur la bande de pseudo-prisonniers. 1,2,3... 8.. Ils étaient huit.
- Hey, toi, combien as-tu décompté de gens installés ici durant votre observation ? questionna t-elle à l'adresse du noir aux dreadlocks, qui à nouveau fronçait les sourcils.
- Comme je l'ai déjà dit, une dizaine. Pourquoi ?
Il n'obtint jamais sa réponse. Le sang jaillit de sa poitrine tandis qu'une balle lui traversait la chair de part en part et de ressortir. Un filet de liquide vermeil déborda de ses lèvres, son regard hébété, avant qu'il ne s'effondre lentement sur le sol.
